Lénine et le Komintern

De Archives militantes
Aller à la navigation Aller à la recherche



Camarades ! Je parlerai principalement sur le thème : le camarade Lénine et l’Internationale. Je pense que depuis cette perspective, il sera possible d’éclairer non seulement la signification principielle de l’Internationale Communiste, mais aussi le rôle historique de ses prédécesseurs.

Lénine et la Première Internationale

La Première, la Deuxième et la Troisième Internationale représentent trois époques du mouvement ouvrier international. Le camarade Lénine est apparu sur la vaste scène du travail politique à la frontière entre la première et la seconde de ces périodes, c’est-à-dire au moment où la Première Internationale, créée par Marx, avait déjà achevé son activité, tandis que la Deuxième Internationale commençait tout juste à se constituer. Comme on le sait, le camarade Lénine n’a pas directement participé aux travaux de la Première Internationale, dont l’activité prit fin au début des années 1870. Mais ses évaluations de cette activité, ainsi que son rapport aux pages les plus importantes de celle-ci, rendent parfaitement clair son attitude envers cette première période de l’histoire du mouvement ouvrier international.

La Première Internationale, comme on le sait, fut créée en 1864. Le point culminant et suprême de son activité fut l’insurrection de la Commune de Paris, qu’elle inspira, puis qui fut expliquée et célébrée par Karl Marx, le fondateur de la Première Internationale. Vladimir Ilitch étudiait sans relâche l’histoire de la Commune de Paris dans tous ses détails. Il n’existait aucun ouvrage ou livre consacré à la Commune de Paris qu’il ne dévorât comme un document historique essentiel. Durant notre vie commune en exil, dans les années difficiles de la défaite, sous la contre-révolution, Vladimir Ilitch rechignait généralement à prendre la parole lors des réunions devant les colonies d’émigrés d’alors, majoritairement hostiles au léninisme. Mais un jour par an – l’anniversaire de la Commune de Paris –, il ne manquait jamais de prononcer un discours lors d’une assemblée, consacré à cet événement et, par extension, à l’activité de la Première Internationale. Ét chaque année, ce discours du camarade Lénine gagnait en inspiration et en profondeur. Il enseignait à tous ceux qui l’écoutaient – à cette époque, non des millions comme aujourd’hui, mais de petits cercles de personnes –, il enseignait à tous ceux qui l’écoutaient un respect immense pour l’œuvre de la Première Internationale et, particulièrement, pour ce qu’avaient accompli les communards parisiens.

La Commune de Paris, comme on le sait, subit une défaite en raison de toute une série de causes sur lesquelles je ne m’étendrai pas ici. L’une des plus importantes tenait au fait que les ouvriers parisiens ne formaient alors pas un parti unique, forgé d’un seul bloc, mais un véritable enchevêtrement de courants et de groupes, divergents entre eux, parfois violemment, sur les questions les plus fondamentales. Ils n’avaient ni programme commun, ni tactique commune, ni surtout parti unifié. Ce fut l’une des principales raisons pour lesquelles ce mouvement remarquable par son enthousiasme fut écrasé et noyé dans le sang.

Dans les rapports que le camarade Lénine consacrait chaque année à la Commune de Paris, se dessinait, en substance, le programme de la Troisième Internationale, se précisait ce que nous, ses militants, devions et avions emprunté en son temps à la Première Internationale fondée par Marx.

L’attitude de Lénine envers la Deuxième Internationale

Le camarade Lénine ne participa pas très activement aux activités de la Deuxième Internationale. Dans les premières années de son engagement politique large, il portait un grand respect à son travail. Il idéalisait le rôle de la social-démocratie allemande, principal parti de la Deuxième Internationale.

Dans Que faire ? et d’autres travaux de Vladimir Ilitch, vous trouverez des pages entières dédiées à sa grande signification. Une telle attitude est historiquement compréhensible, car à cette époque, la social-démocratie allemande était le parti central de la Deuxième Internationale et jouait pour elle un rôle approximativement similaire à celui de notre Parti Communiste Russe pour la Troisième Internationale. Élle avait attiré des millions de membres, organisé des syndicats de masse, créé une presse socialiste considérable, transformé la masse ouvrière, poussière humaine, en une classe organisée, en un parti ouvrier.

Telle était la force de la social-démocratie allemande. Ét telle était aussi la force de toute la Deuxième Internationale durant la première époque de son activité. Malgré toute la passion de son âme révolutionnaire, malgré son intransigeance envers les opportunistes, le camarade Lénine, même dans les années suivantes, après la création de la Troisième Internationale, trouvait en lui assez d’objectivité pour souligner le grand rôle historique préparatoire joué en son temps par la Deuxième Internationale. Dans ses articles les plus combattifs, dirigés contre la Deuxième Internationale pour sa trahison grossière de la cause ouvrière à partir de 1914, le camarade Lénine rappelait constamment que durant deux décennies, cette Internationale avait joué un rôle positif, qu’elle avait créé des organisations ouvrières de masse, un parti ouvrier de masse, des syndicats, des coopératives et des sociétés éducatives, qu’elle avait mis sur pied une presse socialiste, éduquant les ouvriers et leur enseignant les bases du socialisme.

Durant cette époque, la classe ouvrière ne pouvait historiquement rien faire d’autre que ce qu’elle a effectivement accompli. Il est parfaitement clair que l’histoire mondiale a accordé ce temps aux classes opprimées pour qu’elles rassemblent progressivement leurs forces, se structurent en organisations de masse et acquièrent une première expérience organisationnelle et politique. Én ce sens, ces années ne furent pas vaines : les années de la Deuxième Internationale furent, pour le prolétariat international, une ère de développement organique prolongé et pacifique, durant laquelle il put se consacrer à la propagande, à l’agitation, à l’organisation, à la formation de détachements fidèles de la classe ouvrière, qui grandissait sous nos yeux tant en nombre qu’en maturité politique. Voilà pourquoi, dans les premières années de son activité, Vladimir Ilitch observait le travail de la Deuxième Internationale avec un respect manifeste et profond. Ce n’est qu’au fil des luttes que mûrit en lui l’idée de créer une aile gauche au sein de cette Internationale, puis la conviction qu’il était impossible de mener la lutte émancipatrice du prolétariat sans fonder la Troisième Internationale.

Le premier contact pratique avec l’aile bolchevique de notre parti – alors encore uni aux figures de la Deuxième Internationale – remonte aux années 1903-1904, lors de notre première divergence marquée, quasi schismatique, avec les mencheviks au deuxième congrès du parti.

AÀ cette époque, la Deuxième Internationale était dirigée par la social-démocratie allemande. Personnellement parlant, son chef était August Bebel. Par la suite, une forme de triumvirat domina entièrement et sans partage l’Internationale, guidant l’ensemble de ses travaux : l’Autrichien Victor Adler, Bebel lui-même, et plus tard Jean Jaurès, représentant du parti français et, en réalité, de la partie romane de la Deuxième Internationale.

Parmi ces trois figures, la plus éminente était Bebel, dont la voix était décisive. Le premier contact de Lénine avec lui date de 1903-1904, lorsque Bebel tenta d’intervenir dans nos querelles internes pour réconcilier bolcheviks et mencheviks, affichant clairement sa sympathie pour ces derniers.

Pavel Axelrod, Plékhanov et d’autres vivaient alors déjà à l’étranger, entretenant des liens solides avec la Deuxième Internationale, tandis que le camarade Lénine en était un nouveau venu, à peine apparu sur la scène internationale. Les dirigeants de cette Internationale penchaient généralement à l’écoute des voix opportunistes au sein de notre parti. Ét lorsque, lors du tournant de 1903-1904, il devint évident que Lénine n’était pas isolé en Russie, que le bolchevisme grandissait, et que, malgré l’immense autorité de Plékhanov et Axelrod, il rassemblait autour de lui près de la moitié du parti – bientôt sa majorité –, la Deuxième Internationale décida de venir en aide au menchevisme. Bebel s’adressa par écrit aux bolcheviks, en la personne de Lénine, et proposa un arbitrage. Pour notre centre bolchevique d’alors, refuser cette offre était délicat : nous étions une force modeste, face à une Internationale au zénith de sa gloire, tandis que Bebel jouissait d’une sympathie totale et fervente parmi ses partisans. Sa proposition plaça donc le camarade Lénine, et nous tous, dans une position extrêmement difficile. Lénine portait alors la responsabilité principale du parti bolchevique et subissait toutes les attaques. Pourtant, malgré son respect pour la Deuxième Internationale, la socialdémocratie allemande et Bebel lui-même, Vladimir Ilitch, suivi par le centre bolchevique, décida de décliner poliment mais fermement cette médiation.

La Deuxième Internationale n’était pas l’organisation disciplinée qu’est aujourd’hui la Troisième : elle manquait totalement de notre cohésion, n’étant pas un parti international unifié comme nous concevons le Komintern. C’était une fédération informelle et lâche de partis divers, se réunissant occasionnellement pour voter des résolutions appliquées « dans la mesure du possible ». Nous invoquâmes cet état de fait pour affirmer que les décisions de la Deuxième Internationale n’étaient contraignantes que « dans la mesure du possible », et rejetâmes l’intervention de Bebel.

Le camarade Lénine suivit sa propre voie, guidant ainsi notre parti. Ce fut la première occasion où les dirigeants du socialisme international s’opposèrent presque unanimement au jeune parti bolchevique, encore fragile et en formation. Pourtant, même après cela, pendant près de dix ans, Lénine et l’ensemble du parti bolchevique continuèrent de témoigner un grand respect à la Deuxième Internationale.

Le Congrès d’Amsterdam : La dernière victoire de l’aile gauche

Én 1904, comme on le sait, se tint le congrès international de la Deuxième Internationale à Amsterdam. AÀ cette époque, notre parti était déjà divisé. Les mencheviks y envoyèrent leur délégation, les bolcheviks la leur. Le camarade Lénine refusa de participer à cette délégation. Cela s’expliquait par les dispositions dont j’ai déjà parlé : tous les dirigeants de la Deuxième Internationale étaient alors opposés à nous, les bolcheviks. Au congrès d’Amsterdam, l’aile droite et l’aile gauche de la Deuxième Internationale croisèrent le fer. AÀ l’ordre du jour figurait une question brûlante : le ministérialisme, c’est-à-dire la possibilité pour les socialistes membres de cette Internationale de participer à des gouvernements bourgeois. Le congrès d’Amsterdam répondit par la négative : Jean Jaurès défendit la participation au gouvernement bourgeois, la prétendue « nouvelle tactique » du millérandisme (Millerand était socialiste) ; Bebel s’y opposa, et la majorité se rangea à ses côtés. Avec le recul, on peut affirmer qu’à Amsterdam, la Deuxième Internationale effectua son dernier sursaut, remportant une ultime victoire, aussi fragile fût-elle, de son aile plus ou moins révolutionnaire.

AÀ partir de 1904, l’opportunisme s’enracina de plus en plus profondément au sein de la Deuxième Internationale, jusqu’à devenir si solide aujourd’hui que la question du millérandisme – la participation des socialistes à un gouvernement bourgeois – ne se pose même plus ; personne dans cette Internationale n’y réfléchit ni n’en débat désormais. Désormais, chaque prétendu dirigeant de la Deuxième Internationale est prêt à entrer avec joie dans un ministère bourgeois, pourvu qu’on l’y autorise. Vous en avez la preuve avec MacDonald et le comportement des social-patriotes anglais. AÀ Hambourg, l’an dernier, il fut décidé que si un dirigeant de cette Internationale accédait à un poste ministériel, il devrait quitter le Comité exécutif de l’Internationale, mais seulement temporairement. Aujourd’hui même, les journaux rapportent que lors d’une réunion du Bureau international de la Deuxième Internationale, il a été convenu de considérer la présence du camarade Henderson au gouvernement bourgeois anglais comme un congé temporaire. Il est explicitement écrit qu’ils voient la participation des sociaux-démocrates aux gouvernements bourgeois comme une sorte d’activité annexe. Henderson est parti travailler pour la bourgeoisie anglaise ; il serait donc « en congé ». Ét quand ce congé prendra fin (nous avons des raisons de penser que ce sera assez vite), Henderson retrouvera son siège au Comité exécutif de la Deuxième Internationale.

Én 1904, la situation était différente : c’était encore un sujet de débat. Cette année-là, à Amsterdam, l’aile gauche l’emporta. Én parlant d’« aile gauche », il faut toutefois préciser que, dirigée par Bebel, elle se révéla par la suite proche de ce que nous appelons aujourd’hui le centrisme. Mais à l’époque, la différenciation au sein de la Deuxième Internationale n’était pas aussi marquée, et nous n’y distinguions que deux tendances principales.

Le congrès du parti d’Iéna et le congrès de Stuttgart

Éntre les congrès d’Amsterdam (1904) et celui de Stuttgart (1907), se situe la révolution russe de 1905, période où notre parti émergea sur la scène politique élargie, et où les dirigeants de la Deuxième Internationale prirent conscience de l’immense avenir du mouvement révolutionnaire russe. Sous l’influence de 1905, un tournant majeur s’amorça dans les partis de cette Internationale. Le célèbre congrès du parti d’Iéna eut lieu, où Rosa Luxemburg leva le masque à l’opportunisme, s’opposant à l’aile droite et partiellement au centre.

Au congrès de Stuttgart en 1907, le camarade Lénine participa en personne. Cela suivit le congrès de Londres de notre parti, où nous, bolcheviks, avions – certes de justesse – la majorité au Comité central. Nous dûmes former une délégation pour le congrès international, que nous composâmes sous la direction du camarade Lénine.

Én 1907, au congrès de Stuttgart, commence la première formation de la fraction d’où émergea la Troisième Internationale. AÀ sa tête se trouvaient Vladimir Ilitch et Rosa Luxemburg.

Dans ses rapports et entretiens, le camarade Lénine nous raconta comment, durant ce congrès, lui et Rosa Luxemburg tentèrent pour la première fois d’organiser une réunion clandestine (non au sens policier, mais vis-à-vis des dirigeants de la Deuxième Internationale) de marxistes enclins à partager leur vision. Ces partisans furent rares, mais les bases d’un tel regroupement furent néanmoins posées. AÀ Stuttgart, la question coloniale fut également débattue, nous rapprochant de la problématique de la guerre. Pour tous les révolutionnaires honnêtes de l’époque, il apparut clairement que la majorité de la Deuxième Internationale tomberait bientôt entre les mains de réformistes déclarés. Ce n’est que par une majorité infime qu’une résolution soutenant une tactique de trahison sociale fut rejetée. Les dirigeants de l’Internationale se plaignirent alors que leur défaite à Stuttgart était due aux « nationalités arriérées » comme la Russie et d’autres pays agraires, qui disposaient d’un nombre de voix disproportionné et mirent ainsi en minorité les partis centraux de l’Internationale.

AÀ Stuttgart, il devint également évident que la social-démocratie allemande devenait contrerévolutionnaire. Cela se révéla notamment parce que le congrès se tenait en Allemagne, où les syndicats y étaient massivement représentés par plusieurs centaines de délégués, dont tous les dirigeants affichaient un social-patriotisme ouvert.

Après Stuttgart, la Deuxième Internationale s’engouffra plus rapidement encore dans l’abïmô e, et le camarade Lénine adopta envers elle un scepticisme accru. Ce congrès ébranla sa foi en la socialdémocratie et dans l’Internationale dans son ensemble. Il la voyait encore comme une organisation puissante, mais percevait la croissance en son sein d’une aile droite qui, au moment décisif, trahirait le prolétariat international.

Le congrès de Copenhague

Passons maintenant au congrès de Copenhague en 1910. Le camarade Lénine y participa personnellement. Nous y étions tous. Lors de ce congrès, il tenta une nouvelle fois de constituer une aile gauche, organisant une réunion internationale de marxistes révolutionnaires. Mais l’entreprise fut laborieuse : à peine dix personnes se rassemblèrent, dont la moitié craignait d’y assister. Le camarade Lénine suscitait une méfiance notable ; méconnu, il devait affronter l’hostilité des figures éminentes de la Deuxième Internationale, alors unies autour de la social-démocratie russe.

La tentative de Copenhague pour former une aile gauche échoua. Le congrès s’enlisa dans des questions secondaires, où se manifestait à chaque pas un penchant opportuniste toujours plus marqué.

Le congrès de Bâle : La nouvelle génération des dirigeants-épigones

Au congrès de Bâle en 1912, contrairement à ce qu’ont écrit nos journaux, le camarade Lénine ne participa pas. Il n’y était pas présent, et notre parti n’y fut représenté que par le camarade Kamenev. C’était une période où l’essentiel du noyau bolchevique se trouvait en déplacement, cherchant à rester proche de notre frontière alors que nous commencions à publier nos organes légaux : la « Pravda » et « Zvezda » . Le manifeste de Bâle, qui fut le serment d’Hannibal de la Deuxième Internationale contre la guerre, constituait un document d’une importance capitale. Én le recevant, le camarade Lénine le plaça bien en vue, déclarant : « On nous a émis une traite importante ; voyons comment ils l’honoreront ! » Vous savez, camarades, que cette traite ne fut jamais honorée.

AÀ cette époque, les épigones accédaient déjà aux commandes de la Deuxième Internationale. Une nouvelle génération de sociaux-démocrates allemands – les Scheidemann – remplaçait peu à peu Bebel et Victor Adler. Kautsky, qui avait un temps appartenu à l’aile gauche, commençait à pâlir, glissant vers la droite. La direction de l’Internationale se dégradait à un rythme catastrophique. Si Bebel avait une fidélité subjective à la classe ouvrière, s’il était un homme issu des masses et en percevait le pouls, les épigones qui lui succédèrent étaient d’une tout autre trempe : typiques de l’aristocratie ouvrière, ils formaient une génération vouée à la trahison la plus noire envers le prolétariat international.

Lénine au Bureau international de la Deuxième Internationale

Én 1914, nous entrâmes à nouveau en contact étroit avec les figures de la Deuxième Internationale. Le camarade Lénine était alors membre du Bureau international. Il se rendait à ses réunions à Bruxelles le cœur lourd et en revenait souvent malade. Ses récits laissaient transparaïôtre les scènes honteuses dont il était témoin : la plus grande organisation internationale, unissant vingt millions de travailleurs, pourrissait sous ses yeux. Je n’oublierai jamais son récit d’une de ces séances, où éclata un violent affrontement entre Rosa Luxemburg d’un côté et Bebel de l’autre. Lorsque Rosa Luxemburg tenta de soulever au sein de la social-démocratie allemande une lutte contre l’opportunisme, elle se heurta à l’opposition de l’aile droite et du centre, menés par Bebel.

Au deuxième congrès d’Iéna du parti social-démocrate allemand (1910-1911), où j’assistai personnellement comme représentant de notre Comité central, nous vïmô es Rosa Luxemburg subir une persécution inouïïe et ignoble de la part de l’ensemble du congrès – persécution orchestrée par Bebel lui-même. Lorsqu’elle tenta de s’opposer à lui sans trouver d’écho parmi les ouvriers allemands révolutionnaires, on la traïôna devant le Bureau international, tribunal où on lui infligea des réprimandes paternelles, des menaces d’exclusion et des railleries raffinées. Le camarade Lénine, incapable de tolérer cela, prit sa défense – et essuya les mêmes foudres. Il tenta d’en appeler à Plékhanov, alors en pleine « renaissance », luttant contre les liquidateurs et marchant main dans la main avec nous. Mais lorsque Lénine dénonça l’inadmissible traitement réservé à Rosa Luxemburg, Plékhanov rétorqua que « les oreilles ne dépassent pas le front » , qu’il fallait se taire, qu’on ne nous écouterait qu’une fois atteints les millions d’adhérents de la social-démocratie allemande. « Pour l’heure, nous ne sommes que des parents pauvres. » Sur ce, Vladimir Ilitch claqua la porte et quitta l’assemblée.

Dès lors, Lénine se rapprocha des éléments gravitant autour de Rosa Luxemburg. Quant au Bureau international, dominé par des personnages comme Huysmans, il sombrait toujours plus bas. Huysmans, avocat libéral, tapotait l’épaule de Lénine avec désinvolture, le toisant de haut pour lui donner des leçons sur l’organisation du parti et la direction du prolétariat. Vladimir Ilitch assistait à ces réunions d’avocats et futurs ministres socialistes sans plaisir, les considérant comme une corvée nécessaire.

Les dirigeants de la Deuxième Internationale défendent les mencheviks

Én 1913-1914, la Deuxième Internationale dut à nouveau s’intéresser aux bolcheviks et venir en aide aux mencheviks, car l’étoile du bolchevisme recommençait à briller en Russie ; nous devenions une force, et Axelrod et compagnie se précipitèrent pour chercher l’appui de ces messieurs. AÀ Iéna, je me souviens que l’actuel président de la République allemande, Fritz Ébert, alors dirigeant du parti, parla avec une arrogance inouïeï des « groupes » et « coteries » russes qui l’empêchaient, lui, Ébert, de se consacrer à des travaux d’État. Il évoqua ce Lénine qui compliquait tout, etc. Ils nous accordaient (surtout aux mencheviks), en parents pauvres, quelques subsides et croyaient ainsi nous obliger à leur déférence. La camarade Clara Zetkin racontait qu’à chaque rencontre avec nous, on la prévenait : « Attention, ce sont des agents de Lénine, méfiez-vous, les fréquenter est dangereux. » AÀ l’époque, serrer la main d’un bolchevik plutôt que de lui tendre deux doigts exigeait un grand courage civique.

Én 1913, ou début 1914 si je ne m’abuse, Vandervelde se rendit à Pétrograd. Il avait alors une double mission : préparer, pour le compte des gouvernements belge et français, la guerre avec les ministres tsaristes, et tout en tentant incidemment d’aider les mencheviks contre les bolcheviks. Il visita les rédactions du « Loutch » menchevik et de notre « Pravda » , collectant des matériaux pour ordonner, au nom de la Deuxième Internationale, la fermeture de la « Pravda » et notre fusion avec les mencheviks. De retour en Belgique, Vandervelde convoqua toutes les factions de notre parti à Bruxelles. Lui et Huysmans décidèrent de nous réconcilier. Quatorze groupes furent convoqués, dont un seul bolchevique. Nous ne représentions donc qu’un quatorzième et devions, selon eux, nous soumettre aux autres. Le camarade Lénine déclina l’honneur de comparaïôtre devant ce tribunal. Le sort échut à Inessa Armand, qui représenta notre parti devant ces messieurs. C’était à la veille de la guerre. La Deuxième Internationale préparait un manifeste tonitruant contre les bolcheviks pour nous soumettre aux liquidateurs, mais la guerre impérialiste éclata, précipitant la crise définitive de l’Internationale.

AÀ cette époque, nous étions déjà un corps étranger au sein de la Deuxième Internationale. Dès Copenhague, nous nous sentions en marge, attendant l’heure d’agir à l’échelle mondiale. Vladimir Ilitch, dont l’attitude initialement bienveillante envers cette Internationale devint expectative puis sceptique, entra dans une quatrième phase : la lutte résolue contre elle, devenant l’un des organisateurs de la future Troisième Internationale.

Zimmerwald et Kienthal

Én 1914, l’ère de la Deuxième Internationale s’achève, une nouvelle époque s’ouvre. Laquelle ? Nous le voyons désormais, et dans cinq à dix ans, tous le verront : c’est l’ère de l’Internationale Communiste.

Ce constat n’est pas contredit par la survie actuelle de la Deuxième Internationale, végétant et connaissant parfois des succès partiels. La coexistence temporaire des deux organisations témoigne simplement de la complexité des luttes sociales. On ne sépare pas les époques d’un coup de couteau.

Dans la vie sociale, une nouvelle ère débute généralement alors que survivent les reliques de l’ancienne, s’incrustant dans le corps vivant de l’organisation naissante. C’est exactement ce que nous observons dans la lutte internationale du prolétariat.

La transition vers cette nouvelle époque couvre les trois premières années de guerre, de son déclenchement à la révolution d’Octobre. Durant cette période, le camarade Lénine mène la lutte contre la guerre impérialiste sous le mot d’ordre de sa transformation en guerre civile, tout en agitant déjà pour la création de la Troisième Internationale. Il entreprend des préparatifs organisationnels internationaux, initiés lors des conférences de Zimmerwald et Kienthal en 1915 et 1916.

Le camarade Lénine participa personnellement à ces conférences, qui relevaient encore de la Deuxième Internationale : mêmes factions, dans des proportions légèrement différentes. L’aile droite, affligée de chauvinisme, faiblement représentée, créait une illusion d’optique. Le centre semblait fort, l’aile gauche minoritaire mais ascendante. Én réalité, il n’en était rien. AÀ Zimmerwald et Kienthal, nous nous sentions distincts, utilisant cette union temporaire pour jeter les bases de la future Troisième Internationale. Y assistaient les futurs socio-fascistes italiens – Modigliani et consorts—, aujourd’hui valets de Mussolini. La plupart des camarades actuels du Komintern nous combattaient alors violemment, rejetant avec fureur quiconque évoquait une Troisième Internationale. Personne, ni dans la Deuxième Internationale ni à Zimmerwald-Kienthal, n’en voulait entendre parler.

Nos propos ne suscitaient que sourires perplexes ou sceptiques. Quand Lénine affirmait la nécessité de la Troisième Internationale et la faillite de la Deuxième, on le raillait – pas seulement la droite et le centre, mais même des camarades aujourd’hui dans nos rangs. AÀ Zimmerwald et Kienthal, on dépeignait Lénine comme un épouvantail, effrayant les enfants : « Voilà Lénine qui propose une Troisième Internationale, alors que chacun sait qu’après la guerre, la Deuxième renaïôtra ! » Personne ne dépassait alors le mot d’ordre de paix.

La lutte ne visait pas tant la droite que le léninisme lui-même. Ledebour et les socialistes italiens, les Français s’acharnaient contre Lénine. Seuls quelques Polonais, Lettons et Suédois le soutenaient. Pire : après la révolution de Février, lors de la conférence d’avril 1917 – première réunion ouverte de notre parti après son retour d’exil—, de vifs débats agitèrent nos rangs sur la création de la Troisième Internationale ou le maintien dans Zimmerwald… Lénine exigeait une rupture totale. Nous préconisions l’attente. La conférence adopta un compromis : rester dans Zimmerwald à titre informatif.

La création de la IIIe Internationale Communiste

Lorsque éclata la révolution d’Octobre en 1917 et que les spartakistes allemands rebaptisèrent leur union en Parti Communiste, il fut enfin décidé de créer la IIIe Internationale. Cependant, même lors de son premier congrès, les représentants spartakistes s’opposèrent à sa formation. La question fut résolue malgré les voix des futurs communistes allemands, qui jugeaient prématurée la création de cette nouvelle Internationale.

Ainsi, camarades, vous le voyez, la IIIe Internationale possède une longue préhistoire, qui remonte, si l’on veut, aux brillants discours de Vladimir Ilitch sur la Commune de Paris. Ces discours, malheureusement, ne subsistent que dans des fragments épars et dans la mémoire de son auditoire d’alors : aucune sténographie n’en fut réalisée.

Dans ces interventions de Lénine, on peut discerner l’ébauche de la plateforme de la IIIe Internationale. Les préparatifs de sa création débutèrent en 1907, lorsque Lénine et Rosa Luxemburg tentèrent pour la première fois de former une aile gauche au sein de la IIe Internationale. Si l’on s’en tient strictement à la forme, la IIIe Internationale ne compte que cinq années d’existence.

Cinq ans du Komintern et l’échelle historique

Camarades ! Je sais que les esprits les plus ardents de notre parti – ce qui, en période révolutionnaire, est loin d’être une minorité – estiment que cinq ans représentent un laps de temps considérable et que le Komintern a trop peu accompli durant cette période : après tout, nous n’avons instauré le pouvoir soviétique que dans deux autres pays agraires, la Hongrie et la Bavière, où nous fûmes vaincus. Pour ce cinquième anniversaire, seules les républiques soviétiques unies, couvrant certes un sixième du globe, conservent ce régime. N’est-il pas évident que l’Internationale Communiste progresse trop lentement, que le mouvement communiste mondial se développe avec une excessive lenteur ? Du point de vue de l’impatience révolutionnaire et des sentiments subjectifs de notre génération, cela est vrai et compréhensible. Mais il n’est pas inutile, me semble-t-il, de mesurer cela à l’aune historique, en rappelant que le Manifeste communiste parut en 1847, tandis que la Ire Internationale ne fut fondée qu’en 1864 : dix-sept années durant lesquelles des hommes comme Marx et Éngels œuvrèrent à préparer la création de la Première Association Internationale des Travailleurs, qui elle-même ne dura pas dix ans. Mais ce sont là des temps révolus. Prenons Vladimir Ilitch, fondateur, inspirateur et artisan de la IIIe Internationale.

Il émergea sur la scène politique au début des années 1890. Pendant dix ans, il observa la IIe Internationale, lui rendant hommage, et ce n’est qu’en 1914, lorsque la guerre impérialiste éclata et qu’il proclama la mort de la IIe Internationale, qu’il entama la construction de la IIIe. Les vingt années séparant 1894 de 1914 peuvent être vues comme une période préparatoire, durant laquelle mûrirent, au sein même de la IIe Internationale, les conditions de la IIIe.

Marx consacra dix-sept ans à préparer la Ire Internationale ; Vladimir Ilitch voua deux décennies à accumuler les forces et à former les premiers détachements d’une véritable Internationale prolétarienne. Voilà deux échelles historiques pertinentes. Si l’on considère celles-ci et le temps écoulé entre les Ire et IIe Internationales, puis entre les IIe et IIIe, force est de constater que les cinq années passées depuis 1919 ne constituent pas un si long délai. AÀ l’échelle des tâches internationales, cette période est même relativement courte, car le prolétariat mondial n’est pas homogène, même au sein d’un même pays – et c’est là le malheur de la classe ouvrière. Élle compte des arrière-gardes, couches arriérées, des ouvriers moyens, et une avant-garde elle-même divisée en strates. Dans chaque pays, la classe ouvrière est encombrée de préjugés nationaux, professionnels, religieux ; l’obscurantisme et l’ignorance y persistent. Une aristocratie ouvrière, nourrie par la bourgeoisie internationale, s’évertue à entraver le processus révolutionnaire. Tout cela, je le répète, se vérifie dans chaque nation, et plus encore à l’échelle internationale.

C’est pourquoi la création d’une organisation internationale dotée d’un programme et d’une tactique clairs exige, même en ces temps tumultueux, plus de cinq années. Ét si vous évaluez le Komintern à cette aune historique, vous devrez reconnaïôtre que nos progrès durant ces cinq années sont immenses.

Le bilan fondamental de cinq années de travail

Camarades ! Beaucoup d’entre nous ont lu et relu le discours prononcé par Vladimir Ilitch pour le premier anniversaire du Komintern. AÀ l’époque, nous étions plus faibles, tant au sein de la République soviétique qu’à l’échelle internationale. Nous ne comptions alors que des groupes hâtivement formés, et pourtant, quelle confiance inébranlable régnait chez Vladimir Ilitch ! Il n’était pas de ces orateurs enclins à l’exagération ou aux accents triomphalistes. Pourtant, ce discours ne peut être qualifié autrement que d’hymne à la victoire, empreint d’une foi profonde. Vladimir Ilitch estimait que l’Internationale Communiste avait déjà remporté une immense victoire par sa simple existence, par sa constitution en organisation internationale, par l’adhésion de partis entiers dans de nombreux pays.

Aujourd’hui paraïôt l’ouvrage du camarade Thivel : Cinq ans du Komintern en décisions et chiffres . Je vous recommande de consulter ce remarquable travail, qui relate, à travers les données, comment le Komintern s’est transformé en cinq ans – sous l’influence du camarade Lénine – d’un petit cercle de propagandistes en une puissante organisation prolétarienne aux ramifications étendues. Bien sûr, nous ne pouvons prétendre aujourd’hui posséder un parti communiste international achevé et unifié. Ce serait vanité. Mais sans arrogance, nous affirmons être sur la voie. Lorsque Vladimir Ilitch célébra son cinquantième anniversaire à Moscou, il déclara brièvement : « Camarades ! Nous sommes à l’apogée, nous avons accompli des progrès extraordinaires, remporté de grandes victoires. Mais je vous mets en garde : ne devenez pas un parti arrogant. Rien n’est plus honteux qu’un individu vaniteux, rien n’est plus dégradant qu’un parti qui s’enivre de ses succès. »

Le Komintern s’est fixé pour tâche de devenir un parti communiste international unifié. Nous n’y sommes pas encore parvenus. Dans certains pays, nous nous appuyons fermement sur la classe ouvrière et approchons de la majorité ; ailleurs, nos partis restent des cellules de propagande ; certains traversent des crises et des rechutes centristes. Certains partis sont endurcis au combat. Én Orient, nous voyons émerger un puissant mouvement de libération.

Notre époque – l’ère de la IIIe Internationale

Une nouvelle ère s’ouvre – celle de la IIIe Internationale –, mais à ses côtés survit, agonisant, la IIe Internationale. Ceux qui comprennent mal le mouvement ouvrier international pourraient nous interroger : dans quelle ère vivons-nous ? Celle de la IIe ou de la IIIe Internationale ? Celle de l’Internationale social-démocrate ou communiste ? Sans risque d’arrogance ou d’exagération, nous pouvons affirmer que nous vivons l’ère de la IIIe Internationale. Cela n’est nullement contredit par la survie moribonde de la IIe Internationale, qui connaïôt parfois des succès éphémères.

La coexistence temporaire des deux organisations témoigne simplement de la complexité des luttes sociales. On ne tranche pas les ères d’un coup de couteau. Une nouvelle époque débute généralement alors que les reliques de l’ancienne s’incrustent dans le corps naissant de la nouvelle organisation. C’est précisément ce que nous observons aujourd’hui dans la lutte internationale du prolétariat.

Si nous considérons les soixante dernières années (depuis la Ire Internationale), trois ères se dessinent clairement. La première, préparatoire, où la classe ouvrière prit conscience de sa force, culminant avec la Commune de Paris, suivie de sa défaite et de l’émergence de la IIe Internationale dans les années 1880. Vingt-cinq ans d’existence pour celle-ci, puis la maturation progressive de la IIIe Internationale.

Aujourd’hui s’ouvre la troisième ère – celle du Komintern. Dans cinq à dix ans, tous verront que l’ère de la IIIe Internationale débuta en 1914, marquant la fin de celle de la IIe. Pour l’heure, beaucoup croient que nous subissons des défaites tandis que l’adversaire triomphe.

Nos défaites

Les esprits simplistes – parmi lesquels figurent les sociaux-démocrates, les centristes et certains communistes inexpérimentés – raisonnent ainsi : aux élections anglaises, le député communiste Newbold n’a pas été réélu, bien qu’il ait obtenu davantage de voix cette fois ; en Pologne, une tentative d’insurrection a échoué ; en Bulgarie, le soulèvement fut écrasé et le mouvement contraint à la clandestinité ; le Parti Communiste Allemand a frôlé l’insurrection avant de subir une défaite. Bref, le Komintern ne connaïôt que des revers. Par contraste, la Deuxième Internationale, dans un pays aussi important que l’Angleterre, a porté la classe ouvrière au pouvoir pacifiquement, sans guerre civile ni effusion de sang – une révolution sans violence. N’est-il pas évident, clament ces messieurs, que la Deuxième Internationale monte tandis que la Troisième enchaïône les défaites ?

Ces gens ne comprennent pas que le Komintern incarne justement une nouvelle ère en traçant un chemin inédit. Il affronte une armée d’ennemis et en subit nécessairement les assauts. Sur sa route, des millions d’obstacles se dressent. Ces défaites apparentes en Allemagne, en Pologne et ailleurs préparent en réalité la victoire. Ce sont des crises inhérentes à la formation d’un véritable parti communiste. Prenez l’histoire de notre propre parti : que de crises traversées ! Én vingt-cinq ans, scissions, scissions de scissions, regroupements, luttes acharnées, alternance entre défensive et offensive… Ét combien de revers avant la première victoire d’Octobre 1917 ! C’est ainsi que se forge un parti communiste. Non dans un vide politique, mais au sein d’un ordre bourgeois guettant chaque pas, tandis que la social-démocratie souffle à la bourgeoisie les moyens de combattre les communistes. Ces ïôlots communistes dans l’océan bourgeois connaissent flux et reflux, catastrophes et crises. Ces échecs sembleraient indiquer l’incapacité du Komintern à remplir sa mission historique. Mais quiconque sait écouter les battements de l’histoire, lire le livre de notre Parti Communiste Russe, comprendre les douleurs, le sang et les luttes qui l’ont enfanté, saisit l’inévitabilité de ces obstacles. Les sections du Komintern, terrassées par l’ennemi, tombent pour mieux se relever, genoux après genoux, jusqu’à se dresser debout. Ces crises, défaites et semi-échecs sont les prémices des victoires à venir.

Londres et Moscou

On nous oppose parfois le nombre d’adhérents des partis de la Deuxième Internationale, oubliant que l’essentiel n’est pas dans les chiffres, mais dans l’ascension du Komintern face au déclin de son prédécesseur.

Certains sages, comme Masaryk, proclament que l’avènement du gouvernement MacDonald consacre la supériorité de la « révolution pacifique » sur la « révolution sanglante » de Lénine. Ces détracteurs omettent un détail : MacDonald n’est au pouvoir que formellement. Én réalité, le pouvoir en Angleterre appartient à la bourgeoisie, qui le tolère comme ministre tant que cela l’arrange.

On dit que Moscou et Londres sont aujourd’hui deux pôles : Londres, la Deuxième Internationale ; Moscou, la Troisième. C’est vrai. AÀ Moscou, un gouvernement ouvrier authentique, non de carton, dirige depuis sept ans, entraïônant les paysans, brisant l’échine de ses ennemis, appelé à triompher tôt ou tard. AÀ Londres, un gouvernement typique de la Deuxième Internationale, pantin toléré par la bourgeoisie, dépourvu de pouvoir réel.

Certes, le gouvernement ouvrier anglais pourrait, malgré lui, jouer un rôle révolutionnaire en ébranlant l’appareil d’État. L’arrivée de MacDonald atteste indirectement de la force croissante du prolétariat britannique. Mais quand Kérenski accéda au pouvoir en Russie, cela reflétait aussi une montée ouvrière.

Je me souviens d’une conversation avec l’un des défensistes d’alors, N.D. Sokolov, qui nous conduisit, Vladimir Ilitch et moi, dans sa voiture (nous n’en avions évidemment pas). Le jour même où Kérensky fut nommé ministre de la Guerre, Sokolov déclara : « Que nous faut-il de plus, maintenant qu’un socialiste est ministre de la Guerre ? » Vladimir Ilitch, souriant sous sa moustache sans lui répondre directement le pressa simplement : « Dites au chauffeur d’accélérer : nous sommes pressés. »

L’accession de Kérensky au pouvoir montrait que la bourgeoisie ne pouvait gouverner sans apaiser ouvriers et paysans. De même, en Angleterre, la bourgeoisie richissime et puissante ne peut régner sans flatter le prolétariat, sans jouer les « amis des travailleurs », d’où l’entrée de MacDonald au gouvernement. Symptôme éloquent de la dégénérescence bourgeoise de la Deuxième Internationale.

Objectivement, le gouvernement MacDonald pourrait aider le Komintern (et le fera sans doute). Déjà, les Indiens traduisent le « gouvernement ouvrier » de MacDonald dans leur langue, exigeant l’autonomie. L’ex-premier ministre Baldwin, lors d’un récent discours au parlement, daigna polémiquer avec un réprouvé tel que moi. Il affirma que si le programme du Komintern s’appliquait en Orient, l’humanité serait horrifiée par les fleuves de sang versés. Demandons à Lord Baldwin : qui versera ce sang ? Les paysans, bergers et ouvriers indiens veulent travailler paisiblement sur leurs terres, sans penser à la violence. Ses mots ne peuvent donc être qu’une menace à leur encontre.

Le camarade Lénine nous a appris à ne pas oublier l’Orient en observant l’Occident, insistant parfois même sur sa priorité : si les rapports en Occident sont clairs, en Orient, ils sont moins lisibles mais plus révolutionnaires. L’Internationale Communiste respectera scrupuleusement cet enseignement.

Le Komintern a un engagement, pertinent en ce jour anniversaire : inscrit dans sa charte et son programme sous l’impulsion directe de Vladimir Ilitch, il vise la libération non seulement du prolétariat occidental, mais de tous les travailleurs du monde, sans distinction de couleur – blanche, jaune ou noire. Cette tâche, camarades, nous l’accomplirons coûte que coûte.

L’Internationale Paysanne

Nous avons hérité de l’Internationale de Marx tout ce qu’elle avait de grand et de sain. L’Internationale de Lénine est l’héritière directe de la Première Internationale. Mais nous avons surpassé la Première Internationale sur deux questions fondamentales : la question agraire, ou paysanne, et la question nationale.

Sur la question paysanne, nous avons dépassé la Première Internationale en ce sens : Marx affirmait qu’il fallait unir la guerre paysanne à la lutte du prolétariat, mais il l’évoqua en passant, sans en faire un programme complet. Dans le programme de l’Internationale de Lénine, l’alliance entre la classe ouvrière et la paysannerie est devenue la pierre angulaire.

Nous vivons une ère nouvelle : après la guerre impérialiste mondiale, le paysan n’est plus ce qu’il était à l’époque de Marx ou durant l’apogée de la Deuxième Internationale. Prenons le paysan français (je choisis exprès un pays victorieux) : est-il le même qu’avant 1914 ? Én France, une couche aisée de paysans a accumulé des montagnes de billets, mais cette monnaie se dévalue, et cette couche s’appauvrit. Parallèlement, la haine de la guerre vit en chaque paysan français.

On observe la même chose en Éurope centrale, et plus encore en Orient et dans les Balkans. C’est pourquoi une tactique différente envers la paysannerie est désormais possible, alors qu’auparavant elle était une masse arriérée et passive.

La guerre impérialiste fut un désastre pour l’humanité, mais elle eut un aspect positif : elle secoua les campagnes, arracha des millions de paysans à leur routine, les éveilla et laboura le terrain, préparant la base de la nouvelle tactique léniniste sur la question paysanne.

C’est pourquoi la création de l’Internationale Paysanne à Moscou constitue un événement historique majeur. Vladimir Ilitch, déjà malade, suivit avec une attention soutenue la conférence internationale paysanne, exigeant des rapports détaillés et étudiant chaque aspect. Certains camarades de notre Comité central sous-estimaient l’importance de cette Internationale. Les premiers pas de l’organisation ont montré leur erreur.

Dans deux ou trois ans, tous verront que cette organisation est un puissant bélier. Le Komintern a aussi créé d’autres structures majeures : le Profintern, l’Internationale de la Jeunesse (promis à un grand avenir), l’organisation internationale des coopératives, l’Internationale Sportive. AÀ Paris et en Tchécoslovaquie, une lutte acharnée oppose aujourd’hui l’Internationale Sportive du Komintern à celle de la Deuxième Internationale. Én apparence anodine, cette bataille est cruciale : la jeunesse combat aussi sur ce terrain, et cela compte.

Le Komintern et la question nationale

Notre seconde avancée, nous distinguant de la Première Internationale, concerne la question nationale. La création de l’Union des Républiques socialistes soviétiques a démontré que nous avions résolu cette question. Marx enseignait aux ouvriers anglais qu’un peuple oppresseur ne peut être libre et qu’ils devaient soutenir la lutte des travailleurs et paysans irlandais. Mais dans le contexte de son époque, Marx ne pouvait élaborer la théorie achevée que développa Lénine. Nous vivons l’ère de l’impérialisme, stade ultime du capitalisme décadent : pourrissant, au déclin, il enchaïône les aventures militaires. Ainsi, la question des colonies et semi-colonies se pose différemment : les puissances capitalistes pillent et se partagent des centaines de millions de colonisés. Ceux-ci s’éveillent à l’esprit de révolte. Ce que Marx avait esquissé, Lénine l’a concrétisé.

Les congrès de Bakou ou de Moscou sur les peuples d’Orient ont une portée principielle immense. Les récents événements révèlent les lueurs révolutionnaires en Orient : en Égypte, des ouvriers occupent des usines ; en Inde, le mouvement progresse ; en Chine, la mort de Lénine suscite un écho retentissant. Sous nos yeux grandis un mouvement prolétarien au Japon, appelé à jouer un rôle clé dans les années à venir. Nul besoin d’être prophète pour prédire l’éclat d’un puissant soulèvement en Orient.

L’histoire avance paradoxalement. Le prolétariat a pris le pouvoir non dans un pays industriel, mais dans une nation agraire comme la nôtre. Les républiques communistes de Hongrie et de Bavière – également agraires – furent vaincues, mais l’étincelle partie de chez nous embrase le monde.

Nous devons nous préparer à deux scénarios. Le premier : la révolution gagne l’Éurope profonde via l’Allemagne. Le second : l’Orient colonial et semi-colonial s’embrase, propageant le mouvement vers l’Éurope bourgeoise.

Notre chemin passe par la clandestinité

Én comparant ces perspectives d’avenir avec la situation actuelle, nous devons admettre que les succès remportés en cinq ans restent insuffisants. Én Occident règnent la terreur blanche et le fascisme. On pourrait même établir cette loi : plus un parti communiste se renforce, plus il se rapproche de la clandestinité. Dès qu’il devient puissant, la bourgeoisie l’y contraint inexorablement.

Cependant, nous savons par expérience que c’est dans la clandestinité que se forgent les véritables partis communistes. Seuls les aveugles bourgeois ne le comprennent pas. Ils ignorent que notre puissant Parti Communiste Russe s’est constitué et endurci dans les prisons et l’exil.

Les ouvriers torturés aujourd’hui dans les geôles bulgares, roumaines ou fascistes d’Italie en sortiront en révolutionnaires trempés, dotés d’une volonté d’acier et d’une haine brûlante envers la bourgeoisie et la social-démocratie. Ce sont eux qui nous offriront les meilleurs bâtisseurs du Komintern.

Lénine, dirigeant du Komintern

Durant ces cinq années, c’est notre Parti Communiste Russe qui a guidé le Komintern. Sans fausse modestie, nous pouvons affirmer que notre parti a le droit de s’enorgueillir de son œuvre. Le camarade Lénine déclarait : « Viendra le temps où nous serons l’un des pays arriérés dans l’hégémonie révolutionnaire, où la direction reviendra à un prolétariat industriel plus avancé. Notre présence à Moscou n’est que temporaire. »

Souhaitons que ce temps soit bref, que notre état-major général du prolétariat mondial, notre Comité Éxécutif du Komintern, puisse s’établir dans l’un de ces pays où flotte aujourd’hui le drapeau de la réaction. Que les cinq prochaines années passent plus vite que les premières !

Vladimir Ilitch a conduit notre pays à travers les pires épreuves, le guidant aux heures les plus sombres. Il en fut de même pour le Komintern. Bien des défis complexes nous attendent encore, mais Lénine nous en a révélé l’essentiel. D’un puissant projecteur, il a éclairé notre chemin à venir.

Aux jours terribles où Dénikine menaçait Orel, Vladimir Ilitch trouvait le temps de s’entretenir longuement avec des ouvriers venus des contrées les plus lointaines. Au IVe Congrès du Komintern, malgré la maladie et les suppliques de ses proches, il prononça un discours. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’esprit de Lénine habite le Komintern. L’Internationale Communiste toute entière le revendique fièrement comme son guide.

Je suis convaincu que chaque section du Komintern, chaque militant, suivra sans dévier la voie tracée par Lénine. Je suis certain qu’ils accompliront tout ce qui sera exigé d’eux, qu’ils offriront leur vie sans hésitation pour l’Internationale Communiste, pour la lutte dans l’esprit que Vladimir Ilitch nous a enseigné.