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Lénine et la classe ouvrière allemande
| Auteur·e(s) | Heinrich Brandler |
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| Écriture | 6 février 1924 |
Après les travailleurs russes, ce sont les travailleurs allemands qui ressentent le plus durement la perte de Lénine. Cela n’est pas un hasard. L’Allemagne est le pays où des bouleversements révolutionnaires décisifs sont les plus probables. Sans les brillants conseils de Léninè la tâche infiniment plus ardue du prolétariat allemand s’en trouverait encore aggravée. Néanmoins, cette tâche sera résolue. L’esprit de Lénine accompagnera le prolétariat allemand dans son rude voyage et éclairera le chemin.
Le mouvement ouvrier allemand d’avant-guerre ne savait pratiquement rien de Lénine et de son œuvrè à l’exception d’une discussion sur la question de l’organisation dans la « Neue Zeit » en 19031904 entre Lénine et Rosa Luxemburg. Les dirigeants de la social-démocratie allemande et des syndicats allemands ont considéré avec incompréhension et arrogance la lutte menée dans le mouvement russe pour la clarté et la rigueur de la ligne révolutionnaire. La forme allemande du mouvement ouvrier était considérée par la IIe Internationale comme étant le stade le plus élevé. Les dirigeants des partis et des syndicats, embourbés dans le marais de l’opportunisme et du réformismè réagissaient avec mépris et dérision face aux « querelles sectaires » et aux « chamailleries mutuelles » des factions russes. Seule la révolution russe de 1905 a secoué la classe ouvrière allemande pour la sortir de la fange de ses pratiques réformistes. Mais après la répression de cette révolution, l’intérêt pour les problèmes de la révolution russe s’est éteint dans nos larges masses. Un petit cerclè avec Rosa Luxemburg à sa têtè commença alors à s’occuper de manière intensive du problème de la révolution russe.
La brochure de Rosa Luxemburg intitulée La grève de masse exploitait et mettait en discussion en Allemagne les résultats de la lutte de masse pendant la révolution russe. Dans sa brochure Le chemin du pouvoir , Kautsky se montra également sous son meilleur jour en utilisant les résultats de la lutte de masse révolutionnaire en Russie. Cependant, ce n’est pas un hasard si c’est précisément sur la question de l’utilisation de l’expérience de la révolution russe que la rupture avec le kautskysme a eu lieu. La théorie et la pratique du mouvement ouvrier allemand, telles que représentées en théorie par Kautsky et en pratique par Bebel, étaient incompatibles avec la théorie et la pratique de la première révolution prolétarienne.
L’avant-garde des travailleurs révolutionnaires d’Allemagne se plongea avec enthousiasme dans l’étude des problèmes de la révolution russe et de la lutte entre les bolcheviks, les mencheviks et les SR en Russie. Malheureusement, pour les camarades allemands qui ne parlaient pas le russè les documents les plus importants et les plus complets étaient inaccessibles. Les luttes au sein du parti ont empêché l’étude de la langue russè que beaucoup avaient voulu pratiquer afin d’étudier l’expérience russe dans sa version originale.
La guerre mondiale suspendit d’abord cette activité, mais elle lui donna bientôt un nouvel élan. Le courant radical de gauche qui s’était développé parmi nous depuis 1907, sous la direction idéologique de Rosa Luxemburg et de Franz Mehring, avec la discussion sur la signification de la lutte pour le suffrage en Prusse et la grève de massè et plus tard sous la direction idéologique de Radek et de Pannekoek sur la question de la nature de l’impérialisme ; ce courant radical de gauche s’est rassemblé avec le groupe des socialistes internationalistes pendant la guerre au sein de la ligue Spartacus et dans le cadre de la lutte contre cette même guerre impérialiste. AF la fin de la guerre mondialè leur regroupement organisationnel a conduit à la création du parti communiste allemand. Les œuvres de Trotsky, principalement la brochure La guerre et l’Internationale et les articles de Lénine dans deux numéros du « Vorbote »[1] , ont joué un rôle essentiel dans la clarification théorique et plus encore dans le passage au travail révolutionnaire ; elles ont été lues et débattues avec ardeur au sein du petit groupe Spartacus.
La nouvelle que les bolcheviks russes, à l’encontre des parlementaires de la IIe Internationalè se refusaient à « l’union sacrée » avec la bourgeoisie impérialistè ne votaient pas les crédits de guerre et entamèrent dès le premier jour, au parlement et en dehors, la lutte contre la guerre impérialistè cet exemple donna un regain de courage à notre petit groupe internationaliste dispersé. A cette époquè il fallait beaucoup de courage en effet pour nager à contre-courant dans la fièvre militariste ambiante et entamer la lutte non seulement contre la bourgeoisie mais aussi contre les traï7tres de son propre camp. Les meilleures têtes de la social-démocratie allemande se sentirent soutenues par l’exemple des bolcheviks russes et par le mot d’ordre de Lénine d’opposer la guerre civile à celle des prédateurs impérialistes. Au début, ce mot d’ordre en a effrayé plus d’un en raison du rapport de forces entre les révolutionnaires et la bourgeoisiè mais il a donné un but et une direction clairs et précis à l’avantgarde révolutionnaire en Allemagne. Il faut avoir vécu soi-même ces temps difficiles pour comprendre l’effet salutaire qu’a eu sur nous tous le mot d’ordre de Lénine d’opposer à la guerre impérialiste la guerre civile.
Face à l’indescriptible trahison du parti Social-Démocrate allemand, le parti bolchevique russe nous offrit l’exemple d’un parti ouvrier de combat. Il nous a donné l’espoir que la cause du socialisme n’était pas encore perduè malgré cette trahison. Lorsqu’en 1917, la révolution russe attira l’attention du monde entier et qu’au bout de sept mois, le parti bolcheviquè sous la direction de Léninè triompha de la bourgeoisiè des social-chauvins, des mencheviks et des socialistes-révolutionnaires, ces espoirs de victoire pour la cause de la révolution que Lénine avait fait naï7tre en nous devinrent une certitude.
Lénine et les bolcheviks russes devinrent alors un idéal digne d’être imité non seulement par notre petit groupe de révolutionnaires conscients mais par toute la classe ouvrière d’Allemagnè accablée par les horreurs de la guerre.
Les immondes calomnies répandues pour salir Léninè la diffamation selon laquelle Lénine était un espion allemand, tout cela fut alors repoussé non seulement par le petit groupe de Spartacus, mais par l’ensemble des masses ouvrières.
Les négociations de paix de Brest-Litovsk furent suivies avec un intérêt passionné par l’ensemble de la classe ouvrière allemande. Tous les cœurs étaient remplis d’espoir et d’appréhension quant à l’issue de cette lutte menée par des forces si inégales.
Notre petit groupe de la Ligue Spartacus réussit, sous l’influence de cet enthousiasmè à organiser la plus grande manifestation pendant de la guerre mondialè à savoir la grève de masse de janvier 1918. Malgré sa défaitè cette grève fut le signe que nous ne représentions plus seulement un petit groupe impuissant contraint de se limiter à une propagande illégale dans un cercle étroit. Nous arrivâmes à mobiliser 100.000 personnes pour lutter contre la guerre. Mais cette démonstration de force fut suivie de périodes de plus grande déception, lorsque nous avons dû constater que nous étions trop faibles et que nous ne pouvions pas stopper la marche prédatrice de l’impérialisme allemand sur la Finlande et l’Ukraine. C’est en serrant les dents que nous commençâmes à faire de la propagande clandestine dans les troupes et parmi les travailleurs.
Les premières brochures sur la révolution russe furent imprimées et distribuées par nos soins dans l’illégalité. L’accueil enthousiaste qui leur fut réservé renforça encore nos espoirs. Puis vint notre 9 novembre (1918). Il y eut une explosion instantanéè des Conseils de Députés Ouvriers et Soldats partout ; mais ensuite vint l’amère déception. La situation était extrêmement grave. La trahison des Social-démocrates et des Indépendants[2] , la faiblesse de notre propre parti, l’absence de conscience révolutionnaire dans les Conseils de Député Ouvriers et Soldats, tout cela rendit possible la victoire de la bourgeoisie sur le prolétariat révolutionnaire.
Pour ou contre la Russie soviétique ; pour les méthodes du bolchevismè pour le léninisme ou pour la trahison de l’Internationale : telle fut la ligne de partage des eaux à cette époque. La lutte acharnée de la révolution russe pour son existence fut l’impulsion qui lança dans l’action plusieurs milliers des meilleurs éléments du prolétariat allemand, l’impulsion essentielle pour un nouvel élan révolutionnaire. Ce n’est que dans la lutte pour la formation du parti communiste allemand que nous réalisâmes toute la grandeur de Lénine. Les résolutions des premier et deuxième Congrès mondiaux de la Troisième Internationalè dans lesquelles Lénine définissait le programme et la pratique de la révolution mondialè jetèrent les bases du Parti communiste allemand.
Lénine était notre maï7tre dans la lutte contre les social-patriotes et les social-traï7tres. Il nous a rendu un service tout aussi important dans la lutte contre les illusions de notre propre camp, dans la lutte contre le soi-disant radicalisme qui menaçait de transformer notre jeune parti communiste en une secte.
Dans cette luttè Lénine nous a aidés par ses conseils, avec sa brochure sur Le gauchismè maladie infantile du communisme . Il nous a montré la voie à suivre pour transformer le parti communiste en un parti révolutionnaire de masse. Après la situation difficile de mars 1921[3] , lorsque le jeune parti communiste allemand, surestimant ses propres forces et sous-estimant celles de l’ennemi, entama une lutte qui le dépassait – après cette défaitè Lénine nous a aidés à panser nos plaies et à orienter le parti vers la conquête des masses. Sur la voie du front uni que Lénine nous a indiquéè le parti communiste allemand a grandi et s’est renforcé. La social-démocratie allemandè le plus grand et le plus fort parti de la Deuxième Internationalè est en train de se décomposer. L’influence du parti social-démocrate et des dirigeants syndicaux social-démocrates sur les masses est ébranlée. Dans les nombreux conflits de l’année dernièrè les masses ont suivi la direction du parti communiste allemand.
Mais l’influence persistante de la social-démocratie en décomposition reste encore assez fortè et c’est à elle qu’il faut attribuer le fait qu’en octobre de l’année dernière[4] , le fascisme a remporté une victoire et a réussi à semer la confusion dans le camp de la révolution. Au lieu de monter à l’assaut, le parti communiste allemand a été contraint de battre en retraite. C’est au cours de cette période de la pire crise du prolétariat allemand que Lénine est mort. Il ne peut plus aider notre parti par ses conseils. Nous sommes convaincus que si Lénine pouvait nous aider maintenant par ses conseils, nous surmonterions la crise plus facilement. Mais nous la surmonterons malgré tout !
Lénine n’est pas mort. Lénine renaï7tra à la vie dans ses œuvres. Lorsque Marx est mort, seul un petit cercle connaissait l’œuvre de sa vie. Depuis, il a conquis le monde. La tâche de la vie de Lénine était de transformer en action la pensée de Marx. Én Russiè Lénine a réussi à concrétiser le communisme. Dans le reste du mondè cette tâche incombe encore au prolétariat. Élle ne peut être accomplie que dans l’esprit de Lénine.
Sur la tombe du maï7tre de la politique et de la pratique révolutionnaires, nous, les millions de la classe ouvrière révolutionnaire du monde entier, jurons de travailler dans son esprit. Sur les ruines de la société capitalistè l’Union des républiques socialistes soviétiques du monde entier lui érigera un monument impérissable.
Heinrich Brandler.
- ↑ « Vorbote : Internationale Marxistische Rundschau » ; revue publiée à Berne en 1916 par la gauche de Zimmerwald. Les éditeurs étaient Henriette Roland-Holst et Anton Pannekoek.
- ↑ Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne (USPD), parti centriste issu d’une dissidence au sein du Parti social-démocrate allemand (SPD) dominé par les social-chauvins. Fondé en avril 1917 à Gothà les « Indépendants » refusèrent néanmoins de lutter ouvertement contre la guerre impérialiste et de soutenir la révolution d’Octobre. Les « Spartakistes » s’en séparèrent pour fonder le Parti communiste allemand (KPD) en décembre 1919. En décembre 1920, l’aile gauche de l’USPD fusionna avec ce dernier et en 1922, les restes de l’USPD réintégrèrent le SPD.
- ↑ Il s’agit de l’« Action de Mars 1921 », étape au cours de laquelle la direction du PC allemand a appelé le 17 mars à une insurrection armée pour prendre le pouvoir, initiative qui fut écrasée en deux semaines en raison du manque de soutien des masses. Le IIIe Congrès du Komintern, tenu plus tard cette année-là, condamna sévèrement cette l’action et les théories d’ultra-gauche de « galvanisation des masses » avancées pour la justifier.
- ↑ Suite au non payement par l’Allemagne des indemnités de guerre stipulées par le Traité de Versailles, les troupes françaises et belges occupèrent la région industrielle de la Ruhr de janvier 1923 à août 1925. Cette