La crise du communisme

De Marxists-fr
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Le communisme international traverse une phase très caractérisée de déclin. Depuis notre échec d'octobre 1923 en Allemagne, tous nos partis, sauf celui de Russie qui exige une étude à part, ont connu l'affaiblissement de leurs effectifs et, ce qui est infiniment plus grave, l'abaissement de leur niveau intellectuel et moral, l'effacement graduel de leur influence.

Doit-on fermer les yeux devant ce grand fait historique, feindre d'ignorer nos échecs répétés, notre décroissance rapide, faire montre d'un optimisme de commande et inciter ainsi l'avant-garde ouvrière à des mouvements inconsidérés, dans l'ignorance de la vraie situation et des véritables rapports de force sociales ?

Ou bien, faut-il essayer de voir et de dire les choses comme elles sont, de rendre un compte exact de la marche des événements, du développement des éléments économiques et des facteurs politiques, afin d'élaborer une tactique et des méthodes correspondant à notre période d'attente ?

Pour des marxistes, poser la question, c'est la résoudre. Le marxisme est une science exacte dont les données reposent sur l'observation des faits. privés de la connaissance de la réalité vivante, nous n'existerions pas comme marxistes, donc comme communistes modernes. Autant il est légitime, il est de bonne guerre pour des combattants de tromper l'ennemi, ce que recommandait justement Lénine dans un écrit fameux et le plus souvent mal interprété, autant il serait ridicule et fou de se tromper soi-même.

Or, c'est se tromper soi-même que de prétendre que tout va bien dans l'Internationale, que nos partis sont florissants, que nos échecs sont des victoires. Cette méthode d'information et d'interprétation conduit nos organisations à commettre faute sur faute. Et la bourgeoisie seule en profite.

Nous voulons servir le prolétariat, non la bourgeoisie, et pour cela d'abord lui dire la vérité. Nous la dirons, dans la mesure de nos moyens. En cela, nous n'innoverons pas. Nous renouerons la tradition authentique de notre Internationale, celle de Marx et de Lénine, qui n'a rien de commun avec les procédés en honneur actuellement parmi les responsables de la crise communiste.

Dans le Bulletin communiste du 7 mars 1924, l'auteur de ces lignes signalait déjà les premiers effets de la crise:

"La dernière année nous a été dure. Reconnaissons-le franchement. Notre parti bulgare, un de ceux dont nous étions le plus fiers, a été vaincu dans une lutte meurtrière. Notre parti allemand, dont les progrès sont pourtant considérables, a donné une grande déception à toute l'Internationale, avec ses erreurs d'octobre. Notre parti norvégien s'est coupé en deux. Notre parti russe, le fondateur, le guide, le conseiller de toute l'Internationale, est divisé..."

Ces vérités d'alors doivent être complétées de nouvelles constatation. Depuis ces événements:

- notre parti bulgare, la première fois décimé, a été quasi exterminé;

- notre parti estonien a subi un sort presque identique;

- notre parti allemand a perdu tout ce qu'il avait gagné en 1923, a perdu les trois quart de ses membres, a perdu deux millions de voix ouvrières aux élections, a perdu toute influence dans les syndicats (deux communistes au dernier congrès syndical) et l'essentiel de ses positions dans les conseils d'entreprises;

- notre parti suédois s'est scindé, une fraction rejoignant la social-démocratie;

- notre parti anglais, à l'effectif infime, a reçu un nombre de voix plus que dérisoire aux élections et a subi, au récent congrès de Liverpool du Labour Party, une cuisante défaite;

- nos partis tchécoslovaque, italien et américain, ont subi des crises profondes et n'ont évité la scission que grâce au recul de l'Exécutif de l'Internationale devant l'étendue du désastre;

- enfin, le parti français, vidé de la moitié de ses membres, désorganisé, discrédité, est battu dans tout ce qu'il entreprend.

Tels sont les faits. Il convient de les étudier de sang-froid, sans lamentation ni forfanterie.

La déchéance pour ainsi dire physique, étalée sous nos yeux, les scissions et les crises, les pertes d'hommes et les dislocations organiques, ne sont pas l'élément principal du problème. C'est surtout la déchéance intellectuelle et morale de notre mouvement qui est grave. Le prestige d'après-guerre du communisme n'est plus qu'un souvenir. La bourgeoisie se rit de nous et la social-démocratie ne nous craint plus. L'immense majorité de la classe ouvrière voit dans les communistes des incapables, des irresponsables, des brouillons, des aventuriers - dans le meilleur des cas des utopistes déraisonnables.

Quand des journaux bourgeois évoquent le "danger communiste", c'est pour les besoins de leur politique, comme moyen de pression sur les gouvernants trop "débonnaires". Piètres révolutionnaires que ceux qui font état de ce jeu pour se donner l'illusion d'exister... De même que les malheureux pour qui les persécutions sont un témoignage indubitable de la force de ceux qui les subissent. Les anarchistes aussi connaissent les prisons, sans avoir jamais sérieusement menacé le régime, comme avant la guerre les hervéistes. En Russie, ce sont les mencheviks qu'on arrête, bien que la République des soviets ne les craigne plus. Il faut être bien dépourvu d'arguments pour ne pouvoir plus invoquer que celui de la répression.

Regardons un instant la presse communiste de l'Europe occidentale: la faillite s'y reflète chaque jour. On n'y trouve plus d'idées, de raisons, de faits, de démonstrations; seulement des affirmations présomptueuses, des grossièretés, des vociférations, et surtout des choses illisibles, délayages de formules toutes faites qui eurent un sens à l'époque où elles furent prononcées mais l'ont perdu. Où sont la pensée originale, l'esprit critique, la travail spirituel du communisme ? Pas dans les organes officiels des partis. On ne les trouve plus que dans de petits groupes d'opposition qui gardent intactes leurs convictions révolutionnaires et refusent de céder à l'immense déviation dont l'Internationale est victime.

Que restera-t-il de cette pauvre période qui a suivi la mort de Lénine ? Rien - sinon des ruines et le triste souvenir d'une chute due, non à nos ennemis de classe, mais à nos propres fautes.

Cette déviation a son origine dans une appréciation erronée de l'état du monde capitaliste, du rapport des forces sociales et politiques en présence des perspectives prochaines de la situation. Alors que le III° congrès de l'Internationale avait prévu les possibilités de stabilisation du régime, que des révolutionnaires à toute épreuve, et les plus éminents par l'intelligence et la culture, comme Trotski et Radek, montraient le changement survenu en Europe après notre échec d'octobre 1923, les prétendus détenteurs de la pensée léninienne affirmaient superbement l'imminence de la catastrophe. Ce n'est qu'à l'Exécutif élargi de mars 1925 qu'ils ont rétracté leurs affirmations antérieures, mais avec des réticences ne permettant pas de tirer de leur rectification toutes les conséquences.

L'erreur d'appréciation initiale s'est compliquée du conflit du parti communiste russe. Il a suffi de partager certaines conceptions des vaincus de ce conflit pour être traité en suspect; et comme la plupart de nos militants de la première heure se trouvèrent dans ce cas, on entreprit le bouleversement de presque tous les comités centraux communistes, choses possibles seulement à l'aide des procédés les plus artificiels et les moins glorieux. Les mêmes hommes qui préférèrent la disgrâce à une complicité dans une opération politique fâcheuse furent naturellement ceux qui ne craignirent pas d'aller contre le courant d'illusion et d'aberration entraînant nos partis aux aventures : on les discrédita à l'envi. Tant pour "tenir en main" désormais les sections de l'Internationale que pour les adapter aux besoins d'une lutte finale prochaine, on en transforma la structure de fond en comble...

Les résultats de cette "bolchevisation" sont devant tous. Nos partis, loin de gagner "les masses", les ont déçues, ont perdu nombre d'adhérents et de sympathisants. leur politique a discrédité, pour un temps, le communisme. Le bénéfice de plusieurs années de travail est perdu. Dans plusieurs pays, une tactique émeutière, substituée à la tactique révolutionnaire, a sacrifié la vie de nos camarades les plus courageux. Dans d'autres, les méthodes et les moeurs social-démocrates ont été implantées, grâce à l'élimination des militants éprouvés et à l'élévation arbitraire d'éléments arriérés, dociles mais non révolutionnaires.

Les dirigeants de l'Internationale commencent-ils à se rendre compte de l'état réel de notre mouvement, de l'urgence d'un assainissement de nos partis, de la nécessité d'une révision des méthodes et de la tactique auxquelles nous devons tant d'insuccès ? D'aucuns le croient, à voir l'intervention énergique de l'Exécutif retenant notre parti frère d'Allemagne sur la pente où il roulait vers l'abîme. Nous voudrions l'espérer aussi. Bien que le mal accompli soit profond et que des années soient indispensables pour le réparer, il est encore possible de sauver beaucoup et l'Exécutif en a le pouvoir.

Puisse-t-il en user. Et dans cette attente, le Bulletin communiste travaillera de son coté pour aider les militants à se ressaisir, à s'orienter, à entreprendre le redressement à la base sans lequel il n'existerait pas de véritable Internationale communiste.