L’Internationalisme (Rakovski)

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« Proletaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Il serait erroné de croire que l’internationalisme est l’apanage exclusif de la classe ouvrière. Toute classe historique, dans la mesure où cela servait ses intérêts de domination, a fait appel à l’aide de classes apparentées dans d’autres pays. Les exemples d’une telle solidarité internationale de classe abondent, tant dans le présent que dans le passé. Cependant, comme nous le verrons, la solidarité internationale ouvrière – ou, autrement dit, la coopération internationale prolétarienne – dépasse de loin, tant par son exhaustivité que par sa portée historique, toute autre coopération internationale de classe. Nous le comprendrons si nous prenons, par exemple, la solidarité internationale de la bourgeoisie et la comparons à celle des ouvriers.

L’internationalisme de la bourgeoisie Avant tout, la solidarité de la bourgeoisie est réactionnaire, tant dans son fond que dans ses objectifs, contrairement au caractère révolutionnaire de la solidarité ouvrière. Pour être clair : lorsque je parle du caractère réactionnaire de l’internationalisme bourgeois, je ne fais pas seulement référence aux divers accords policiers internationaux – comme celui bien connu dirigé contre les anarchistes –, mais aussi aux multiples traités, conventions et congrès internationaux prétendument pacifiques et progressistes qui, examinés de près, révèlent un caractère conservateur. La raison en est que l’activité créatrice et constructive de la bourgeoisie ne peut dépasser certaines limites. Ces limites sont définies par ses intérêts de classe, et puisque l’existence et la préservation de la propriété privée sont le fondement et le but de la société capitaliste moderne, tout ce que fait la bourgeoisie poursuit ce même objectif. De là découle logiquement que le nationalisme de la bourgeoisie prime sur son internationalisme ; ce dernier n’a de valeur pour elle que dans la mesure où il coïïncide avec sa politique nationale, qui absorbe l’essentiel de son activité. Et en effet, que représente l’État national moderne en termes de territoire étendu ? Il n’est rien d’autre qu’une forme plus large et plus générale de la propriété privée sur les moyens de production. L’ensemble des privilèges civils et politiques dont jouit de facto la classe capitaliste dans un pays est historiquement lié à un territoire spécifique. La domination de ce territoire constitue, pour la classe bourgeoise donnée, la garantie la plus solide de son hégémonie économique et politique sur la classe ouvrière. Si ce territoire passe sous le contrôle d’un État plus puissant, une partie des privilèges effectifs de la bourgeoisie du pays subordonné est transférée à la bourgeoisie du pays dominant. Ainsi, tout comme les concurrents individuels au sein d’un même pays rivalisent et se combattent pour la suprématie, les classes bourgeoises des différents pays, organisées en groupes nationaux après un long développement historique, luttent pour la domination nationale. Les relations internationales de la bourgeoisie reposent sur la même loi de concurrence que ses relations de classe internes. Et tout comme la concurrence nationale interne n’empêche pas, dans de nombreux cas, les capitalistes de s’unir sous couvert d’objectifs pratiques divers, de même, parallèlement à la lutte internationale entre les bourgeoisies des différents pays, existe une solidarité internationale de la bourgeoisie. Nous avons déjà mentionné qu’elle se manifeste dans les traités, les congrès et autres accords internationaux. Mais le point essentiel, qu’il ne faut jamais oublier, est que cette coopération internationale bourgeoise s’arrête là où commence l’intérêt national particulier, lequel, à son tour, s’efface devant l’intérêt du capitaliste individuel. L’existence de la propriété privée empêche que les intérêts des capitalistes individuels ne se fondent entièrement dans un intérêt commun.

L’internationalisme ouvrier et le socialisme Le caractère de l’internationalisme ouvrier est radicalement différent. Bien sûr, lui aussi porte un caractère de classe. L’intérêt des travailleurs les pousse à s’organiser en structures internationales. Ici, au premier plan se trouve leur intérêt immédiat à empêcher les capitalistes d’utiliser les travailleurs d’un pays contre ceux d’un autre. Il est connu à quel point les capitalistes d’un État embauchent souvent des travailleurs d’autres pays lorsque la main-d’œuvre y est moins chère. Mais au-delà de cette justification immédiate et tangible des célèbres mots : « Proletaires de tous les pays, unissez-vous ! » – l’internationalisme ouvrier acquiert une signification historique majeure avec l’émergence du mouvement socialiste. Désormais, les travailleurs eux-mêmes sont de plus en plus convaincus que la libération de la classe ouvrière de l’exploitation capitaliste ne peut se réaliser que par le triomphe du socialisme, c’est-à-dire par l’appropriation collective de la terre et des moyens de production sur le territoire. Tout comme les parcelles individuelles cesseront d’appartenir à des particuliers pour revenir à la société entière, de même les vastes territoires cesseront d’appartenir à des peuples distincts pour devenir la propriété commune d’une humanité organisée sur des bases socialistes. Pendant un certain temps, ces territoires, jusqu’à ce que les peuples eux-mêmes, en se rapprochant progressivement, ne fusionnent en une seule humanité-peuple, porteront encore leurs anciens noms ; mais ces derniers, durant cette période transitoire, n’auront plus qu’une signification géographique et administrative. Alors, les continents entiers seront divisés en régions géographiques ou ethniques, sans que cette division soit liée à une quelconque propriété territoriale, tout comme aujourd’hui un État se divise en districts et provinces dont le territoire n’appartient pas à leurs habitants locaux, mais à l’ensemble du peuple. Ainsi, l’internationalisme est une condition naturelle et une conséquence de la lutte du parti socialiste pour la transformation radicale de la société. Cela apparaïêt encore plus clairement si le lecteur se souvient d’une autre caractéristique distinctive du régime socialiste. Celui qui parle de société socialiste parle d’une société où la production sera rigoureusement organisée. Il est connu que l’une de nos armes dans la lutte contre la production capitaliste est que cette dernière, en raison de son caractère privé et de l’action de la loi de la concurrence, constitue une société économiquement anarchique. En elle, il manque un plan, une organisation commune, c’est pourquoi les crises commerciales et industrielles, fléaux naturels de la production capitaliste, se manifestent par la création d’immenses armées de réserve de travailleurs affamés et sans emploi, ainsi que par l’arrêt même de la production. Ainsi, la société capitaliste prouve elle-même son inadéquation, car elle transforme le travail productif des ouvriers en une marchandise périssable. En opposition à cela, la société socialiste, où la production ne sera pas aux mains d’individus rivaux, mais sous la direction des producteurs associés, sera une société organisée de manière planifiée. Cependant, la production ne peut être organisée que sur une base internationale. En effet, dès aujourd’hui – et cela sera encore plus vrai dans l’avenir –, tous les pays sont liés économiquement. Chaque pays ne produit pas seulement pour lui-même, mais il exporte et importe, c’est-à-dire qu’il reçoit autant, sinon plus, de matières premières et de produits manufacturés des autres pays. Ainsi, la transition d’un pays d’une production privée à une production socialiste restera incomplète tant que ce changement ne s’opère pas également dans les autres pays.

Une seule famille humaine De ce qui précède, le lecteur aura saisi, je l’espère, l’énorme importance de l’internationalisme pour le développement du mouvement ouvrier, et plus encore pour son triomphe complet. Parallèlement, la différence entre l’internationalisme ouvrier et celui de la bourgeoisie est devenue claire. Ce dernier a joué un rôle secondaire et accessoire dans le développement historique de la bourgeoisie. Par nature, la bourgeoisie est nationale et nationaliste, et n’est internationaliste que par exception. AÀ l’inverse, le prolétariat, en vertu de sa mission historique, est internationaliste, tandis que son caractère national – mais non nationaliste – n’est qu’une phase transitoire. Par caractère national du prolétariat, nous entendons la nécessité, aussi longtemps que persiste l’État national, de mener sa lutte dans les limites de ce dernier. Ainsi, chaque pays possède son propre parti socialiste distinct. Certes, tous ces partis poursuivent le même but, mais tant que l’État national existe, le prolétariat est contraint de s’adapter à ses conditions particulières. Cependant, cette forme de développement n’est pas inhérente au prolétariat ; il pourra encore longtemps s’y conformer, mais uniquement comme un héritage du monde bourgeois. Et tout comme certains organes rudimentaires de l’homme s’atrophient progressivement, car ils ne remplissent plus aucun rôle utile et ne sont que des vestiges du règne animal, de même l’État national s’atrophiera. Nous observons déjà que, comme conséquence naturelle de ce long processus historique, les nations elles-mêmes fusionneront en une seule famille humaine. Selon toute probabilité, cette humanité future se distinguera de l’actuelle tant physiquement que spirituellement. Ainsi s’accomplira l’œuvre sage des années, soutenue par l’action consciente du prolétariat, à qui revient le grand rôle historique de réaliser les mots du poète : « Il y a sur terre assez de pain pour tous les enfants des hommes, et assez de beaute, de joie et de douceur pour tous. » 1

Dr. Kr. Rakovsky.

1 . Il s’agit probablement du poète Maurice Bouchor (1855–1929).