Lénine et nous

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La première révolution prolétarienne victorieuse[1] et la création du plan d’organisation de la première économie socialiste au monde ont inscrit dans l’histoire le nom de Lénine en lettres indélébiles. Il n’existe sur toute la planète aucun autre nom aussi populaire ; Lénine vit dans le cœur de millions d’ouvriers et d’opprimés de tous les pays.

La jeunesse suisse connaissait peu l’histoire du mouvement ouvrier russe et de la lutte des fractions au sein du POSDR. Jusqu’à la guerre, nous n’avions entendu citer le nom de Lénine qu’en lien avec les congrès internationaux de Copenhague et Bâle[2] . Nous avons connu pour la première fois de manière plus approfondie les points de vue de Lénine et son programme politique seulement à l’automne 1915, lorsque parut à Zurich la traduction allemande de son livre[3] . Ce fut le premier ouvrage qui expliquait de manière claire et percutante, d’un véritable point de vue marxiste, l’essence de la guerre mondiale et révélait à tous les ouvriers la crise surgie dans le mouvement ouvrier socialiste. Le livre de Lénine fut pour nous une révélation et nous montra les défauts et erreurs des idéologies pacifiste et socialreligieuse, qui jusqu’alors nous semblaient une arme utile pour lutter contre la guerre.

En lisant le livre de Lénine, nous comprî-mes que le seul moyen contre la guerre était la lutte de classes intransigeante, la révolution.

Naturellement, nous ne sommes pas immédiatement passés de rêveurs socialistes idéalistes à des bolcheviks révolutionnaires théoriquement endurcis. Mais grâce à Lénine, nous avons appris à centrer notre attention sur l’essentiel et avons commencé à considérer de manière critique nos anciens articles et discours. Il nous fallut du temps pour bien comprendre et assimiler le programme présenté par Lénine.

À9 la Conférence de Berne de l’Internationale Socialiste de la Jeunesse (1915)[4] , la résolution bolchevique nous effrayait encore : « Contre toute guerre impérialiste ! Pour la propagande révolutionnaire dans l’armée ! Pour l’armement des ouvriers ! » . Politiquement, nous étions pour ces revendications, mais ne nous y rallions pas par des « considérations tactiques ». Nous estimions qu’en ces jours où le monde entier était armé jusqu’aux dents, exiger davantage d’armement était une folie. Il nous semblait que notre exigence de « désarmement » pouvait soulever plus rapidement les soldats et les masses, épuisés par la guerre. Lénine comprit parfaitement que notre position résultait d’une préparation théorique insuffisante et d’un manque d’expérience politique. C’est pourquoi non seulement il ne retira pas ses représentants de la Conférence de Berne, mais offrit à la nouvelle Internationale de la Jeunesse le soutien entier du Parti Bolchevique et s’efforça, par de longues discussions et conversations personnelles avec nous, de nous libérer des erreurs et déviations politiques.

Sous l’influence des idées léninistes, durant l’hiver 1914-1915, nous rompîm- es avec tous les groupes pacifistes et centristes et, en contact étroit avec les éléments de gauche du parti [socialiste suisse] , nous nous efforçâmes de déployer des actions de masse et un travail d’organisation parmi celles-ci. L’éloignement de la jeunesse des centristes, qui s’accéléra après la Conférence de Berne, ne pouvait passer inaperçu. Plus nos relations avec Lénine se renforçaient, plus les dirigeants centristes nous « mettaient en garde » contre ce « sectaire et doctrinaire », « définitivement rendu fou par ses idées asiatiques ». Chaque fois que nous rencontrions les dirigeants centristes, ceux-ci affirmaient que « toute influence de Lénine sur le mouvement de jeunesse conduirait à la désorganisation et à la ruine ».

Cependant, rien ne put empêcher notre rapprochement politique avec le groupe de Lénine. Enfin, après de longues années de recherches, nous avions trouvé les personnes pouvant nous indiquer le chemin sûr vers un travail révolutionnaire fructueux.

Nous étions sans hésitation contre la guerre bien avant son déclenchement, à son commencement et durant son déroulement. La trahison des dirigeants sociaux-démocrates au début de la guerre provoqua notre indignation. Nous étions de jeunes révolutionnaires ne connaissant qu’un objectif : faire la révolution et transformer le monde. Mais dans notre désir ardent d’y parvenir, nous nous accrochions parfois à des moyens inefficaces et nous écartions du chemin. Àprès avoir personnellement connu Lénine au printemps et à l’été 1915, nous comprîm- es qu’il était le véritable et grand dirigeant pouvant nous guider sur la voie de l’activité révolutionnaire efficace, et ce fut ce qui nous lia à lui.

Dans les conversations avec Lénine, nous vîm- es clairement ce que signifiait le concept de « guerre ». Nous comprîm- es l’essence de la guerre impérialiste et apprîm- es à l’analyser et à l’évaluer non par des signes extérieurs fortuits, mais par son contenu essentiel. L’attitude du parti face à la défense de la patrie fut, durant de nombreuses années, le problème fondamental en litige dans la social-démocratie suisse. Mais les sociaux-patriotes, les centristes et les gauchistes examinaient ce problème sous l’angle étroit de la social-démocratie et s’enfermaient dans des dissertations sur la différence entre guerre offensive et défensive. Nous, nous apprî-mes à distinguer le contenu social et politique du concept de « guerre ».

Àprès une série de discussions avec Lénine, nous, anciens partisans acharnés du « désarmement total », comprî-mes que nos amis allemands de l’Internationale de la Jeunesse se trompaient en posant la thèse selon laquelle « à l’époque impérialiste, il ne peut y avoir que des guerres impérialistes ». Lénine nous démontra qu’à l’époque actuelle, les guerres révolutionnaires pour la libération nationale étaient également possibles, et que l’attitude du prolétariat international face à ces dernières devait être très différente de celle face aux guerres impérialistes. Grâce au problème de la guerre posé de manière conséquemment marxiste, nous trouvâmes rapidement réponse aux questions d’approuver ou refuser les crédits de guerre et de reconnaî-tre ou non la défense de la patrie dans l’EBtat capitaliste.

Non moins importante fut pour nous l’élaboration par Lénine des méthodes marxistes de propagande révolutionnaire contre la guerre : non pas « désarmement », mais armement du prolétariat et désarmement de la bourgeoisie ; non pas refus individuel du service militaire en général, mais agitation révolutionnaire dans l’armée, création de groupes de soldats rouges et de conseils de soldats ; organisation de grandes grèves et actions révolutionnaires de masse et transformation de celles-ci en insurrection armée.

Grâce à Lénine, nous apprî-mes à étudier l’histoire du mouvement ouvrier socialiste et de son Internationale du point de vue marxiste révolutionnaire et à présenter à l’Internationale Socialiste et à l’Internationale de la Jeunesse des revendications révolutionnaires. Contre Kautsky, qui défendait la fameuse théorie selon laquelle « l’Internationale Socialiste est un instrument pour les temps de paix et non pour les périodes de guerre », Lénine nous enseignait que, précisément durant la guerre entre pays capitalistes, l’intervention internationale des masses ouvrières révolutionnaires des différentes nations était nécessaire, afin d’exploiter la situation difficile dans la quelle se trouvait la bourgeoisie à cause de la guerre afin de la renverser définitivement.

Lénine nous expliquait la nature du « marxisme » falsifié et étriqué de Kautsky et de son école théorique, qui plaçait tous ses espoirs dans le développement historique des conditions économiques et ne reconnaissait presque pas l’importance des facteurs subjectifs dans la lutte pour le socialisme. Lénine, au contraire, soulignait le rôle de l’individu et des masses dans le processus historique et mettait en avant la thèse marxiste selon laquelle, dans le cadre de conditions économiques données, ce sont les hommes eux-mêmes qui font leur propre histoire. Cette insistance sur le rôle des personnalités isolées, groupes et partis dans la lutte sociale nous impressionna fortement et nous incita à tendre nos forces pour obtenir des résultats maximaux.

À9 Lénine revient le plus grand mérite dans le développement révolutionnaire rapide de l’Internationale Socialiste de la Jeunesse après la Conférence de Berne. Sans l’aide directe et fraternelle qu’il nous apporta personnellement avec un grand tact pédagogique, le Bureau International de la Jeunesse à Zurich n’aurait jamais apporté autant de choses positives au mouvement de jeunesse durant les années 1914-1918. Durant les premiers temps de notre travail commun, Lénine nous critiquait fréquemment, non seulement dans des conversations personnelles, mais aussi dans ses articles publiés dans les organes de presse russes. Mais il le faisait toujours avec le seul désir de nous aider à rectifier notre ligne. Sa critique ne nous offensa jamais ; nous ne nous sentî-mes jamais rejetés et, même lorsqu’il nous soumettait à la critique la plus sévère, il trouvait toujours dans notre travail quelque chose digne d’éloges. Cela constituait pour nous un encouragement extraordinairement stimulant, qui nous poussait à travailler avec encore plus de zèle. Je me souviens d’une conversation avec Lénine à propos d’une revendication de notre programme antimilitariste, qui provoqua une discussion animée avec Robert Grimm. Lénine me disait :

— Formellement, Grimm a raison. Néanmoins, je vous soutiendrai. Malgré ses nombreuses connaissances, Grimm est par nature un opportuniste et un politicien ; vous, bien que manquant de maturité théorique, êtes au fond de vous des combattants révolutionnaires sains.

C’est ainsi que le « vieux », comme nous l’appelions alors, nous traitait. Lénine formula plus tard, dans une de ses lettres, de manière classique, quelle devait être l’attitude envers la jeunesse : « Il faut recruter la jeunesse avec plus d’ampleur et d’audace, avec plus d’audace et d’ampleur, et encore une fois avec plus d’ampleur et d’audace, sans se méfier d’elle »[5] .

Telle était l’attitude de Lénine, qui nous attirait non seulement nous, mais des milliers de jeunes. Le mouvement de jeunesse communiste aurait aujourd’hui bien plus d’amis si l’on se souvenait plus souvent de ces sages paroles.

Durant les années 1915 à 1917, jusqu’au départ de Lénine pour la Russie, j’acceptais volontiers son aimable invitation de le visiter quand je voulais et me rendais souvent dans son modeste appartement de la Neumarktstrasse à Zurich. Là, je fis également la connaissance de son épouse, la camarade KroupskaîJa. Lénine venait parfois à notre bureau, ou nous allions avec lui au café ou à la Maison du Peuple.

En Suisse, soit dit en passant, Lénine étudiait les relations agraires dans les pays d’Occident. Sur ce sujet, il nous faisait parfois des exposés et discutait longuement avec J. Herzog[6] , l’incitant à s’intéresser particulièrement à ce problème, si important pour le mouvement ouvrier suisse.

Lénine écrivit une série d’articles pour la revue « Jugend-Internationale »[7] et me donna de précieuses indications pour la réalisation de cellêci et de la revue « Freie Jugend »[8] . Sur son conseil, j’apportai quelques améliorations à cette dernière et y insérai également une série d’articles sur les problèmes du programme du parti.

Nous soutî-nmes la lutte de Lénine au sein de la gauche de Zimmerwald et propagâmes ses thèses sur la guerre dans le mouvement de jeunesse socialiste, dans le parti et lors d’assemblées publiques. C’est pourquoi Lénine avait en 1916 toutes les raisons de considérer notre organisation de jeunesse comme faisant partie de son groupe. Nous luttions pour son programme politique et aurions marché derrière lui contre vents et marées. Qu’il nous considérait comme partie de son groupe se voit dans la « Lettre d’adieu aux ouvriers suisses » publiée par moi dans « Jugend-Internationale » . Il y rappelait notre travail commun par ces mots :

« En quittant la Suisse pour la Russie afin de poursuivre dans notre patrie l’action révolutionnaire internationaliste, […] nous vous adressons notre salut fraternel et l’expression de notre profonde reconnaissance pour votre attitude amicale à l’égard des émigrés.

Nous avons milité solidairement avec les sociaux-démocrates révolutionnaires suisses, groupés en partie autour de la revue « Freie Jugend », qui ont rédigé, répandu l’exposé des motifs du referendum (en allemand et en français) exigeant la convocation en avril 1917 d’un congrès du parti destiné à trancher la question de l’attitude envers la guerre, qui ont proposé au congrès cantonal zurichois de Töss la résolution des jeunes et de la « gauche » sur la question de la guerre, qui ont édité et diffusé dans certaines localités de la Suisse romande, en mars 1917, un tract en français et en allemand intitulé Nos conditions de paix, etc.

Nous adressons un salut fraternel à ces camarades avec qui nous avons travaillé la main dans la main, en adeptes du même idéal. »

  1. Extraits du livre Avec Liebknecht et Lénine (en russe). MoscoûLeningrad, 1930.
  2. Le VIIIe Congrès Socialiste International s’est tenu à Copenhague du 28 août au 3 septembre 1910. Le IXe Congrès s’est tenu à Bâle les 24 et 25 novembre 1912.
  3. Il s’agit de la brochure de Lénine Le Socialisme et la guerre , éditée en septembre 1915 en allemand et dans d’autres langues. Elle fut distribuée aux délégués de la Conférence de Zimmerwald.
  4. La Conférence de l’Internationale Socialiste de la Jeunesse pour traiter de l’attitude face à la guerre se tint à Berne du 4 au 6 avril 1915. Le représentant des bolcheviks y présenta une résolution, préparée sur instruction de Lénine, appelant la jeunesse à lutter contre le chauvinisme et l’impérialisme.
  5. Extrait de la lettre de Lénine à Bogdanov et Goussev du 11 février 1905, publiée pour la première fois en
  6. Jakob Herzog : social-démocrate suisse. Participa au IIe Congrès de l’Internationale Communiste. Devint communiste en 1921.
  7. « Jugend-Internationale » , organe de l’Union internationale des organisations socialistes de la jeunesse. Parut à Zurich de septembre 1915 à mai 1918.
  8. « Freie Jugend » , organe de la jeunesse social-démocrate de Suisse. Parut à Zurich de 1906 à 1918.