Lénine l’idéologue

De Archives militantes
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Nous voici devant Lénine, dans son bureau si souvent décrit, meublé avec sobriété. Une grande carte murale de la Russie attire sans cesse sa pensée et son regard. L’accès a été difficile ; il nous a fallu obtenir l’aval de plusieurs groupes de sentinelles. Enfin, entrés dans le vaste bureau de Lénine, juste après une délégation roumaine, il s’avance vers nous et nous déclare avec affabilité qu’il sait déjà combien nous avons longuement discuté de questions doctrinales avec Boukharine.

Le Pouvoir a sans doute adouci le caractère de Lénine. Durant notre longue conversation, bien qu’il connaisse parfaitement notre conception théorique et tactique, il ne nous pose aucune question embarrassante, n’emploie aucune phrase à double sens. Pourtant, cet homme reste redoutable par le sarcasme vigoureux de ses sourires et de ses formules agressives, mortifiantes, incisives. Sa cible favorite est l’adversaire proche, le prétendu réformiste.

Lénine porte un modeste costume sombre. Il nous invite à nous asseoir dans un fauteuil, tandis qu’il prend une chaise. Penché en avant, il nous interroge sur l’Espagne. Nous l’observons avec intérêt. Voici Lénine, nous disons-nous – le créateur de l’idéologie du parti au pouvoir, voire du parti lui-même. Il incarne la pensée qui lutte pour se matérialiser dans les réalités de cette phase révolutionnaire. Il marche vers son but sans hésiter sur le choix des moyens, des finalités ou des rectifications tactiques. La grande « expérience sociale » dont il est le démiurge exige, selon lui, de ne suivre que les impératifs de la raison. Les filtrations sentimentales de l’immédiat ne troublent pas – imaginons-nous – ses projets de construction. Nul n’a peut-entrepris une œuvre comparable à celle de cet homme d’apparence insignifiante et froide.

Sa tête est presque dégarnie ; sa barbe et sa moustache sont plutôt blondes. Ses petits yeux obliques et scrutateurs : souvent, le regard de l’un diverge. Son visage allongé, comme maintes fois remarqué, évoque le type mongol.

Nous lui demandons la permission de l’interroger, non pour autre chose que l’écouter. Si son apparence et son regard ne captivent pas, sa parole sereine saisit l’attention. Nos questions visaient à refléter les préoccupations majeures de la masse russe éveillée, telles que rapportées par nos interlocuteurs. Elles cherchaient aussi à cerner la trajectoire politique qu’il entendait imprimer à la Révolution.

— Comment et quand pensez-vous – demandâmes-nous – qu’on pourrait passer de la période actuelle de transition à un régime de pleine liberté pour les syndicats, la presse et les individus ?

— Nous – répond Lénine – n’avons jamais parlé de liberté, mais de dictature du prolétariat. Nous l’exerçons depuis le pouvoir, pour le prolétariat. En Russie, la classe ouvrière proprement dite – industrielle – est une minorité. Cette minorité exerce la dictature, qui durera tant que les autres éléments sociaux ne se soumettront pas aux conditions économiques du communisme. Pour nous, exploiter autrui ou accaparer la farine nécessaire à quelqu’un est un crime. La psychologie des paysans résiste à notre système ; leur mentalité petite-bourgeoise les exclut du prolétariat. Les leaders contrerévolutionnaires (Dénikine, Koltchak, Wrangel, etc.) y ont trouvé des adeptes. Mais les paysans ont conclu : si les bolcheviks sont mauvais, les autres sont insupportables. Nous leur disons : soumettezvous, ou nous considérerons que vous nous déclarez la guerre civile. Alors, nous répondrons par la guerre. Lentement, leur psychologie évolue vers le gouvernement. Notre difficulté réside dans le manque de produits industriels pour compenser nos réquisitions. D’où l’émission continue de billets – sans problème, car nous avons papier et machines. Cette monnaie-papier n’est qu’une promesse de paiement en produits.

— La période transitionnelle de dictature – poursuit Lénine – sera très longue ici… peut-être quarante ou cinquante ans. D’autres peuples, comme l’Allemagne ou l’Angleterre, pourront l’abréger grâce à leur industrialisation. Mais eux ont d’autres problèmes absents ici : une classe ouvrière dépendante des colonies. Oui, pour nous, il ne s’agit pas de liberté. Nous demandons toujours : liberté pour quoi ?

— Mais si cette transition doit durer – objectâmes-nous – le temps de soumettre hommes et choses à la socialisation, ne pensez-vous pas que les concessions au capital étranger, en rappelant les capitaux, prolongent délibérément cette phase et obligeront demain les ouvriers à une nouvelle révolution pour reprendre les entreprises consolidées ?

— Vous avez raison – répond Lénine – cela prolongera la dictature et exigera de nouvelles luttes. Mais nous ne pouvons vaincre le capital étranger sans le soutien des masses paysannes. Nous devons reconstruire l’économie. La Russie a tenu trois ans par des sacrifices inouíïs, mais ne peut endurer davantage. Seules les concessions – ou la révolution mondiale, que nous souhaitons et dont nous sommes certains, bien qu’elle avance trop lentement – éviteront cela.

EÉvoquant le cas d’une personne ayant reçu une mission du Commissariat à l’Instruction mais à qui la police refusait le passeport, Lénine revient aux questions objectives. Gouverner, c’est manœuvrer, dit-il. Il vante les plans d’électrification, décrit leur impact sur la nouvelle économie, et conclut :

— En 1917, notre propagande a éveillé l’enthousiasme politique pour la paix et les Soviets – institution la plus démocratique. Ensuite, l’enthousiasme militaire face à la coalition bourgeoise. Maintenant, nous susciterons l’enthousiasme pour la reconstruction économique.[1]

Une idée centrale chez Lénine – absente ici mais cruciale pour comprendre la réalité russe – est la dictature exercée par le parti, avant-garde du prolétariat. Leitmotiv de ses œuvres, elle fonde l’action de sa vie et structure l’organisation civile révolutionnaire. Exposée dans Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets[2] et La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)[3] , cette doctrine de « l’avant-garde consciente » guide historiquement la masse.

Principe essentiel de l’idéologie bolchevique, il imprègne la Troisième Internationale à travers ses « Thèses » et « Conditions » , exigeant l’adhésion à ce postulat[4] .

  1. La conversation avec Lénine, à de rares variantes près tirées de mes notes, est une transcription du rapport présenté avec mon collègue Anguiano. (El Socialista, 18 janvier 1921.) (Note F. R.U.)
  2. Édition allemande de Die Aktion , sections « Eine wohlgefügte Organisation », « Die Diktatur » et « Die Entwickelung der Soviet Organisation » . (Note F. R.U.)
  3. Édition allemande, p. 28 : « Le rapport entre dictature du prolétariat, parti et syndicats prend ici cette forme : la dictature est exercée par le Parti communiste bolchevique, qui comptait 611 000 membres au dernier congrès (avril 1920). » (Note F. R.U.)
  4. Voir les thèses : Nature de la dictature du prolétariat et pouvoir des Soviets (§4), Rôle du parti communiste dans la révolution prolétarienne, et Syndicats, conseils d’usine et Troisième Internationale. (Note F. R.U.)