La base sociale de la révolution d'octobre

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Le coup d'Etat[1] d'octobre une fois effectué, tous les antagonistes du Pouvoir soviétiste s'accordaient à reconnaître que les bolcheviks n'étaient que la minorité infime de la population, que leur succès, dû au hasard seul, serait de courte durée, que du reste le pouvoir nouveau croulerait en moins de quinze jours. Trois années de pouvoir soviétiste ont suffisamment mis en lumière te manque de sérieux, la légèreté foncière de la « sociologie » des C.-D. menchéviks. Désormais, il serait inutile de contredire « l'analyse » dite « scientifique » des Martov, des Tchernov et des Kautsky, ainsi que les prophéties optimistes des boursiers de Paris. Ils ont suffisamment expié leur légèreté... Mais nous, pour nos buts à nous, nous devons nous faire une idée très nette sur les forces sociales auxquelles nous devons la victoire, sur les forces qui ont provoqué la débâcle de la contre-révolution.

A part les ouvriers, ce furent les soldats qui prirent une part des plus actives au coup d'Etat d'octobre. Les soldats, c'est-à-dire les paysans mobilisés par le tsarisme. Les paysans alors ne s'étaient pas encore divisés en groupes. Les plus indigents, comme les paysans de fortune médiocre, comme les plus riches, tous, de toute leur masse, ils soutinrent non seulement la chute du pouvoir des propriétaires dans les campagnes, mais en même temps la débâcle de la bourgeoisie des villes. C'est ainsi que pendant la première étape de la lutte — la plus importante — le pouvoir soviétique s'appuyait non seulement sur tout le prolétariat, mais encore sur tous les paysans. C'est ce qui a conféré au mouvement la force puissante d'un ouragan qui a emporté tous les éléments organisés du régime des propriétaires. Cette particularité de la révolution russe, on ne la reverra plus en Occident. Là, dans la phase première du coup d'Etat, le milieu paysan y prendra part comme force démembrée ; d'une aile il soutiendra le prolétariat qui attaque, de l'autre, plus considérable probablement, il soutiendra la contre-révolution.

Arrive la deuxième étape de notre lutte. La classe des paysans riches se sépare d'avec le pouvoir soviétique. Ce sont les blés qu'il faut répartir entre la population, c'est la nécessité de repousser l'attaque des généraux cosaques et des Tchécoslovaques. Le paysan de fortune médiocre, la couche la plus épaisse de la population travailleuse n'a pas choisi la voie à suivre. L'été 1918 a été la période la plus critique de l'existence des Soviets. Les destinées de la révolution dépendaient de la décision que prendrait le paysan moyen. La classe ouvrière et le paysan indigent à un pôle, — le paysan riche, les officiers et la bourgeoisie, soutenus par le capital étranger, à l'autre pôle, étaient deux forces de valeur égale, ou plutôt la deuxième force surpassait la première. Le paysan de fortune médiocre de nos gouvernements frappés par la famine et celui du centre passent du côté du pouvoir des Soviets ; le paysan médiocre de la région du Volga et de la Sibérie suit son exemple, instruit par la dure expérience du régime de Koltchak. Ce fait décide de l'issue de la lutte en faveur de la Révolution. Par la suite, la débâcle de Dénikine prouve suffisamment que l'Etat ouvrier paysan, se basant sur l'union du prolétariat avec 80 % des paysans, ne peut plus avoir de concurrent au pouvoir dans les limites de la Russie.

Si nous examinons la force militaire de la révolution, l'Armée Rouge, nous verrons qu'elle est basée sur l'union du prolétariat avec le paysan indigent et le paysan moyen, union où le prolétariat serait en tête.

Cette union de l'ouvrier et du paysan de fortune médiocre a été, en même temps, une union économique. Sans le pain du paysan nous n'aurions jamais pu vaincre nos ennemis, de même que nous ne parviendrons pas à remettre debout notre industrie désorganisée. Après que le paysan riche a été en grande partie exproprié, après que la plupart des paysans pauvres ont été transformés en paysans de fortune médiocre, au dépens des paysans riches — le paysan de fortune médiocre, lui, est devenu la base de nos provisions en blé et autres, la base de la mobilisation pour le travail. Sauvegarder cette union sur une base économique est une question de première importance pour le pouvoir soviétiste.

L'union de l'ouvrier et du paysan moyen qui a assuré la victoire du pouvoir soviétiste dans la guerre civile de 3 ans, cette union assurera de même la victoire de la révolution d'octobre sur le front économique où les grands combats sont à attendre. Nous nous rendons bien compte que les capitalistes étrangers — qui ont fini par comprendre pourquoi notre paysan n'a pas marché dans les traces de Koltchak, de Dénikine et de Wrangel, — feront leur possible pour séparer le paysan moyen d'avec le prolétariat à l'aide des S.-R. de la droite (Savinkov et autres) ; ils chercheront à organiser sa liaison avec le capital européen après la défaite de Wrangel. Ces efforts n'aboutiront pas : l'amortissement des dettes étrangères montant à 16 millions en or, étant donné la désorganisation de notre industrie, tomberait sur les épaules du même paysan. L'union avec le prolétariat exempte le paysan de cette obligation ; l'union avec les S.-R. et le capital européen pré-supppose cette obligation.

Tant que le capitalisme régnera dans les pays de l'Europe et menacera de transformer la Russie en l'une de ses colonies, de s'emparer de notre pain, de nos matières premières et d'enlever au paysan ses revenus, la révolution d'octobre aura une base des plus larges dans l'union de l'ouvrier et du paysan sous la direction du prolétariat.

  1. Nous n'avons pas pu retrouver l'original russe de ce texte, mais l'expression « coup d'Etat » correspond sans doute au russe переворот, qui peut aussi se traduire par « révolution » ou dans un sens plus général « chamboulement ». (note de la MIA)