L’anarchisme et le communisme scientifique

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Auteur·e(s) Nikolaï Boukharine
Écriture avril 1918

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Sept articles de Boukharine publiés en 1918 dans le journal Kommunist (Petrograd) et dans la revue Kommunist (Moscou).
Source : LA REVUE KOMMUNIST , op. cit. , p. 155-163. WH 228.
Kommunist n°2 (revue de Moscou), avril 1918.
Recueil(s): Kommunist


Si LA DESAGREGATION DE LA PRODUCTION et la décomposition de l’authentique mentalité prolétarienne font surgir une déviation telle que la dissolution des revendications prolétariennes dans les aspirations générales « de tout le peuple », donc principalement des paysans, et si ces mêmes conditions transforment le prolétariat en lumpenprolétariat et des groupes entiers de travailleurs industriels en « individus » déclassés qui ne sont pas liés avec l’ensemble des prolétaires par des liens de travail et une lutte de masse commune, ces conditions-là créent un terrain plus ou moins fertile pour l’état d’esprit anarchiste. Certaines interventions ronflantes des anarchistes et le bruit provoqué par eux-mêmes et par les journaux bourgeois (voir le jeune journal Vperiod) autour de la fameuse liquidation de groupes moscovites connus[1] (tels La Trombe, L’Ouragan, etc., dont les noms sont d’autant plus poétiques que leur « politique » ne l’est pas), nous portent à poser des limites entre le communisme scientifique de Marx et les théories anarchistes. Ceci est d’autant plus nécessaire que les sociaux-démocrates ont radicalement défiguré et « trivialisé » les idées de Marx ; ils les ont trahies pour les rendre bourgeoises, de la même façon qu’ils ont en pratique trahi le prolétariat et n’ont pas su traiter le problème de l’anarchisme, si bien que nous serons obligés de l’examiner en plus des opinions des sociaux traîtres sur l’anarchisme pour laver la pensée de Marx de la boue qu’y ont jetée Messieurs Plekhanov, Renner[2], Guesde[3] et d’autres défenseurs du « concept d’État » dont Dieu seul connaît les noms.

I

COMMENÇONS PAR LE « BUT FINAL », le nôtre et celui des anarchistes. Sur ce point, la position habituelle se limite à dire que le communisme et le socialisme sont favorables au maintien de l’État alors que « l’anarchie » l’abolit. « Les étatistes » et « les anti-étatistes », c’est ainsi que le vulgum profanum souligne « la différence » entre les marxistes et les anarchistes.

Il faut dire que non seulement les sociaux-démocrates, mais aussi les anarchistes ont contribué à cette caractérisation différente. Le bavardage sur « l’État futur », « l’État populaire » (Volkstaat) a pris une grande place dans la construction idéologique de la socialdémocratie[4]. Certains partis sociaux-démocrates ont toujours souligné leur caractère « étatique ». « Nous sommes les véritables porteurs de l’idée d’État » (« die wahren Träger des Staatsidee ») — ont textuellement déclaré les sociaux-démocrates autrichiens. Ces opinions furent largement répandues, au delà du parti autrichien ; d’une certaine façon, elles le furent internationalement (et le sont toujours en partie car l’ancienne social-démocratie n’est pas encore définitivement pourrie).

Malheureusement, cette « sagesse d’État » n’a rien à voir avec les idées révolutionnaires communistes de Marx.

Le communisme scientifique considère l’État comme l’organisation des classes dirigeantes, instrument de l’oppression et de la violence. Il est tout à fait naturel qu’il ne puisse en conséquence parler d’un État futur. Dans ce futur, il n’y aura ni classes, ni oppression de classe, donc pas d’instrument de cette oppression et pas de pouvoir étatique.

« L’État sans classes » dans lequel les sociaux-démocrates s’égarent, est une contradiction en soi, une absurdité, une baliverne, de « l’eau sèche ». Et que le gâchis idéologique s’abreuvant à cette eau sèche fasse le nectar intellectuel de la social-démocratie n’est en rien de la faute des grands révolutionnaires Marx et Engels.

Ainsi la société communiste est sans État. Mais si c’est vrai — et c’est bien le cas — quelle est la différence réelle entre les anarchistes et les communistes marxistes ? Est-ce que cette différence n’existe plus, tout au moins sur la question de la société future et du « but final » ?

Bien sûr elle existe, mais elle est toute autre. On peut la définir brièvement comme la différence entre la grande production centralisée et la petite production décentralisée.

Nous autres, communistes, considérons que la société future doit non seulement nous débarrasser de l’exploitation de l’homme par l’homme, mais aussi rendre les hommes plus indépendants de la nature en réduisant « le temps de travail nécessaire » et en accroissant au maximum les forces productives socialisées et la productivité du travail socialisé. C’est pourquoi notre idéal est la grande production centralisée, organisée et planifiée, tendant à l’organisation de toute l’économie mondiale. En revanche, les anarchistes préfèrent un tout autre type d’organisation : leur idéal est les petites communes — inadaptées à la grande production du fait de leur structure même — qui concluent des « accords » entre elles et sont liées en un réseau de rapports contractuels bénévoles. Il est clair qu’un tel schéma de production est réactionnaire du point de vue économique. Il ne donnera et ne pourra donner d’espace au développement des forces productives ; du point de vue économique il s’apparente plus aux communes du Moyen Age qu’à la société appelée à remplacer le capitalisme. Ce schéma est non seulement réactionnaire mais utopique par excellence. La société future ne naîtra pas « de rien », ne sera pas livrée du ciel par une cigogne. Elle grandit au sein de l’ancien monde et des rapports créés par la machinerie géante du capital financier. Il est clair que le développement futur des forces productives (toute société future n’est viable et possible que si elle développe les forces productives de la société déjà dépassée) ne pourra se faire que dans la continuation des tendances vers la centralisation du processus de production et l’organisation améliorée de la « direction des choses » remplaçant l’ancienne « direction des hommes ».

Mais les anarchistes nous répliqueront que l’essence de l’État est précisément la centralisation ; « en gardant la centralisation de la production, vous garderez ainsi l’appareil d’État, le pouvoir, la violence », « les rapports autoritaires ».

Cet argument est faux, car il se base sur une notion de l’État purement enfantine et non scientifique. Comme le capital, l’État n’est pas « une chose », mais un rapport entre les individus, plus précisément, entre les classes. C’est un rapport de classe, de domination et d’oppression. C’est ici que réside l’essence de l’État. Si ce n’est pas le cas, l’État n’existe pas. Considérer la centralisation comme le trait caractéristique et principal de l’État, c’est la même chose que considérer le capital comme moyen de production. Les moyens de production ne deviennent du capital que lorsqu’ils sont monopolisés par une classe et servent à l’exploitation salariée d’une autre classe, c’est-à-dire lorsque ces moyens de production expriment les rapports sociaux de l’oppression de classe et de l’exploitation économique de classe. En revanche ils sont une bonne chose en eux-mêmes : l’instrument de la lutte de l’homme contre la nature. C’est pourquoi ils ne disparaîtront pas dans la société future et y prendront une place méritée.

Il y eut une période dans l’histoire de la classe ouvrière où cette dernière ne savait pas distinguer la machine comme moyen de production, de la machine comme moyen d’oppression. À cette époque, l’ouvrier ne cherchait pas à abolir la propriété privée des machines, il voulait détruite les machines elles-mêmes pour revenir aux appareils manuels primitifs.

C’est la même chose pour les anarchistes « conscients » par rapport à la centralisation de la production. Ils voient que dans la société capitaliste cette centralisation sert d’instrument d’oppression, et ils protestent naïvement contre la centralisation en général, confondant d’une manière puérile l’essence de la question avec son enveloppe sociale et historique.

Ainsi, en ce qui concerne la société future, la différence entre nous, communistes, et les anarchistes, ne consiste pas en ce que nous soyons pour ou contre l’État, elle consiste en ce que nous soyons pour une production centralisée qui développe au maximum les forces productives, et en ce qu’ils soient pour la petite production décentralisée qui ne développe pas le niveau des forces productives, mais l’abaisse.

II

LA SECONDE QUESTION principale qui distingue les communistes des anarchistes porte sur l’attitude envers la dictature du prolétariat. Entre le capitalisme et « la société future » il y a toute une période de luttes des classes, celle du refoulement des attaques de classe de la bourgeoisie, battue mais encore révoltée. L’expérience de la révolution d’Octobre a montré que la bourgeoisie « battue à plate couture » utilise néanmoins les restes de ses forces pour la lutte, armée ou non, contre les ouvriers, qu’en fin de compte, elle s’appuie sur la réaction internationale et que la victoire définitive des ouvriers ne sera possible que lorsque le prolétariat nettoiera toute la boue capitaliste et « finira par étouffer » la bourgeoisie partout.

C’est pourquoi il est naturel que le prolétariat ait besoin d’une organisation pour mener cette lutte. Plus large, plus forte et plus ferme est cette organisation, plus la victoire définitive sera rapide. Cette organisation provisoire est l’État prolétarien, le pouvoir des ouvriers, leur dictature.

Comme tout pouvoir, le pouvoir prolétarien participe à l’organisation de la violence.

Comme tout État, l’État prolétarien est un instrument d’oppression. Mais, il ne faut pas poser ce problème de la violence de façon aussi formelle. Ce serait le point de vue d’un bon chrétien, d’un tolstoïen, mais non d’un révolutionnaire. Le problème de la violence peut être résolu dans un sens positif ou négatif, il dépend de contre qui est exercée la violence. La révolution et la contre-révolution sont également des actes de violence. Mais ce serait absurde de renoncer à la révolution pour cette raison.

De même, se pose le problème de la dictature du prolétariat. Ce pouvoir est un instrument d’oppression, mais dirigé contre la bourgeoisie. Il prévoit un système de répression dirigé essentiellement contre la bourgeoisie. Dans la lutte de classes, pendant les moments de tension extrême île la guerre civile, il ne faut pas parler de libertés individuelles mais de la nécessité d’en terminer avec les différentes classes exploiteuses.

Il faut choisir entre deux choses : soit le prolétariat achèvera la bourgeoisie battue et se défendra contre ses alliés internationaux, soit il ne le fera pas. S’il le fait, il doit le faire de façon organisée et cohérente, en généralisant sa lutte partout où ses forces le peuvent. Et, dans ce cas, il a besoin d’une puissance organisée, quel qu’en soit le prix. Cette puissance est le pouvoir de l’État prolétarien.

On ne peut pas effacer les différences de classe d’un trait de plume. La bourgeoisie ne disparaît pas, en tant que classe, après avoir perdu le pouvoir politique. Le prolétariat lui-même est tel quel après sa victoire. Mais il est devenu la classe dirigeante. Doit-il persister comme tel ou bien se dissoudre tout de suite dans la masse ennemie qui l’entoure ? C’est ainsi que la question est historiquement posée. Et il n’y a pas deux réponses, une seule réponse est valable : le prolétariat en tant que force en mouvement de la révolution doit absolument demeurer le maître de la situation jusqu’à ce qu’il transforme les autres classes à son exemple. Alors — et seulement alors — le prolétariat dissoudra son organisation étatique et l’État « mourra ».

À l’égard de cette période de transition, les anarchistes ont un autre point de vue et ici notre divergence se confirme : pour ou contre l’État-commune prolétarien, pour ou contre la dictature du prolétariat.

Tout pouvoir, quelles que soient les circonstances, est inadmissible pour les anarchistes car il opprime. C’est pourquoi le pouvoir des ouvriers est inadmissible pour eux car il opprime la bourgeoisie. Ainsi, à cette phase de la révolution, les anarchistes tonnent contre le pouvoir du prolétariat à l’unisson avec la bourgeoisie et les partis conciliateurs. En protestant contre le pouvoir des ouvriers, les anarchistes ne sont pas du tout plus « à gauche », plus « extrêmes » comme il est habituellement convenu de le dire. Ils sont juste de mauvais révolutionnaires puisqu’ils ne veulent pas déclarer la guerre organisée, cohérente et de masse contre la bourgeoisie. En renonçant à la dictature du prolétariat, ils lâchent l’instrument le plus fort de la lutte ; en s’opposant à la dictature, ils désorganisent les forces du prolétariat et font tomber le fusil du prolétariat, ils aident objectivement la bourgeoisie et ses agents sociaux-traîtres.

Il n’est pas difficile de suivre l’idée générale qui s’exprime dans la position anarchiste sur la société future et sur la dictature du prolétariat. C’est leur répugnance de principe envers les méthodes d’action organisées, cohérentes et de masse.

Dans notre situation, la façon dont les anarchistes posent la question est extrêmement dangereuse. Un anarchiste cohérent doit s’opposer au pouvoir soviétique et aspirer à le détruire. Toutefois, vu l’absurdité évidente de ce point de vue pour les ouvriers et les paysans, peu nombreux sont ceux qui osent tirer cette conclusion de leurs propres prémisses : certains anarchistes siègent bien à l’organe législatif et exécutif supérieur du pouvoir étatique du prolétariat, donc au Comité Exécutif Central des Soviets. C’est une incohérence évidente et le renoncement à une position anarchiste pure. Pourtant, et bien naturellement, l’anarchiste ne doit pas trop apprécier les soviets et au mieux ne fait que les « utiliser » tout en étant toujours prêt à les désorganiser. Il est donc tout à fait naturel qu’on doive attendre ici une divergence pratique extrêmement forte, car actuellement nous voyons notre tâche principale dans l’élargissement, le renforcement et l’organisation du pouvoir des unions prolétariennes de masse (les conseils des députés ouvriers) tandis que les anarchistes doivent entraver consciemment cette construction.

De même, nos chemins divergent fortement dans le domaine de la pratique économique à l’époque de la dictature du prolétariat. La condition principale de l’élimination économique du capitalisme est de ne pas permettre que « l’expropriation des expropriateurs » dégénère en partage, même en partage égalitaire. Tout partage fait naître de petits propriétaires, de la petite propriété découle la grande propriété capitaliste. C’est pourquoi le partage des biens des riches mène inévitablement et de nouveau à la formation de la même classe de « riches ». La tâche de la classe ouvrière n’est pas le partage petit-bourgeois et lumpen-prolétaire, mais l’utilisation sociale et fraternelle, cohérente et organisée des moyens de production expropriés[5].

Or, ceci n’est possible que si l’acte même de l’expropriation est exercé de manière organisée, sous le contrôle des institutions ouvrières. Sinon « l’expropriation » prend un caractère ouvertement désorganisateur et dégénère facilement en simple « appropriation » par les individus de la propriété socialisée.

L’économie russe en général, l’industrie et l’agriculture, sont en train de se dégrader et de se désagréger terriblement. La cause de ces terribles difficultés est non seulement la destruction immédiate des forces productives, mais aussi la désorganisation colossale de tout l’appareil économique. C’est pourquoi, les ouvriers doivent plus que jamais se soucier de l’inventaire et du contrôle strict de tous les moyens de production, des maisons expropriées, des produits de consommation réquisitionnés, etc. Un tel contrôle n’est possible que lorsque l’expropriation est exercée par les organes du pouvoir ouvrier et non par des individus et groupes privés.

III

SCIEMMENT nous n’avons pas critiqué les anarchistes en tant que repris de justice, bandits, etc. Pour les ouvriers, il est important de comprendre les aspects dangereux de leur théorie d’où découle une pratique également dangereuse.

L’argumentation ne doit pas être centrée sur une polémique superficielle.

Mais après ce que nous avons dit ci-dessus, on peut comprendre pourquoi ce sont surtout les groupes anarchistes qui se dégradent en effectuant leur auto-« expropriation », pourquoi la pègre « s’insinue » parmi les anarchistes. Partout et toujours se trouvent des éléments qui utilisent la révolution pour leur profit personnel. Mais, il est plus difficile de « pêcher en eau trouble » là où l’expropriation des expropriateurs est mise sous le contrôle des organisations de masse.

Par contre, le refus de principe des actions organisées de masse pour privilégier les « manifestations » de groupes « libres », « autodéterminés », « autonomes » et « indépendants », sert de parfaite couverture pour de telles « expropriations » qui ne ne se différencient pas d’exploits des héros de la pègre.

L’aspect dangereux des expropriations, des réquisitions individuelles, etc. consiste en ce que non seulement de tels actes empêchent la construction d’un appareil de production, de distribution et de direction cohérent, mais en outre ces actes démoralisent et désorganisent ceux qui les commettent et les détournent d’une cause commune et fraternelle, de la constitution d’une volonté collective et les remplacent par l’arbitraire d’un groupe isolé ou même d’un « individu libre ».

La révolution ouvrière possède deux faces : une destructive et une constructive. La face destructive s’exprime en premier lieu par la disparition de l’État bourgeois bien que les opportunistes sociaux-démocrates prétendent que la conquête du pouvoir par le prolétariat ne veuille pas dire du tout la destruction de l’État capitaliste. Mais une telle « conquête » n’existe que dans la tête de ces individus. En réalité la conquête du pouvoir par les ouvriers s’exerce à travers la destruction du pouvoir de la bourgeoisie.

Et dans cette destruction de l’État bourgeois, les anarchistes peuvent jouer un rôle positif. Mais ils sont absolument incapables de construire « un nouveau monde ». Aussi, après la conquête du pouvoir par le prolétariat, quand la construction du socialisme devient la cause la plus importante, ils jouent un rôle quasi-négatif en entravant cette construction par leurs diatribes sauvages et désorganisatrices.

Le communisme et la révolution communiste sont la cause prolétarienne, celle de la classe productive soudée par le mécanisme de la grande production. Toutes les autres couches pauvres peuvent jouer un rôle d’agents de la révolution communiste dans la mesure où elles suivent le prolétariat.

L’anarchisme n’est pas l’idéologie du prolétariat, mais celle de groupes déclassés, non productifs, déracinés de tout travail productif, donc du lumpen-prolétariat enrôlé par les prolétaires, de petits-bourgeois ruinés, d’intellectuels déclassés, de paysans tombés dans la misère, en un mot, de gueux qui ne peuvent plus et ne sont pas à même de créer quelque chose de nouveau, de produire de nouvelles valeurs et qui ne sont capables que de consommer les objets volés pendant les « réquisitions » — telle est la base sociale de l’anarchisme. L’anarchisme est le produit de la décomposition de la société capitaliste. Le trait caractéristique de cette décomposition est la désagrégation des rapports sociaux, la transformation des anciens membres de certaines classes en « individus » atomisés, indépendants de toutes les classes existantes « par elles-mêmes », ne travaillant ni n’obéissant à aucune organisation au nom de leur propre existence. C’est de la poussière humaine engendrée par la barbarie du capital.

C’est pourquoi, la classe prolétarienne saine ne peut être empoisonnée par l’anarchisme. C’est seulement dans les conditions de la décomposition de la classe ouvrière elle-même que l’anarchisme apparaît à l’un de ses pôles comme symptôme de la maladie. La classe ouvrière doit lutter non seulement contre sa décomposition économique, mais aussi contre sa décomposition idéologique dont l’anarchisme est le produit.

N. Boukharine

Annexe Bibliographie : L’économie mondiale et le capitalisme[modifier le wikicode]

LE LIVRE DU CAMARADE Boukharine consiste en la réécriture d’un grand article publié à l’étranger dans la revue Kommunist[6], clandestine à l’époque. Ce livre (ou plus précisément son manuscrit) a subi beaucoup de revers de fortune sous le régime tsariste et le pouvoir de Kerenski. Enfin il a vu le jour et on ne peut que saluer chaleureusement sa parution.

Dans le projet de l’Académie Communiste, il y a un point d’après lequel elle peut conférer le grade de docteur aux camarades qui font connaître des ouvrages importants dans le domaine des sciences humaines. Si l’on a besoin seulement de grades, N. I. Boukharine a déjà mérité le doctorat avec ce petit livre de sept cahiers. Un livre intéressant en tant qu’œuvre descriptive qui utilise un matériel statistique et littéraire immense sur les problèmes de l’économie mondiale et les rapports de production qui lui sont liés. Il est très conséquent du point de vue théorique. Non seulement l’auteur sait « den theoretischen Standpunkt zu betonen » (révéler les dessous théoriques), qualité que Marx appréciait chez Sieber[7], mais de plus cette appréhension théorique des questions est toujours marquée par l’utilisation brillante de la méthode marxiste. Les bases de l’analyse de la phase actuelle du développement du capitalisme, des formes de l’organisation étatique et des procédés politiques qui lui sont liés, ont été élaborées par Hilferding[8]. Mais ce chercheur s’est aussi concentré sur l’analyse des catégories économiques principales du capitalisme contemporain. N. Boukharine porte plus son attention sur les « superstructures » financières de l’économie capitaliste et la lutte « défensive » du capital financier. Il étudie l’impérialisme en tant que système de concurrence et en tant que système politique à l’époque du capitalisme financier. Le fondement même de son entreprise l’a poussé à aller plus loin sur la voie indiquée par Hilferding, et il a su le faire. À la différence de Hilferding, Boukharine a eu à sa disposition une expérience plus récente. C’est pourquoi il mentionne l’émergence du système capitaliste d’État qui est la nouvelle étape du développement capitaliste. De même, c’est seulement depuis ces dernières années qu’on peut poser la question des tendances principales du développement de l’économie mondiale et de la politique impérialiste. Et Boukharine l’a traité également. L’analyse détaillée de l’impérialisme (de l’enveloppe politique du capitalisme financier et d’État), des destins éventuels de cette enveloppe et de son contenu sont l’entreprise essentielle et le mérite particulier de ce livre.

Le livre de Boukharine est divisé en deux parties dans lesquelles il émet deux conclusions principales. Dans la première partie (divisions I et II) Boukharine analyse l’évolution récente de l’économie capitaliste qui devient mondiale, et du capital qui le devient aussi. Il mentionne le développement des échanges mondiaux fondés sur la division internationale du travail. Il décrit comment à partir de cette forme la plus simple du rapport social entre les économies nationales se développe tout un système de rapports mondiaux de production où sont impliqués le capital (le marché mondial du capital) et la main-d’œuvre (celui de la force de travail). L’auteur mentionne la concentration mondiale du capital (les trusts et les syndicats mondiaux).

Mais, après avoir analysé les formes de l’internationalisation de l’économie et du capital, il passe à l’étude de sa tendance inverse, la nationalisation[9] du capital qui est inséparablement liée à la première. L’internationalisation de l’économie se rapporte à l’anarchie de l’économie capitaliste. À l’échelle mondiale, elle reproduit la concurrence capitaliste, la lutte des cellules économiques isolées. Ces cellules sont les Etats-trusts nationaux et la deuxième partie du livre de Boukharine est consacrée à l’analyse des formes d’émergence des noyaux nationaux (la croissance des cartels, des trusts, des entreprises mixtes, la transformation du capital bancaire en capital financier) et de leurs places dans les rapports mondiaux de production. Il y a une contradiction entre les tendances à l’internationalisation et à la nationalisation, mais ce n’est que la nouvelle expression de la contradiction générale entre le caractère social de la production et le caractère privé de l’appropriation. Ainsi, la conclusion de la première partie est la suivante : l’internationalisation du capital ne peut pas l’emporter à partir de sa nationalisation ; cette contradiction est insoluble dans le cadre du monde capitaliste et même l’internationalisation doit forcément être l’expression de l’aspiration de chaque groupe national capitaliste à se soumettre éventuellement le monde entier, et à tout le moins créer un empire international autosuffisant.

La deuxième partie de l’ouvrage (divisions III et IV) traite de l’impérialisme en tant que système politique du capital financier et en tant que forme de concurrence des trusts nationaux des États. L’auteur y analyse surtout l’appareil économique comme unité de concurrence et produit de la concurrence ; il y analyse aussi les changements des processus de concentration et de centralisation à l’époque du capital financier. Puis, il traite des moyens de lutte concurrentielle (qui sont à moitié étatiques), donc des mesures de politique impérialiste. Et sur le plan politique, est posée la même question que dans la première partie ; est-ce que dans le cadre de l’ordre capitaliste les tendances centripètes l’emporteront sur les tendances centrifuges ? Le capital financier saura-t-il organiser non seulement l’économie mondiale, mais aussi un État « ultra- impérialiste[10] 76 » mondial ? Résoudra-t-il la contradiction entre l’aspiration à souder le monde entier en une société unie et les limites nationales des États ? Si oui, la guerre disparaîtra dans la société bourgeoise ; si non, inévitablement surviendront des crises guerrières d’où le socialisme naîtra. L’auteur critique la première thèse proposée par Kautsky (l’union paisible des empires mondiaux sous la pression de la classe ouvrière), car il estime que la contradiction ne sera résolue que par la transition vers le socialisme.

Sur certains problèmes, on pourrait faire quelques objections de nature théorique et économique mais c’est impossible dans ce bref compte rendu. De plus, elles toucheraient des questions relativement secondaires. Dans l’ensemble, l’ouvrage de Boukharine embrasse pleinement le sujet et l’explique clairement, le relie d’une façon cohérente et en formule de justes conclusions. Il est seulement dommage que l’auteur abuse un peu de mots étrangers, rares, et de phrases compliquées sans les expliquer. Si le livre est difficile pour un public de masse, la netteté et la cohérence de la pensée de son auteur le rendent assez populaire et aident à surmonter les difficultés apparentes.

Le livre de Boukharine est une petite encyclopédie de l’impérialisme. On peut le recommander à ceux qui préfèrent une approche scientifique, à ceux qui cherchent du matériel de propagande, et même avec certaines réserves à un public de masse. L’unité de son contenu scientifique, la possibilité d’application pratique et d’utilisation en tant que brochure populaire sont remarquables et précieux. Le livre doit remporter un grand succès, ce que nous lui souhaitons.

N. Ossinski

  1. Dans le cours de l’année 1917, nombre de courants anarchistes sont proches des bolcheviks, particulièrement à la base, les anarcho-communistes. Mais rapidement les anarchistes russes reprochent au pouvoir bolchevique sa centralisation excessive, la suppression de l’autonomie des comités de fabriques, la capitulation de BrestLitovsk, l’institutionnalisation de la répression avec la Tchéka, etc. Au fur et à mesure que le pouvoir soviétique affermit son pouvoir, il tente de réduire à l’obéissance les groupes anarchistes et leur « garde noire ». C’est le cas notamment avec le raid de la Tchéka contre les places fortes anarchistes à Moscou les 11 et 12 avril et à Petrograd les 22 et 23 avril. Si lors des affrontements, il a pu y avoir des morts et des blessés, les nombreux militants anarchistes arrêtés sont le plus souvent relâchés. Cf. Vladimir CHERNIAEV, « Anarchists », Critical Companion to the Russian Revolution, London, Arnold, 1997, p. 226-227.
  2. Karl RENNER (1870-1950) : social-démocrate autrichien, membre du SDAP (Sozialdemokratische Arbeiterpartei) depuis 1896, il est élu député en 1907 et reste très à droite dans la social-démocratie d’avant 1914. Après l’effondrement de l’Empire autrichien, il devient chancelier (1918-1920), puis membre du parlement dont il finit par assurer la présidence (1931-1933). Après la défaite des nazis, il sera élu président de la République autrichienne.
  3. Jules GUESDE (1845-1922) : socialiste français, fondateur du Parti ouvrier en 1882, il rejoint les rangs de l’Union Sacrée en 1914.
  4. Cette idée d’« État populaire » ou d’« État libre », notamment portée par les lassalliens, se retrouve dans le programme adopté au congrès d'unification de Gotha entre le SDAP (Sozialdemokratische Arbeiterpartei) et l’ADAV (Allgemeiner deutscher Arbeiterverein) en 1875. Marx réfute cette notion dans sa Critique du programme de Gotha (1875), Paris, Éditions sociales, 2008, p. 71-80.
  5. Rosa Luxemburg argumentera bientôt en ce sens : « Un gouvernement socialiste au pouvoir doit, en tout cas, faire une chose : prendre des mesures dans le sens des perspectives fondamentales d’une réforme socialiste ultérieure des conditions agraires ; il doit au moins éviter tout ce qui serait susceptible de barrer la voie à ces mesures. Mais le mot d’ordre lancé par les bolcheviks : prise de possession immédiate et partage des terres par les paysans, devait immanquablement agir dans le sens inverse. Non seulement ce n’est pas une mesure socialiste, mais elle coupe le chemin qui y mène, elle crée me montagne de difficultés insurmontables à la restructuration des conditions agraires dans le sens du socialisme. » Rosa Luxemburg, « La Révolution russe », Œuvres II, Paris, Maspero, 1978, p. 67.
  6. Kommunist (Le Communiste), première mouture, est un journal à numéro unique (n° 1-2) publié à Genève en septembre 1915. Le comité éditorial comprenait outre des rédacteurs du Social-Démocrate (principal organe des émigrés bolcheviques), Piatakov, Bosch et Boukharine, qui menaient à ce moment une controverse théorique contre Lénine, notamment sur la question nationale.
  7. Nikolaï Ivanovitch SIEBER (1844-1888) : économiste russe, professeur d’économie politique à l’université de Kiev, en relation personnelle avec Marx et Engels, il a joué un rôle important dans la diffusion du marxisme en Russie.
  8. Rudolf HILFERDING (1877-1941) : économiste allemand né en Autriche, membre du parti social-démocrate, rédacteur à Die Neue Zeit ou au Vorwärts, il fut un des principaux contributeurs de l’austro-marxisme. Analyste de l’évolution du capitalisme et de ses nouveaux modes d’organisation, son ouvrage Das Finanzkapital (Le Capital financier, 1910) eut une influence considérable dans la social-démocratie allemande mais aussi sur les bolcheviks.
  9. Par nationalisation nous ne voulons certes pas dire ici la transition en propriété d’État, mais le repli dans l’État national. (Note du rédacteur)
  10. En principe les marxistes du moment utilisaient le terme de « super-impérialisme » mais ici, il est bien écrit « ultra » dans le texte. Cette idée, mise en avant par Karl Kautsky, suggérait que les coûts et souffrances générés par une guerre atteignaient un tel niveau que cela pourrait imposer aux puissances impérialistes de résoudre leurs conflits de façon pacifique au travers d’une forme fédérative des États assurant un fonctionnement global du capitalisme. Cette théorie fut sévèrement critiquée par les bolcheviks.