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Lénine et la jeunesse
| Auteur·e(s) | Nadejda Kroupskaïa |
|---|---|
| Écriture | 1935 |
N. Kroupskaïa, À propos de la jeunesse, Éditions « La Jeune Garde », 1940, pp.135-159.
I. LÉNINE À PROPOS DE LA PARTICIPATION DE LA JEUNESSE PROLÉTARIENNE AU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE ET À L’ÉDIFICATION SOCIALISTE[modifier le wikicode]
Très attentif au mouvement révolutionnaire des jeunes en général, Lénine attachait une importance toute particulière au mouvement révolutionnaire des jeunesses ouvrières chez qui l’enthousiasme juvénile s’accorde avec l’instinct de classe, et qui, dans le combat de la classe ouvrière, défendent leur propre cause, qui grandissent et se trempent dans ce combat.
En 1901, des ouvriers de l’usine Oboukhov, qui s’étaient défendus contre une attaque de la police, passaient en jugement. Dans la salle du tribunal, une jeune ouvrière âgée de 18 ans, Marfa Iakovléva, élève d’une école du dimanche pour femmes, eut le courage de déclarer ouvertement, au nom des jeunes ouvrières : « Nous prenons le parti de nos frères » . C’est alors que Lénine écrit, dans un article intitulé « Règles asservissantes et jugement de servitude » : « La mémoire de leurs héroïques camarades, assassinés et martyrisés dans les prisons, ne fera que décupler les forces des nouveaux combattants et attirera à leurs côtés des milliers de partisans qui proclameront, tout comme la jeune Marfa Jakovléva : « Nous prenons le parti de nos frères ! »[1]
Dans un article du 15 août 1903, Lénine indiquait que les hautes sphères gouvernementales redoutaient la jeunesse car, selon les données du département de la police, les personnes âgées de 17 à 20 ans constituaient « l’élément le plus turbulent de la population des fabriques » . Au cours de la révolution de 1905, cet « élément agité » donna de nombreux exemples de bravoure et d’héroïsme. Dans son article « Les enseignements de l’insurrection de Moscou » , paru le 11 septembre 1906, Vladimir Ilitch décrit les actes d’héroïsme, accomplis pendant l’insurrection de décembre 1905 à Moscou : «… le 10, à Presnia, lorsque deux jeunes ouvrières, portant le drapeau rouge au milieu d’une foule de 10.000 personnes, se jetèrent au-devant des cosaques en criant : « Tuez-nous ! Nous vivantes, vous n’aurez pas notre drapeau ! » Et les cosaques, décontenancés, tournèrent bride, tandis que la foule criait : « Vivent les cosaques ! » Ces exemples de vaillance et d’héroïsme doivent rester gravés à jamais dans la conscience des prolétaires. »[2]
Dans une lettre adressée à Goussev et à Bogdanov en février 1905, Lénine soulignait qu’il fallait faire entière confiance à la jeunesse, l’entraï2ner dans le mouvement révolutionnaire. C’est à quoi il consacre un autre article en mars 1905, intitulé « Nouvelles tâches et nouvelles forces » .
Les jeunes ouvriers commençaient à affluer dans le Parti. Or, les menchéviks en étaient mécontents, et notamment Larine qui, à l’époque, était des leurs. Voilà ce qu’écrivait à ce propos Lénine le 20 décembre 1906, dans son article « La crise du menchévisme » : « Larine se lamente, par exemple, que la jeunesse ouvrière prédomine dans notre Parti, que les pères de famille y sont plutôt rares, qu’ils s’en éloignent même. Cette plainte d’un opportuniste russe m’a rappelé un passage d’Engels (je crois, dans la « Question du logement », « Zur Wohnungsfrage » . En réponse à un professeur bourgeois, esprit plat et borné, véritable cadet allemand, Engels écrivait : « N’est-il pas naturel que dans notre Parti, le Parti de la Révolution, la jeunesse prédomine ? Nous sommes le Parti de l’avenir, or l’avenir appartient à la jeunesse. Nous sommes le Parti des novateurs, et c’est la jeunesse qui montre toujours le plus d’entrain à suivre les novateurs. Nous sommes le Parti qui lutte avec abnégation contre la vieille pourriture, or c’est la jeunesse qui se lancera toujours la première dans cette lutte.
Laissons donc aux cadets le soin de recruter les vieillards de 30 ans, déjà « fatigués », les révolutionnaires « assagis » et les renégats de la social-démocratie. Nous serons toujours le Parti de la jeunesse de la classe d’avant-garde ! »[3]
Lénine voulait que la jeunesse s’assimile l’expérience acquise par les vieux combattants dans la lutte contre l’oppression et l’exploitation, par les combattants qui avaient mené à bonne fin un grand nombre de grèves, qui avaient pris part à plusieurs révolutions et qui possédaient de riches traditions révolutionnaires, ainsi qu’une grande expérience pratique. « L’autorité de la lutte mondiale du prolétariat est nécessaire aux prolétaires de tous les pays. L’autorité des théoriciens de la social- démocratie mondiale nous est nécessaire pour que nous puissions voir clair dans le programme et la tactique de notre parti. »[4] Lénine écrivait cela en 1906, dans sa préface à la traduction russe de la brochure K. Kautsky, Forces motrices et perspectives de la révolution russe . Mais dans la même préface, il faisait remarquer que dans les questions concrètes et pratiques de la politique immédiate, la plus grande autorité est celle de la collectivité des ouvriers d’avant-garde de chaque pays, ouvriers conscients qui participent directement à la lutte.
On ne peut résoudre ces questions du dehors. Huit ans après, en 1914, dans l’article « La violation de l’unité aux cris de : « Vive l’unité ! » , Lénine soulignait, en s’adressant à la jeunesse, la nécessité de tenir compte de l’expérience acquise par le mouvement ouvrier contemporain en Russie, ainsi que des décisions du Parti. Parlant du changement de position de Trotski, Lénine écrivait :
« De tels types sont caractéristiques comme débris des formations historiques d’hier, lorsque le mouvement ouvrier de masse, en Russie, sommeillait encore et que le premier groupe venu avait « toute latitude » de figurer un courant, un groupe, une fraction, en un mot, une « puissance » parlant de s’unir aux autres. Il faut que la jeune génération ouvrière sache bien à qui elle a affaire, lorsqu’elle entend formuler des prétentions inouïes par des gens qui ne veulent absolument compter ni avec les décisions du Parti, lesquelles ont défini et établi dès 1908 l’attitude à observer envers le courant de liquidation, ni avec l’expérience du mouvement ouvrier actuel en Russie, qui a créé en fait l’unité de la majorité en partant de la reconnaissance absolue des décisions prises. »[5]
Lénine désirait voir la jeunesse résoudre elle-même un certain nombre de questions essentielles, et chercher les solutions aux problèmes qui étaient sensés l’intéresser. Il traita ce thème en décembre 1916, dans l’article « L’Internationale de la jeunesse » .
« Il est évident que l’organe de la jeunesse n’a pas encore acquis et n’aura peut-être jamais une grande clarté et une grande fermeté théoriques ; la raison tient justement au fait qu’il est l’organe de la jeunesse toujours en effervescence, qui bouillonne, qui cherche. Mais notre attitude envers le manque de clarté théorique de nos jeunes doit totalement différer de celle que nous prenons et devons prendre à l’égard du gâchis théorique dans les têtes, et du manque d’esprit de suite révolutionnaire dans les cœurs de nos « okistes », « social-révolutionnaires », tolstoïens, anarchistes, disciples de Kautsky dans toute l’Europe (« le centre ») et autres. Les adultes qui désorientent le prolétariat, qui prétendent guider les autres et leur faire la leçon c’est une chose : une lutte implacable s’impose à leur égard. Tout autres sont les organisations des jeunes, qui déclarent ouvertement qu’elles sont encore en train d’étudier, et que leur tâche principale consiste à préparer les futurs travailleurs des partis socialistes. On doit les aider dans la mesure du possible, discuter leurs erreurs et les corriger avec patience, par la voie de la persuasion et non par la contrainte brutale. Il arrive souvent que les représentants de la génération aînée ne sachent pas aborder et guider les jeunes, qui, par la force des choses, doivent venir au socialisme par une voie distincte, sous une autre forme et dans des conditions différentes que leurs pères. »[6]
Lénine fondait de grands espoirs sur la jeunesse, sur la nouvelle génération. En juin 1913, dans l’article « La classe ouvrière et le néo-malthusianisme » , Lénine exposait son point de vue : « Effectivement, nous autres ouvriers, ainsi que la masse des petits propriétaires, nous menons une vie de souffrances et d’oppression intolérable. La vie de notre génération est plus dure que celle de nos pères. Mais sous un seul rapport nous avons plus de chances qu’eux. Nous avons appris à lutter, nous l’apprenons rapidement et à lutter non pas isolément, comme le faisaient les meilleurs parmi nos pères, non pas sous les mots d’ordre qui nous sont intérieurement étrangers, et venant d’éloquents bavards bourgeois ; mais à lutter au nom de nos propres mots d’ordre, ceux de notre classe. Nous luttons mieux que nos pères. Nos enfants lutteront encore mieux, et ils remporteront la victoire.
La classe ouvrière ne dépérit pas, au contraire, elle croît, se renforce, grandit, s’unit, s’instruit et se trempe dans la lutte. Nous ne sommes pessimistes que quand il s’agit de servage, de capitalisme et de petite production, mais nous devenons des optimistes pleins d’enthousiasme quand il en va du mouvement ouvrier et de ses buts. Nous jetons déjà les fondements du nouvel édifice ; quant à sa construction, nos enfants l’achèveront. »[7]
Lénine croyait fermement à la victoire de la classe ouvrière, il était convaincu qu’elle parviendrait à reconstruire une vie nouvelle, à ériger le puissant édifice du socialisme. C’est pourquoi il voyait dans la génération montante une relève, c’est pourquoi il voulait que nous forgions, dans cette génération, des combattants et des bâtisseurs.
La lutte sera dure. Les ouvrières conscientes, écrivait Lénine dans « Programme militaire de la révolution prolétarienne » , diront à leurs fils : « Bientôt tu seras grand. On te donnera un fusil. Prends-le et apprends à bien manier les armes. C’est une science indispensable aux prolétaires. Non pour tirer sur tes frères, les ouvriers des autres pays, comme cela se pratique dans la guerre actuelle, et comme te le conseillent les traîtres au socialisme mais pour… mettre fin à l’exploitation, à la misère et aux guerres – non par des vœux pieux, mais en triomphant de la bourgeoisie et en la désarmant. »[8]
Bien manier les armes ne suffit pas, il faut que la jeunesse prenne part, de bonne heure, à la vie politique. Lénine a analysé les formules de tous les partis. Selon les octobristes, les progressistes et les cadets, introduire la politique à l’école est préjudiciable, les élèves sont coupables, mais c’est à leurs professeurs que revient la responsabilité du châtiment et non pas à la police ; notre mécontentement à l’égard du gouvernement est dû à son manque de bienveillance et à sa lenteur.
Analysant la formule des cadets, Lénine écrit :
« Sous une forme beaucoup plus atténuée et enveloppée de phraséologie, on condamne ici également la tendance à l’entraînement « précoce » de la jeunesse vers la politique. C’est là un point de vue antidémocratique. Les octobristes aussi bien que les cadets ne condamnent les mesures policières que pour exiger à leur place un système préventif. Ne pas disperser les réunions, mais prévenir leur rassemblement – voilà ce qu’il faut. Il est clair qu’une pareille réforme ne changera pas le système ; elle ne peut tout au plus que le maquiller légèrement… Un démocrate aurait dû souligner le principal : les cercles et les causeries sont aussi naturels que réconfortants. Là est l’essentiel. Toute condamnation de la tendance à l’entraînement, si tôt que cela soit, de la jeunesse vers la politique, n’est qu’hypocrisie et obscurantisme. Un démocrate aurait dû élever la question du « ministère unifié » au problème du régime politique. »[9]
Après la révolution de février, les voies concrètes de l’édification du socialisme, revêtirent pour Lénine un intérêt particulier. Les « Lettres de loin » sont une expression brillante de sa pensée à cet égard. Partant de l’expérience de la Commune de Paris et de l’analyse de cette expérience, faite par Marx et Engels, partant de l’expérience de la révolution de 1905, Lénine considérait qu’il fallait détruire la vieille machine d’EJtat pour créer à sa place une organisation de type nouveau. Le rôle d’organisme exécutif des Soviets des députés ouvriers et soldats devait être assumé par une milice populaire, réunissant les citoyens des deux sexes et remplissant les fonctions d’armée, de police et de fonctionnaires.
« Une telle milice transformerait la démocratie de belle enseigne, masquant l’asservissement du peuple par les capitalistes, et les sévices qu’exercent les capitalistes sur le peuple en une véritable éducation des masses, visant à leur participation à toutes les affaires d’Etat. Cette milice serait apte à attirer les adolescents à la vie politique, elle leur apprendrait non pas en paroles, mais en actes, par le travail, à y participer. »[10]
Dans l’article « Les tâches du prolétariat dans notre révolution » , écrit le 10 avril 1917, Lénine développe la même idée et précise l’âge des participants au service social : dans cette milice doivent être enrôlés tous les citoyens et citoyennes, de 15 ans jusqu’à 65 ans, s’il est permis de définir la participation d’adolescents et de vieillards par ces âges très approximatifs.
AK une séance du Soviet de Moscou des députés ouvriers et soldats, qui se tint le 6 mars 1920, Lénine indiqua la nécessité d’attirer les masses au contrôle d’Etat. Il considérait le contrôle d’EJtat comme une école de direction où les ouvriers les plus timorés et les moins évolués pourraient, judicieusement aidés et guidés, apprendre l’art de diriger. Ce sont les masses ouvrières et paysannes qui doivent assumer le contrôle d’EJtat : « Vous formerez cet appareil avec les masses ouvrières et paysannes, avec la jeunesse ouvrière et paysanne, chez qui s’est éveillée, avec une force jamais vue, la volonté, la résolution de prendre en main la gestion d’État. Alors, forts de l’expérience de la guerre, nous pourrons promouvoir des milliers de gens, formés à l’école soviétique et capables de gérer l’État. »[11]
II. LÉNINE À PROPOS DE L’ENSEIGNEMENT GÉNÉRAL ET DU TRAVAIL POLYTECHNIQUE DE LA GÉNÉRATION MONTANTE[modifier le wikicode]
Lénine considérait la question du travail des adolescents, des jeunes, comme indissolublement liée aux questions de l’enseignement et d’une nouvelle organisation de leur travail. Dès 1897, dans l’article « Les perles de la planomanie populiste » , il écrivait :
« … on ne saurait s’imaginer une société future idéale où l’enseignement ne serait pas lié au travail productif de la jeune génération pas plus que l’enseignement et l’instruction sans travail productif, le travail productif sans enseignement et instruction parallèles ne pourrait atteindre le niveau exigé par le développement actuel de la technique et l’état des connaissances scientifiques. »
Et plus loin :
« Afin d’unir le travail productif général à l’enseignement général, il est sans doute indispensable d’imposer à tous l’obligation de prendre part au travail productif. »[12]
D’où la conclusion qu’il entre dans l’obligation de tous, dans la même mesure, d’apprendre, de fréquenter l’école et de prendre part au travail social productif. Le programme adopté par le IIe Congrès du Parti propose, d’une part, d’introduire l’instruction générale et professionnelle pour tous les adolescents jusqu’à 16 ans, et, d’autre part, d’interdire le travail des jeunes jusqu’à 16 ans et de limiter à six heures la journée de travail de 16 à 18 ans. En 1917, quand la nécessité se fit sentir de remplacer le vieux programme, Lénine mit au point cette question. Dans ses « Textes concernant la révision du programme du Parti » il formule de la façon suivante les paragraphes correspondants :
« Interdire aux employeurs d’utiliser le travail d’enfants d’âge scolaire (jusqu’à 16 ans), réduire la journée de travail des jeunes (entre 16 et 20 ans) à 4 heures, leur défendre le travail de nuit et dans les industries insalubres ou dans les mines.
Introduire l’instruction générale et polytechnique (faisant connaître en théorie et en pratique les branches essentielles de la production), gratuite et obligatoire pour les enfants des deux sexes jusqu’à 16 ans ; associer étroitement l’enseignement et le travail social productif des enfants. »[13]
La dernière phrase présente ici un intérêt particulier. Elle signifie que les connaissances de caractère polytechnique, enseignées par l’école, doivent être organiquement rattachées au travail social productif des adolescents ; loin d’être supprimé, ce dernier devient obligatoire pour tous, seulement, il est organisé d’une façon nouvelle, afin d’être indissolublement lié à l’apprentissage des procédés de travail et à une étude détaillée de la technique et de la science.
Les ouvriers doivent apprendre à diriger la production – cet objectif se précisa très nettement vers 1920, lorsque la guerre civile commença à reculer dans le passé et que les tâches économiques se dressèrent au premier plan. Au IIIe Congrès des travailleurs des transports fluviaux et maritimes, en mars 1920, Lénine déclara :
« Celui, qui observe attentivement la vie pratique et possède de l’expérience, sait que, pour diriger, il faut avoir de la compétence, il faut savoir exactement toutes les conditions de la production, en connaître la technique à son niveau actuel, et posséder un certain bagage scientifique. »[14]
Les questions concernant le travail devinrent la préoccupation primordiale. En avril 1920, Lénine écrivit pour le journal d’un jour « Samedi Communiste » un article qui avait pour titre « De la destruction du régime séculaire à la création d’un régime nouveau » , où il donnait la définition du travail communiste. Le 1er Mai 1920, un samedi communiste eut lieu à travers toute la Russie et Lénine écrivit à ce propos :
« Nous allons travailler pour qu’à tout jamais soit éliminée la formule maudite « chacun pour soi et Dieu pour tous » ; pour que désormais l’on ne considère plus le travail comme une redevance ; pour qu’on n’estime pas que, seul est conforme aux lois un travail payé selon un tarif donné. Nous allons travailler pour que pénètrent dans la conscience des masses et dans leur usage quotidien, pour que devienne une habitude la règle : « tous pour un, un pour tous », et la règle : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », pour introduire graduellement, mais fermement une discipline communiste et un travail communiste. »[15]
Le discours de Lénine, prononcé le 2 octobre 1920, à l’occasion du IIIe Congrès de la Fédération des jeunesses communistes de Russie, a une importance toute particulière. Ce discours est adressé à la jeunesse en laquelle Lénine fondait de grands espoirs, qu’il considérait comme la future relève. Vladimir Ilitch le prépara avec un soin extrême. Il y parlait de ce que nous devions enseigner à la jeunesse et disait comment elle devait étudier, pour se montrer digne du nom de jeunesse communiste ; il montrait aussi comment nous devions la préparer afin qu’elle fût capable d’achever l’édification que nous avions commencée. La jeunesse doit étudier le communisme. Ce qui ne signifie pas qu’elle doit simplement assimiler tout ce qui a été écrit au sujet du communisme. Il faut assembler toutes ces connaissances en un tout homogène, mûrement pesé, capable de servir de guide dans le travail quotidien et les autres. Il faut étudier le marxisme, les phénomènes qui expliquent les lois du développement de la société humaine et indiquent les voies empruntées par le développement social ; il faut étudier, aussi profondément que possible, la société capitaliste et notre réalité actuelle. Enfin, il faut savoir choisir, parmi les connaissances enseignées par la vieille école, tout ce qui peut être nécessaire au communisme.
Lénine soulignait particulièrement la nécessité d’armer la jeunesse des connaissances élaborées par l’humanité. Il incombe à la nouvelle génération de connaï2tre plus que la génération précédente, dont la tâche capitale était de renverser la bourgeoisie. La jeunesse d’aujourd’hui doit édifier la société communiste et il lui faut pour cela de vastes connaissances. Lénine évoqua la nécessité pour la jeune génération d’élaborer une nouvelle morale communiste où les intérêts personnels seraient subordonnés aux intérêts communs, et de créer une discipline consciente de combattant et de bâtisseur, car la jeunesse doit pouvoir agir avec cohésion dans la lutte, doit savoir travailler en organisant de façon nouvelle son travail collectif :
« Nous ne croirions pas à l’enseignement, à l’éducation et à l’instruction, s’ils étaient confinés dans les écoles et coupés du bouillonnement de la vie… notre école à nous doit donner aux jeunes gens les fondements de la science, les mettre en état de se forger eux-mêmes une mentalité communiste, elle doit en faire des hommes instruits. Elle doit, pendant qu’ils étudient, en faire des participants à la lutte pour l’affranchissement du joug des exploiteurs. »[16]
« Être membre de la Fédération des jeunesses communistes c’est mettre son travail et son énergie au service de la cause commune. C’est en cela que consiste l’éducation communiste… La Fédération des jeunesses communistes doit être le groupe de choc qui, dans tous les domaines, apporte son aide et manifeste un esprit d’initiative… Il faut donc que la Fédération des jeunesses communistes lie son instruction, ses études et son éducation au travail des ouvriers et des paysans, qu’elle ne s’enferme pas dans ses écoles et ne se borne pas à lire les livres et brochures communistes. Ce n’est qu’en travaillant avec les ouvriers et les paysans qu’on peut devenir un vrai communiste. Il faut que tout le monde voie que chaque adhérent à la Fédération des jeunesses communistes est instruit et qu’en même temps il sait travailler… Nous devons organiser tous les travaux, si rebutants ou si durs soient-ils de telle sorte que chaque ouvrier et chaque paysan puissent se dire : je fais partie de la grande armée du travail libre, et je saurai organiser moi-même ma vie sans les grands propriétaires fonciers et les capitalistes ; je saurai établir le régime communiste. Il faut que la Fédération des jeunesses communistes éduque les masses dès leur jeune âge, dans un travail conscient et discipliné. Ainsi nous pouvons espérer que les tâches qui se posent maintenant seront accomplies… La génération qui a aujourd’hui quinze ans… doit organiser ses études de telle façon que, chaque jour, dans chaque ville ou village, la jeunesse s’acquitte pratiquement de telle ou telle tâche du travail commun, fût-elle la plus infime, fût-elle la plus simple. Dans la mesure où cela se fera dans tous les villages et où se développera l’émulation communiste, dans la mesure où la jeunesse démontrera qu’elle sait coordonner son travail, le succès de l’édification communiste sera assuré. »[17]
En décembre 1920, se tint le VIIIe Congrès des Soviets. Le plan d’électrification de la Russie fut soumis au Congrès par la Commission d’EJtat pour l’électrification, composée des meilleurs spécialistes et travailleurs du Conseil de l’EJconomie Nationale de l’U.R.S.S., des Commissariats du peuple des Voies de communication et de l’Agriculture. Le discours enflammé que Lénine prononça à cette occasion est célèbre. Il déclara que le plan d’EJtat d’électrification est un second programme de notre Parti. Notre programme politique énumère nos objectifs et éclaircit les rapports existant entre les classes et les masses. Il doit être complété tout naturellement par un programme de notre édification économique.
« Sans plan d’électrification, nous ne sommes pas à même de procéder à une électrification effective. Et si nous parlons du relèvement de l’agriculture, de l’industrie et des transports, de leur union harmonique, nous sommes forcés de parler d’un vaste plan économique. Nous devons parvenir à élaborer un plan défini ; bien entendu, ce ne sera qu’un plan adopté à titre d’une première approximation. Ce programme du Parti ne sera pas aussi invariable que notre véritable programme, que seuls les congrès du Parti sont habilités à remanier. Non, ce sera un programme qui chaque jour, dans chaque atelier et dans chaque canton, sera amélioré, développé, perfectionné et modifié. Nous en avons besoin, en tant qu’une première ébauche, qui apparaîtra à toute la Russie comme un grand plan économique, prévu pour une période de dix ans au moins, et indiquant comment créer, en Russie, une réelle base économique, indispensable au communisme. »[18]
Chacun connaï2t la fameuse déclaration de Lénine au VIIIe Congrès des Soviets : « le communisme, c’est le pouvoir des Soviets plus l’électrification du pays » ; mais tout le monde ne sait pas qu’il soulignait aussi l’impossibilité de réaliser le plan d’électrification sans la participation des masses populaires ; il déclarait que les ouvriers, mais aussi la majorité des paysans, devaient se représenter clairement les tâches qui se dressaient devant le pays. Lénine parlait de la nécessité d’élever le niveau culturel des masses, chaque nouvelle centrale électrique devait contribuer à « l’instruction électrique des masses » . Le plan d’électrification devait être exposé dans un manuel spécial, et étudié dans toutes les écoles. Le projet de résolution du VIIIe Congrès des Soviets, à propos du rapport sur l’électrification, composé par Lénine, stipule :
« Le Congrès charge en outre le gouvernement et prie le Conseil Central des Syndicats de l’U.R.S.S., ainsi que le Congrès des Syndicats de Russie, de prendre toutes mesures indispensables pour une vaste propagande de ce plan afin de le faire connaître aux plus larges masses de la population des villes et des campagnes. L’étude de ce plan doit être introduite dans le programme des établissements scolaires de la république sans aucune exception ; chaque centrale électrique, chaque usine tant soit peu importante, chaque sovkhoz doit devenir un centre de diffusion des connaissances concernant l’électricité et l’industrie moderne, un centre de propagande et d’étude systématique du plan d’électrification. Toute personne suffisamment compétente, soit théoriquement soit pratiquement, en cette matière, doit être mobilisée sans exception aucune, dans le but de propager le plan d’électrification et d’enseigner les connaissances nécessaires à sa compréhension. »[19]
Lénine fut on ne peut plus satisfait du livre de I. Stépanov qui parut une année plus tard sous le titre « Électrification de la R.S.F.S.R. » et destiné aux écoliers. Lénine exprima le vœu de voir des exemplaires de ce manuel dans toutes les bibliothèques de district, dans toutes les centrales électriques ; il trouvait indispensable que chaque maï2tre d’école connaisse à fond ce livre, afin qu’il puisse l’expliquer aux élèves d’une façon claire et simple.
Une année après, dans le « Mandat sur les questions du travail économique » , adopté par le IXe Congrès des Soviets de Russie, le 28 décembre 1921, Lénine écrivait :
« Le IXe Congrès considère que dans la nouvelle période, la tâche du Commissariat du peuple de l’Instruction publique consiste à former, dans le plus bref délai, des cadres de spécialistes d’origine paysanne et ouvrière, pour toutes les branches de l’économie ; le congrès propose de resserrer encore les liens qui rattachent l’enseignement scolaire et extra-scolaire aux tâches économiques à l’ordre du jour dans toute la république, ainsi que dans une région ou une localité donnée. »[20]
Parallèlement au VIIIe Congrès des Soviets, se tenait une conférence du Parti sur les questions de l’instruction publique ; 134 délégués avec voix délibérative et 29 avec voix consultative y prenaient part. Il s’agissait d’organiser le travail d’une façon nouvelle, en tenant compte des tâches de l’édification socialiste qui se posaient au pays ; de réaliser la polytechnisation de l’école, en établissant des rapports étroits entre l’école et la production ; de s’occuper sans tarder de l’organisation du travail des enfants et des adolescents selon les principes de la polytechnisation, pour préparer la génération montante au travail intellectuel aussi bien que manuel ; d’élaborer de nouveaux programmes. Lénine fut mécontent des résultats de la conférence. Ce qui lui déplut, c’était la manière abstraite de traiter les questions de l’instruction polytechnique, les discussions pour savoir si l’enseignement polytechnique était nécessaire ou non, alors que le Parti avait déjà résolu cette question dans l’affirmative.
L’instruction polytechnique est une entreprise nouvelle. Dans l’article « Sur le travail du Commissariat du peuple de l’Instruction publique » Lénine écrivait : « L’effort principal doit se porter sur « le contrôle de l’expérience pratique », sur « l’utilisation systématique des données de cette expérience. »
« À la conférence des travailleurs du Parti, on aurait dû prêter l’oreille à la voix des spécialistes, des pédagogues ayant quelque dix années de stage pratique et pouvant nous dire, à nous tous, ce qui est déjà accompli et ce qu’on est en train de faire dans tel domaine, par exemple, dans le domaine de l’instruction professionnelle ; ils auraient pu nous dire comment l’édification soviétique y fait face, citer des exemples de bons résultats (il doit y en avoir, ne serait-ce qu’en petit nombre), indiquer d’une façon concrète les principaux défauts et les moyens de les éliminer. »[21]
Ces lignes furent écrites le 7 février 1921 ; deux jours plus tôt, avaient parues « Les directives du Comité Central aux communistes travaillant au Commissariat du peuple de l’Instruction publique » . On y parlait également de la nécessité pour le Commissariat du peuple de l’Instruction publique d’être plus concret et plus pratique dans son travail ; on y confirmait une fois de plus la nécessité de la polytechnisation de l’école ; de la coordination de l’instruction professionnelle et technique avec les connaissances polytechniques ; on parlait d’élaborer des programmes, sanctionnés par le collège et le Commissaire du peuple, d’abord pour les principaux établissements scolaires, et ensuite pour les cours, les conférences, les lectures, les causeries et les travaux pratiques ; on soulignait la nécessité de faire participer autant que possible les techniciens et les agronomes à l’enseignement professionnel technique et polytechnique, en rapport avec l’utilisation d’usines et d’entreprises agricoles, etc.
Une vaste instruction générale et polytechnique doit armer la jeunesse dans sa lutte pour le socialisme. Jamais Lénine ne s’est représenté le socialisme comme quelque chose que l’on puisse « introduire » d’en haut, sans lutte aucune. « Le socialisme vivant, disait-il, c’est le génie créateur des masses populaires », « la clef de voûte du socialisme, c’est l’organisation » . Le socialisme est une formation économique entièrement nouvelle, qui ne peut être réalisée qu’au cours d’une lutte prolongée. Il faut avoir beaucoup de connaissances pour le créer.
S’adressant à l’Internationale Communiste de la Jeunesse, le 4 décembre 192, Lénine soulignait qu’il fallait activer la préparation de la jeunesse d’une façon pratique.
La préparation – mais dans quel but ? On peut trouver la réponse à cette question dans le message de salutation adressé par Lénine au Ve Congrès de la Fédération des jeunesses communistes de Russie qui se tint deux mois avant le congrès de l’Internationale Communiste de la Jeunesse : « Je suis certain que le développement de la jeunesse se poursuivra avec succès pour que, lorsque sera atteinte l’étape suivante de la révolution mondiale, elle se trouve à la hauteur de sa tâche ».[22]
- ↑ V. Lénine. Œuvres, t. 5, p. 28. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres choisies en deux volumes , deuxième partie, t. 1, pp. 166-167.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 11, p. 139.
- ↑ Ibid ., p. 374.
- ↑ V. Lénine. Œuvres choisies en deux volumes , deuxième partie, t. 1, p. 268.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 23, p. 154. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 19, p. 206. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres choisies en deux volumes , deuxième partie, t. 1, p. 580.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 18, pp. 539-541. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 23, p. 320.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 30, p. 389. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 2, pp. 440-441.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 24, pp. 435-437. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 30, p. 401.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 31, p. 103. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres choisies partie , t. 2, p. 499. en deux volumes, deuxième partie, t. 2, p. 499.
- ↑ V. Lénine. Œuvres choisies en deux volumes , deuxième partie, t. 2, pp. 501-504.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 31, pp. 482-483.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 31, p. 499.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 33, p. 155. Ed. russe.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 33, p. 155.
- ↑ V. Lénine. Œuvres , t. 33, p. 337.