Lénine et le travail communiste juif

De Archives militantes
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I.

Je ne rapporterai ici que quelques traits des conversations et négociations que j’eus avec Lénine concernant le travail communiste spécifique parmi les masses ouvrières juives. C’était immédiatement après la révolution d’Octobre. Dès la création du Narkomnats [Commissariat du peuple aux Nationalités] fin 1917, se posa la question d’établir un commissariat juif. Après certaines discussions avec des communistes juifs, ma candidature fut retenue comme commissaire aux affaires du peuple juif. La question des sections de nationalités ne se posait pas encore. J’eus alors une longue conversation avec le camarade Lénine sur la ligne générale à adopter dans le travail à venir, et j’exprimai l’idée qu’il était nécessaire de créer des formes organisationnelles spécifiques pour le travail parmi les ouvriers juifs, principalement parce qu’il faudrait lutter contre les partis socialistes juifs, et qu’il serait très difficile de les vaincre sans donner une structure organisationnelle au travail juif du parti.

Par hasard, Sverdlov entra. Avant de me répondre, Lénine lui transmit mes propos et lui demanda son avis. Sverdlov s’exprima avec fermeté contre toute forme organisationnelle pour le travail juif du parti. Bien plus, il déclara qu’ainsi nous obtiendrions un « Bund interne » avec tous ses défauts, ce qui finirait par transformer notre parti unique en une fédération de partis. Sverdlov cita en exemple les formes organisationnelles du travail du parti dans le Caucase, avec sa diversité nationale, où notre parti s’adapte bien aux particularités des nationalités sans structures spécifiques. Il affirma que la seule chose nécessaire pour le travail juif était un journal quotidien. Rien de plus. Pour moi-même, il n’était pas encore tout à fait clair quelles formes organisationnelles il faudrait adopter, mais une chose était certaine : un appareil distinct, élu d’une manière ou d’une autre, serait nécessaire. Surtout à cette époque où nous commencions à peine, tandis que les partis juifs restaient forts et bien organisés.

Je ne me souviens plus de tous les détails de cette discussion. Mais lorsque j’eus terminé, Lénine déclara qu’il ne percevait pas dans mes propos les idées bundistes évoquées par Sverdlov. Lui, Lénine, détestait profondément le Bund et n’avait jamais compris ce phénomène contre-nature : dès qu’on abordait des questions nationales, les bundistes, pourtant socialistes (voire bolcheviks sur d’autres sujets), adoptaient une mentalité petite-bourgeoise.

« Ce qu’ils ne m’ont jamais pardonné » , ajouta le camarade Lénine, « c’est d’avoir affirmé que les Juifs ne constituent pas une nation au sens scientifique du terme. »

II.

Durant la grande guerre impérialiste mondiale, une trahison quasi générale des intérêts du socialisme s’opéra de la part des partis affiliés à la IIe Internationale. Certains oscillèrent entre patriotisme et socialisme, mais cela ne fut que vœux pieux ou discours creux. Én pratique, ils soutinrent leurs gouvernements bourgeois ; au mieux, ils n’entravèrent pas la guerre. Les seuls internationalistes intransigeants et cohérents furent les bolcheviks, qui suivirent Lénine.

Én 1916, parut une brochure spéciale de Lénine intitulée Le Socialisme et guerre , où il affirmait que l’heure était venue pour la révolution sociale dans les pays capitalistes, et appelait à transformer la guerre impérialiste mondiale en guerre civile, sans égard pour le chauvinisme patriotique des éléments bourgeois. Én un mot, cette brochure résumait les axes tactiques léninistes face à la guerre – tactique bolchevique désormais universellement connue. Mais à l’époque, ce texte fut une révélation et nous servit de catéchisme.

La brochure de Lénine, publiée en russe, était la seule à s’opposer radicalement à la guerre, non par des prêches pacifistes, mais par des slogans révolutionnaires de combat. Avec de grandes difficultés, nous parvïênmes à la traduire en français et à la publier dans la plus stricte clandestinité.

Dans ce projet, la regrettée camarade Inessa et le camarade Belenky (secrétaire du comité du district Krasnopresnensky) participèrent activement. Nous tentâmes également de traduire cette brochure dans d’autres langues. AÀ Paris, nous reçûmes une lettre du camarade Lénine, dans laquelle il souligna l’importance de traduire la brochure en yiddish.

Je me mis au travail. La traduction prit beaucoup de temps, car je travaillais douze à treize heures par jour à l’usine, tout en assumant des responsabilités militantes. Une fois le texte achevé, se posa la question épineuse du financement de l’impression. Une petite somme fut collectée pour la composition, mais les fonds manquaient pour le papier et l’impression.

Le camarade Lénine, depuis la Suisse, s’enquit de l’avancée de la traduction yiddish. Nous lui expliquâmes la situation, ajoutant que cette version était moins prioritaire que d’autres langues. Il exprima son désaccord : selon lui, le poids politique des masses ouvrières juives était considérable, et il insista pour trouver un moyen de publier la brochure en yiddish.

Cependant, le temps passa. Alors que nous cherchions des fonds, la révolution de Février éclata, ouvrant des horizons bien plus vastes. Il fallut quitter l’étranger et rentrer en Russie. La brochure ne vit jamais le jour.

Il importe ici de souligner l’attitude de Lénine envers la littérature révolutionnaire en yiddish et les masses juives. Lors de son séjour à Paris, il me demanda de traduire les articles spécifiques du Bund et d’autres partis sur la question nationale. Il cita certains textes et m’invita à sélectionner les plus significatifs. Je lui envoyai ensuite ces matériaux en Suisse. Il en utilisa une partie dans ses célèbres articles sur la question nationale, rédigés à cette époque.

Lénine s’intéressait activement à la question nationale, notamment juive. Peu familier des programmes des partis juifs hors du Bund, il estimait avant la révolution que les séjmistes (groupes petits-bourgeois) étaient plus cohérents que le Bund, pourtant organisation ouvrière. Il qualifiait le sionisme de mouvement bourgeoisnationaliste religieux.

Lénine déplorait amèrement l’isolement organisationnel des ouvriers juifs du mouvement révolutionnaire général. Je l’entendis plusieurs fois dire : « Pour les dirigeants du Bund, l’autonomie culturelle-nationale n’est pas un enjeu programmatique majeur, mais un moyen de préserver leur séparatisme. Si le congrès de Stockholm n’avait pas été dominé par les mencheviks, nous aurions “dévoré” cette autonomie bourgeoise. Aujourd’hui, elle empoisonne même les camarades caucasiens et lettons. »

Un jour, Lénine déclara : « Si les bolcheviks menaient un travail spécifique parmi les Juifs, nous obtiendrions un grand succès. En pratique, nous comptons déjà de nombreux ouvriers juifs dans nos rangs. »

III.

Le camarade Lénine suggéra l’idée que, dans la lutte contre les forces bourgeoises, déchaïênées après la révolution d’Octobre, nous devions exploiter toutes les opportunités, y compris les enjeux nationaux. La bourgeoisie de tous les pays utilise habilement sa politique nationale au profit du capital et au détriment des nationalités plus faibles – pourquoi ne pas user nous aussi du facteur national dans notre politique ? Nous pouvons le manier de manière à servir à la fois la révolution prolétarienne et les intérêts des nationalités elles-mêmes.

Je ne m’étendrai pas ici sur la politique nationale générale du pouvoir soviétique. Mon objectif est surtout de transmettre l’attitude de Lénine envers le travail communiste juif durant les premiers temps du régime soviétique. J’ai déjà mentionné que, face au sabotage généralisé des intellectuels, Lénine insistait sur la nécessité de provoquer des divisions parmi les saboteurs, en exploitant notamment les clivages nationaux.

L’intelligentsia juive était farouchement hostile au pouvoir soviétique. Én tant qu’élément petit-bourgeois, elle était contre-révolutionnaire, mais ses membres les plus organisés appartenaient aux partis nationalistessocialistes juifs, pour lesquels la question nationale jouait un rôle central.

Le camarade Lénine proposa de convoquer une assemblée juive aussi large que possible, avec des représentants des partis et autant d’intellectuels non affiliés que possible. Lors de cette réunion, je devais prononcer un discours démontrant l’importance du soutien des masses juives au pouvoir soviétique, ainsi que les possibilités de développement national pour ces masses laborieuses.

J’évoquai les différentes solutions proposées par les partis juifs pour résoudre la « question juive » et demandai comment y répondre. Le camarade Lénine me conseilla de ne pas présenter de programmes concrets lors de cette première intervention, mais de souligner l’essence démocratique sincère du pouvoir soviétique, ses vastes possibilités culturelles, et le fait que sous Kérenski, le Narkomnats n’existait pas, tandis qu’avec les Soviets, la résolution de la question nationale devenait prioritaire. Il fallait éviter de reconnaïêtre les principes des autres partis sur ce sujet, et insister sur l’action concrète plutôt que les débats théoriques.

« Sur les éléments des partis » , déclara Lénine, « nous pouvons peu compter. Cherchons plutôt parmi les sans-parti les leviers pour poursuivre le travail. »

Nous organisâmes la première assemblée. Élle se tint dans la salle de la Bourse du Travail, sur la perspective Kronverksky. Contrairement à mes attentes – vu le nombre d’invitations envoyées –, la foule ne fut pas nombreuse. L’assistance, cependant, était variée, avec des représentants (non officiels) de tous les partis et courants. Bien sûr, personne ne soupçonnait que l’objectif réel était de combattre le sabotage. Je dus donc axer mon discours sur le travail juif, glissant au passage l’idée que, même d’un point de vue national, le sabotage était absurde. Au contraire, le pouvoir soviétique était le mieux placé pour résoudre la question nationale.

La discussion tourna essentiellement autour du sabotage et de la question nationale. Le représentant du Bund, Virgile, nous accusa d’être à la fois séparatistes et assimilationnistes, déclarant que le pouvoir soviétique ne tiendrait pas une semaine, et que si « nous, Juifs » ne rejoignions pas les saboteurs, cela provoquerait une réaction antisémite envers les masses juives.

Des membres du Parti populaire (Folkspartei), comme H.D. Gourvitch, étaient présents, mais s’exprimèrent peu. Parmi eux se trouvait Rafalkes[1] , dont les interventions trahissaient une certaine hésitation. Il était clair qu’ils croyaient à la solidité du pouvoir soviétique et souhaitaient l’utiliser pour leurs intérêts nationaux, selon leur perspective.

De toute évidence, l’assemblée se conclut sans résolution, nos opposants y détenant la majorité. Nous décidâmes de convoquer une seconde réunion, mais celle-ci prit une tournure différente : une scission définitive s’était opérée au sein de l’intelligentsia juive.

  1. Il s’agit probablement de Nahum Nir-Rafalkes (1884-1968), né à Varsovie où il rejoint en 1905 le parti sioniste socialiste Poale Zion. Il s’installe en Palestine mandataire en 1925 et devient membre de l’Agence juive. En 1948, l’un signataires de la Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël. Président de la Knesset en 1959.