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Lénine et les masses
| Auteur·e(s) | Clara Zetkin |
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| Écriture | 1929 |
Lorsque je me rappelle mes entretiens avec Lénine, ses paroles me reviennent aussi vivantes que si je les avais entendues aujourd’hui. Elles font toutes ressortir un trait caractéristique du grand chef révolutionnaire : la profondeur de son affection pour les grandes masses laborieuses, surtout pour les ouvriers et les paysans.
Lénine compatissait profondément aux malheurs de ces masses. Leur misère, leurs souffrances, depuis la piqûre d’épingle jusqu’aux coups de massue qui endolorissaient leur vie quotidienne, tout cela trouvait un écho poignant dans son cœur. Chaque cas isolé qu’il apprenait ou dont il était témoin, lui rappelait d’autres cas innombrables. Avec quelle émotion il me parlait au début de 1920 des délégués paysans qui venaient de s’entretenir avec lui :
— Ils étaient en haillons, les pieds enveloppés de chiffons et chaussés de lapti. Et ceci par le mauvais temps qu’il fait ! Ils avaient les pieds trempés, bleus de froid. J’ai naturellement donné l’ordre qu’on leur apporte des chaussures d’un dépôt militaire. Mais est-ce une aide ? Des milliers, des dizaines de milliers de paysans et d’ouvriers ont maintenant les pieds meurtris, et impossible de les chausser tous aux frais de l’Etat. Malheureux peuple, de quel gouffre infernal il doit remonter ! Le chemin de la libération est beaucoup plus rude pour lui que pour votre prolétariat allemand. Mais il se relèvera, j’ai foi en son héroï4sme !
Lénine avait parlé d’abord a! voix basse, presque en chuchotant. Mais la dernière phrase, il la prononça tout haut, les lèvres serrées d’un air résolu.
Après un bref séjour a! Ivanovo-Voznessensk, a! peu près a! la même époque, je dus lui communiquer les impressions inoubliables que j’y avais recueillies : la conférence de district qui s’y était tenue, la réunion dans le théâtre bondé et l’atmosphère qui y avait régné, mes visites de maisons d’enfants et d’une grande fabrique textile ou! travaillent principalement des femmes.
Lénine s’intéressait surtout a! ce que j’avais vu et ressenti parmi les petits enfants et les adolescents ; il m’interrogea là-dessus en détail. Je lui parlai des ouvrières qui m’avaient entourée et pressée de questions sur leurs sœurs d’Allemagne. Elles m’avaient dit pour conclure :
— Regarde nos pieds nus, couverts de blessures. Nous n’avons que des lapti. Il fait froid, mais il faut quand même aller au travail. Dis a! Lénine que nous serions bien heureuses d’avoir de bonnes chaussures pour l’hiver. On voudrait bien avoir un peu plus de pain aussi ! Mais dis-lui que nous tiendrons le coup malgré tout, même si nous étions encore plus démunies.
Lénine m’écoutait avec une attention soutenue. Son visage exprimait la compassion.
— Je sais ce que ces malheureuses endurent et comme elles sont braves ! s’écria-t-il. C’est terrible que le pouvoir soviétique ne soit pas en mesure de leur porter secours tout de suite. Notre nouvel E<tat doit d’abord se défendre, soutenir la lutte pour son existence. Cela exige d’énormes sacrifices. Mais je sais que nos prolétariennes résisteront. Ce sont des héroï4nes, de sublimes héroï4nes. Leur libération ne leur tombe pas du ciel comme un présent. Elles la méritent, la gagnent au prix de leurs sacrifices et la paient de leur sang, alors même que les blancs ne les tiennent pas au bout de leurs fusils.
Lénine connaissait a! fond les souffrances morales de l’humanité opprimée, qui languit sous le poids de formes sociales et de mœurs périmées. Mais si grande que fût la commisération de Lénine envers le sort cruel des masses, son attitude a! leur égard ne se ramenait pas a! ce seul sentiment. Loin de leur témoigner une compassion larmoyante, il voyait en elles une force historique révolutionnaire. Dans les hommes exploités et opprimés, Lénine appréciait les combattants contre l’exploitation et l’asservissement ; et dans tous les combattants, il appréciait les bâtisseurs d’un nouveau régime social qui mettrait fin a! toute exploitation et a! l’asservissement de l’homme par l’homme. Le renversement par les masses du joug et de l’exploitation était pour lui étroitement lié a! la création par ces mêmes masses d’un régime sans tyrannie ni exploitation.
Lénine, comme il me l’avait dit un jour, ne se contentait plus de la seule « quantité de masses » pour l’œuvre libératrice de la révolution prolétarienne, destinée a! régénérer le monde ; il estimait nécessaire « la qualité dans la quantité ». La masse révolutionnaire qui détruit victorieusement ce qui est suranné et qui doit créer un monde nouveau, n’était pas, aux yeux de Lénine, quelque chose de terne et d’impersonnel, un bloc informe qu’un petit groupe de meneurs pouvait façonner a! sa guise. Il considérait la masse comme la fusion du meilleur de l’humanité, d’innombrables individus qui luttent ensemble pour des idéaux élevés. Il faut éveiller le sentiment et l’esprit de cette humanité, développer sa conscience de classe et la porter au degré supérieur de l’activité organisée. Lénine, qui concevait la masse en marxiste, attachait naturellement une importance primordiale a! son développement culturel. C’était là, selon lui, la plus belle conquête de la révolution et un gage certain de la réalisation du communisme.
L’Octobre rouge, me dit-il un jour, a ouvert une large voie a! la grande révolution culturelle qui s’accomplira sur la base de la révolution économique. Imaginez des millions d’hommes et de femmes de diverses races et nationalités et se trouvant a! différents degrés de civilisation, qui s’élancent vers la vie nouvelle. La tâche du pouvoir soviétique est grandiose. Il doit rattraper en quelques dizaines d’années le retard culturel de plusieurs siècles. Outre les organismes et établissements soviétiques, de multiples organisations et associations de savants, de peintres et de professeurs concourent au progrès culturel. Un important effort culturel est fourni par nos syndicats dans les entreprises et par nos organisations coopératives a! la campagne. L’activité de notre parti se déploie partout. On fait énormément de choses, nos succès sont grands par rapport a! ce qui a été, mais ils sont petits en comparaison de ce qui reste a! faire. Notre révolution culturelle n’en est qu’a! ses débuts.
Lénine évoqua en passant un brillant spectacle du Théâtre Bolchoï.4 Oui, remarqua-t-il avec un sourire, le ballet, le théâtre, l’opéra, les expositions de peinture et de sculpture modernes et ultramodernes, tout cela prouve a! beaucoup de gens a! l’étranger que nous ne sommes pas aussi barbares qu’ils le croyaient. Je ne nie pas que ce sont des manifestations de la culture sociale et je ne les sousestime pas. Mais, a! vrai dire, j’aime mieux la création de deux ou trois écoles primaires dans des villages perdus, que la plus belle pièce d’une exposition quelconque. L’élévation du niveau culturel général des masses créera une base saine et solide a! des forces puissantes, inépuisables, qui assureront le développement de l’art, de la science et de la technique. Le désir de créer la culture et de la propager est extrêmement fort chez nous. Mais il faut reconnaï"tre qu’en même temps on se passionne trop chez nous pour l’expérimentation ; a! côté des choses sérieuses on dépense beaucoup de forces et de moyens a! des futilités. Or, il paraï"t que dans la société, autant que dans la nature, la vie créatrice exige le gaspillage. L’essentiel pour la révolution culturelle existe déja! depuis la prise du pouvoir par le prolétariat : c’est le réveil des masses, leur élan vers la culture. Des hommes nouveaux apparaissent, formés par le nouveau régime social et créant ce régime.
Cinq ans se sont écoulés depuis que le grand ami, animateur et éducateur des masses a fermé ses yeux qui regardaient les humbles avec tant d’affection et de foi. Mais l’œuvre de Lénine n’a pas disparu après sa mort. Elle vit, elle s’étend irrésistiblement au-dela! du parti qu’il avait fondé, parmi les grandes masses anonymes qui, en Union Soviétique, travaillent a! l’édification socialiste, qui, dans les pays capitalistes, mènent une lutte libératrice pour le pouvoir, qui, dans les pays coloniaux, se dressent contre leurs maï"tres, exploiteurs et oppresseurs. L’œuvre féconde, historique, qu’ils sont en train d’accomplir sera un monument digne de lui.