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Lénine en tant qu’organisateur du parti
| Auteur·e(s) | Nadejda Kroupskaïa |
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| Écriture | 1932 |
Si nous voulons comprendre Lénine en tant qu’organisateur, il faut observer comment il a édifié, pierre après pierre, l’organisation du parti. Examinons son travail d’organisation à Pétersbourg, où il œuvra de 1893 à 1895.
Nous savons qu’il allait enseigner dans les cercles ouvriers. Il lisait aux ouvriers Le Capital de Marx, expliquait l’essence de sa théorie, savait le faire de manière simple et intelligible, invitant les ouvriers à donner leur avis et les aidant à formuler leurs pensées. Mais outre propagandiste, il était un propagandiste-organisateur, qui savait mobiliser chaque membre du cercle, lui confier un travail déterminé. Voici ce qu’écrivit dans ses mémoires le camarade Babouchkine, ouvrier de l’usine Semiannikov, qui fréquentait le cercle d’Ilitch :
« Mais ces conférences nous enseignaient en même temps à réaliser un travail indépendant, à obtenir des matériaux. Nous recevions du conférencier des feuilles avec des questions élaborées, qui exigeaient de nous de connaître et d’observer attentivement la vie de l’usine. Pendant le travail à l’usine, il fallait souvent aller dans un autre atelier sous différents prétextes, mais, en réalité, pour réunir les données nécessaires par des observations, et parfois, à l’occasion, aussi pour converser. Mon coffre à outils était toujours plein de notes diverses, et je m’efforçais pendant le repas de recopier imperceptiblement le nombre de journées et les salaires dans notre atelier. Ilitch mobilisait tout son cercle pour rassembler des données, et quand commencèrent à paraître les feuilles rédigées sur leur base, il nous apprit à les diffuser, à recueillir des opinions sur celles-ci dans les larges milieux ouvriers. »
Le travail de Lénine dans les cercles ouvriers constituait un exemple pour de nombreux camarades.
Son travail pour organiser l’activité du parti à Pétersbourg fut exceptionnel, là où il n’existait jusqu’alors aucune organisation social-démocrate systématique. Méticuleusement et infatigablement, il sélectionna un groupe de compagnons de lutte, examinant chaque homme. Lénine accordait une importance énorme à la cohésion idéologique. Quand le groupe fut suffisamment mûr, et que ses membres se connurent les uns les autres, Ilitch posa la question de la répartition des forces. Les hommes furent répartis par districts. Chacun était affecté à un district déterminé – qu’il étudiait – dans lequel il dirigeait un cercle. Toutes les semaines nous nous réunissions et échangions nos expériences. Lénine interrogeait passionnément chacun sur la manière dont s’était déroulée la causerie avec les ouvriers, ce qu’ils disaient, etc.
Ilitch était très versé dans le travail clandestin, et en exigeait de tous le respect. Je me souviens comment il nous parlait de Mikhaïïlov, populiste, surnommé Dvoérnik, comment celui-ci surveillait dans quelle mesure les affiliés de « La Volonté du Peuple » respectaient les règles de la clandestinité.
Aux membres de notre groupe de Pétersbourg, qu’Ilitch formait aux différentes méthodes clandestines (comme utiliser les cours intérieures de passage, dépister les mouchards, etc.), il exigeait aussi de renoncer au passe-temps intellectuel habituel à cette époque : visites, conversations non pratiques, « bavardage », comme nous disions alors. AÀ cet égard, Ilitch avait certaines traditions révolutionnaires.
Je me souviens comment Lidia Mikhaïïlovna Knipovitch, ancienne populiste, me réprimanda une fois pour être allé au théâtre avec un homme qui travaillait avec moi dans un cercle. Ilitch réprimandait nos jeunes gens pour leurs visites mutuelles. Zinaïïda Pavlovna Krjijanovskaïaï se souvient qu’un jour, avec son amie Iakoubova, elle alla voir Lénine, qui habitait près de chez elle, sans avoir rien à traiter avec lui ; elle ne le trouva pas chez lui. Vers minuit, quelqu’un sonna. C’était Ilitch, qui arrivait de l’autre côté de la Porte de la Neva, fatigué, avec un certain air maladif. Il commença à demander, alarmé, ce qui était arrivé, pourquoi elles étaient venues, et, quand on lui dit que c’était simplement pour faire un tour, il grogna : « Ce n’est pas très sensé » , et il partit.
Zinaïïda Pavlovna raconte comment elles en restèrent troublées. Et elle évoque un autre cas très intéressant. L’organisation grandissait, il fallait lui donner la forme qui convenait. On élut un trio dirigeant (Lénine, Krjijanovski et Starkov), qui devait être le centre organisationnel et littéraire, devant lequel chaque district devait, un jour déterminé chaque semaine, rendre compte en détail de son travail. Les districts devaient se réunir au plus une fois par mois. Tous acceptèrent cette nouvelle organisation, mais Stepan Ivanovitch Radtchenko, grand organisateur des cercles étudiants, habitué au système de « direction unipersonnelle », non élu dans ledit trio, s’agita et essaya de démontrer aux camarades qu’avec cette organisation les « districts » étaient simplement des exécutants, et non des camarades de travail, qu’ils se disperseraient complètement et se verraient privés de la participation au travail commun, lequel se trouverait entièrement entre les mains du trio, etc., etc. Les « districts » s’inquiétèrent. Le passage de « camarade » à « exécutants » s’avéra surtout offensant, car ils y voyaient un acte de défiance. On décida de protester contre cette attitude du trio. La réunion se tint chez Stepan Ivanovitch, et la protestation fut lue au trio surpris. Ilitch répondit par un discours fougueux, dans lequel il essaya de démontrer l’impossibilité, dans les conditions russes, du « démocratisme primitif » ; il parla de la nécessité de l’organisation, du fait que cette organisation était motivée par les besoins de la cause, et, absolument pas, par la défiance envers quiconque. Les camarades se calmèrent. Cette nuitlà, Lénine vint me raconter cet incident, qui l’avait ému ; il disait que le malentendu survenu était extrêmement caractéristique, et me répéta le discours ardent qu’il venait de prononcer.
En toute vérité, je n’accordai pas alors d’importance particulière à cet incident ; mais il s’agissait de quelque chose de très typique : en lui, comme en une goutte d’eau, se reflétaient les difficultés qui surgissaient dans les premières années dans l’organisation des organes dirigeants. Dans les premiers pas de la formation des organisations du parti, il s’avérait difficile de surmonter le manque d’habitude de travailler dans une organisation sous une direction déterminée.
En décembre 1895, le noyau directeur du groupe, dirigé par Lénine, fut incarcéré. Mais même depuis la prison, Ilitch dirigeait le mouvement. Au reste du groupe se joignirent de nouveaux hommes, formant l’« Union de lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière ». AÀ mesure que le mouvement se développait, des groupes se constituaient également dans d’autres villes : Moscou, Kiev, etc.
Depuis la prison, Ilitch commença à insister pour la convocation du Premier Congrès, à écrire un programme populaire du parti ; il soulignait l’énorme portée organisationnelle que revêtait le programme. Ce congrès se réunit en 1898, alors que Lénine était déjà en déportation, mais la majorité de ses délégués furent arrêtés peu après la clôture. Au congrès, ni le programme ni les statuts ne furent adoptés. En exil, Lénine commença à méditer sous tous les aspects l’immense travail d’organisation nécessaire pour préparer convenablement le congrès du parti.
Toujours en Sibérie, il entreprit de rassembler des forces pour l’organisation de l’organe central à l’étranger, l’Iskra , autour duquel il projetait de créer le propagandiste, l’agitateur et l’organisateur collectif de l’organisation du parti. Je n’examinerai pas en détail le travail d’organisation extraordinaire accompli par Lénine pour faire de l’Iskra un véritable centre organisateur, car celui-ci a été suffisamment élucidé dans la presse. Ilitch ne craignait pas la besogne la plus ingrate et modeste. Sans ce travail ingrat, quotidien et invisible, on ne pouvait rien obtenir à cette époque. Ce labeur quotidien et invisible s’alliait à une compréhension claire de ce qu’il fallait faire, et à l’habileté de regrouper autour du travail fondamental de nouveaux cadres, toujours plus nombreux.
Le rôle joué dans l’organisation du parti par les « agents » de l’Iskra est notoire. On conserve des lettres écrites par Lénine à cette époque à différents camarades et organisations, qui démontrent clairement comme il méditait sur chaque détail organisationnel, comme il se préoccupait de préparer une organisation soudée étroitement aux masses ouvrières, qui fût la véritable dirigeante de la classe ouvrière, son détachement d’avant-garde.
Dans la brochure Que faire ? , rédigée en 1902, les conceptions organisationnelles de Lénine se reflètent de manière incomparable. Cette brochure, qui porte le sous-titre « Questions brûlantes de notre mouvement » , aborde les problèmes d’organisation non de façon étroite, mais leur accorde une ampleur de principe considérable ; elle démontre comment tous les maillons organisationnels doivent être liés ensemble, quel doit être le membre du parti et quelle doit être l’organisation du parti, pour constituer une organisation combative, capable de réaliser les tâches colossales que l’histoire assignait au mouvement ouvrier russe.
La brochure Que faire ? imprima un élan considérable à la compréhension des problèmes d’organisation.
La direction du travail du comité d’organisation pour la convocation du congrès rendit possible, enfin, le Deuxième Congrès. Je ne m’attarderai pas en détail sur le Deuxième Congrès. La lutte se développa autour du premier article des Statuts du Parti ; l’importance de cette bataille a été suffisamment évoquée dans notre presse.
Lorsqu’en 1904 il devint évident que les lignes des bolcheviks et des mencheviks divergeaient de plus en plus, que les mencheviks ne construisaient nullement le parti dont le prolétariat avait besoin, Lénine entreprit un intense travail d’organisation au sein de la fraction bolchevique. Il était indéniable que la révolution approchait et qu’il fallait à tout prix créer un groupe dirigeant fidèle, sans réserve, à la cause de la classe ouvrière, énergique, audacieux, étroitement lié aux masses. Un tel groupe ne pouvait se former sans un vaste travail d’organisation préalable. Et de nouveau, Lénine s’attela à la tâche ingrate et infatigable de sélectionner les hommes, de les souder et de les instruire. Un nouveau journal clandestin fut fondé à l’étranger – Vperiod (En avant) –, un autre congrès fut préparé, qui se réunit au printemps 1905 et auquel les mencheviks refusèrent de participer. Ce congrès examina la situation et élabora une série de résolutions capitales sur les problèmes relatifs à ce qu’il convenait de faire dans la prochaine révolution. Lénine attribuait une importance immense aux congrès du parti dans les nouvelles conditions. Il estimait que le parti devait prendre en compte toutes les conditions de la lutte, toutes les possibilités, l’expérience des masses, ce qui les préoccupait à l’instant donné, etc. Lénine considérait que la classe ouvrière devait, selon les circonstances, tantôt attaquer – et de manière différente, en considérant toutes les conjonctures –, tantôt battre en retraite pour un temps – « reculer pour mieux sauter » , disait-il. La tactique devait être très flexible. De la justesse tactique dépendait la victoire du prolétariat, sa capacité à avancer.
Aux yeux d’Ilitch, les congrès revêtaient une signification exceptionnelle pour l’élaboration de la tactique. Il importait non seulement de convoquer le congrès : il importait de le convoquer au moment nécessaire, d’y soulever les problèmes d’une importance particulière, de les résoudre en temps opportun, de préparer leur solution correcte. Tout cela exigeait un immense travail d’organisation. Et pour comprendre le rôle de Lénine comme organisateur du parti, il faut observer quand et pour quelles questions furent convoqués, du vivant de Lénine, les congrès et conférences du parti, remarquer le travail préparatoire effectué. Prenons le Troisième Congrès du Parti[1] . Pouvait-on le reporter ou non ? Les mencheviks ne se pressaient pas. Les bolcheviks, dirigés par Lénine, constatant l’imminence de la révolution, décidèrent de le convoquer à tout prix, y modifièrent les Statuts du Parti dans l’esprit voulu par Lénine, le transformant ainsi en un parti combatif, discutèrent de questions capitales concernant l’attitude envers la paysannerie, comment associer les masses paysannes à la lutte, examinèrent le problème de l’insurrection armée.
Si nous examinons l’attitude de Lénine durant la révolution de 1905, nous verrons l’immense travail d’instruction qu’il accomplit pour préparer l’insurrection armée : il écrivit des lettres à l’organisation de combat, aida à se procurer des armes, s’entretint avec Krassine – spécialiste des préparatifs de l’insurrection armée –, avec d’autres responsables militaires, avec des membres des détachements ouvriers armés, etc. Puis, lorsqu’il devint clair que la révolution ne pouvait triompher par la lutte armée, comme Lénine lutta pour l’utilisation de la tribune de la Douma, quelle lutte idéologique et organisationnelle il mena contre les ultimatistes et les otzovistes[2] ! Celui qui pense que cette lutte fut purement théorique se trompe profondément : elle fut aussi organisationnelle : convocation de différentes réunions et conférences, sélection des hommes, leur instruction, entretiens, réunions avec les membres de la minorité bolchevique à la Douma, etc. Lénine intervint peu ouvertement durant la révolution de 1905 – ce qui était impossible en raison des conditions policières – ; il écrivait surtout, mais les journaux étaient systématiquement saisis, et beaucoup de ses articles furent publiés sous divers pseudonymes. L’activité organisationnelle est, par essence, un travail peu apparent, et c’est pourquoi nous avons souvent rencontré une sous-estimation du travail d’Ilitch en 1905. Pourtant, précisément, le travail d’organisation de 1905 pourvut le parti d’une compréhension profonde de toute une série de tâches, qui lui fut si vitale par la suite, y compris durant la préparation de la Révolution d’Octobre.
Les années de réaction furent des années où Lénine intensifia particulièrement la lutte sur le front idéologique, tout en mesurant l’importance de l’organisation pour la cohésion du parti ; parallèlement, il tira les leçons de l’expérience organisationnelle de 1905. Dès le début de la seconde émigration, Ilitch accomplit un grand travail pour rassembler les forces du parti prêtes à poursuivre la lutte, pour former des cadres ouvriers en vue de la nouvelle révolution (école de Longjumeau[3] ). La conférence de Prague[4] , qui revêtit une importance extraordinaire, fut longuement et soigneusement préparée ; la ligne de travail réfléchie et discutée à l’avance y fut adoptée de manière nouvelle. Ensuite, Lénine s’installa à Cracovie, où il réalisa un énorme travail d’organisation pour diriger directement l’action en Russie dans les conditions de la nouvelle montée révolutionnaire. Des réunions s’y tenaient régulièrement avec les militants russes et la minorité bolchevique à la Douma.
Puis vinrent les années de guerre. Le travail se déploya à l’échelle internationale, exigeant à nouveau un immense labeur d’organisation pour préparer les conférences de Zimmerwald et de Kienthal[5] ; l’action en Russie se combina étroitement avec la lutte internationale du prolétariat.
Le travail d’organisation de Lénine s’entrelaçait de la façon la plus étroite avec l’étude de la réalité, avec le travail de propagande et d’agitation ; mais précisément, cette coordination conférait au travail organisationnel de Lénine une force singulière, le rendait particulièrement efficace.
Notre parti arriva à l’insurrection d’Octobre doté d’une expérience organisationnelle précieuse, qui lui permit de conduire la classe ouvrière à la victoire. Le rôle de Lénine dans l’accumulation de cette expérience et dans son analyse est immense.
Extrait du recueil de Kroupskaya :
Apprenons à travailler auprès de Lénine (en russe), 1932.
- ↑ Le IIIe congrès du POSDR, préparé et dirigé essentiellement par la fraction bolchevique et par Lénine, s’est tenu à Londres entre le 25 avril et le 10 mai 1905.
- ↑ Otzovisme (du verbe russe otzovat : retirer, révoquer) ; Courant apparu en 1908 dans le parti bolchevique qui exigeait, vu la réaction consécutive à la défaite de la révolution de 1905, le rappel des députés socialdémocrates de la IIIe Douma d’État et la cessation du travail dans les organisations légales pour se consacrer uniquement au travail clandestin. Les ultimatistes étaient un courant proche de l’otzovisme et faisaient front avec lui.
- ↑ L’École de Longjumeau, près de Paris, fut crée par le centre bolchevique à l’été 1911 pour les travailleurs arrivant de Russie. Lénine y donna plusieurs conférences sur l’économie politique, la question agraire, ainsi que la théorie et la pratique du socialisme.
- ↑ Il s’agit de la « 6e Conférence nationale du POSDR » qui s’est tenue à Prague du 18 au 30 janvier 1912 et qui ne rassembla, de facto, que les bolcheviques, qui se constitùrent alors formellement et définitivement en un parti distinct des autres fractions et courants de la social-démocratie russe.
- ↑ Zimmerwald et Kienthal sont les noms des villages suisses où eurent lieu des conférences socialistes internationales contre la guerre, respectivement les 5-8 septembre 1915 et les 24-25 avril 1916.