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Lénine dans les cercles ouvriers de Pétersbourg en 1894
| Auteur·e(s) | Arseni Bodrov |
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| Écriture | 1972 |
Cette époque fut pour nous la plus intense en termes de développement intellectuel. Chaque minute nous était précieuse, chaque heure libre était planifiée à l’avance, et toute la semaine se déroulait selon un emploi du temps rigoureux. Quand on repense aujourd’hui à cette période, on s’étonne encore d’où nous venait l’énergie pour une vie si trépidante… Nous étions alors submergés par les connaissances qui nous entouraient et par la soif de les assimiler…
C’est ainsi que se préparait le travail à Pétersbourg, près de la Nevskaïïa Zastava, à la fin de l’automne 1894, où s’organisait lentement un travail constructif au sein des cercles militants.
Nous vivions à trois dans un minuscule réduit, et j’avais invité Baïkï ov, de l’usine Semiannikov. C’est là que Vladimir Ilitch vint nous trouver. Après les salutations, il s’assit sur un tabouret, embrassant du regard notre misérable logis… Il nous demanda où nous travaillions. Nous parlâmes de nos salaires – quinze roubles par mois, moins deux roubles d’amendes – et de tout le reste. Il secoua la tête et déclara :
— Les ouvriers mariés doivent vivre encore plus mal. — C’est vrai, répondïmâ es-nous. — Pourtant, on peut améliorer le sort des tisserands. Par l’organisation. Il faut créer des cercles. L’ouvrier organisé doit éduquer ses camarades, leur donner de bons livres. Leur expliquer d’où viennent les fabricants, comment ils volent la moitié des salaires en les appelant « profits ». Quand les ouvriers sauront lutter contre les capitalistes, nous déclencherons une grève générale dans toutes les usines. Nous exigerons la réduction de la journée de travail et l’augmentation des salaires. Les militants formés dans les cercles dirigeront les grèves. La police arrêtera, emprisonnera… Mais pour mieux combattre, les ouvriers devront exiger la libération de leurs camarades. Si on refuse, ils ajouteront des revendications politiques : liberté de grève, des syndicats, de parole et de presse. On ne cédera rien d’emblée. Les ouvriers comprendront alors que le tsar est du côté des capitalistes, et qu’il faut lutter contre eux.
Sa voix ferme, son regard inoubliable, ses paroles vibrantes et exigeantes nous captivaient. Notre volonté se renforçait.
À partir de ce moment, chacun de nous sut qu’il était prêt à se battre jusqu’à la dernière goutte de sang pour la cause d’Ilitch et des opprimés… … Dans cette maison où vivaient mon frère Philippe Bodrov et moi-même, Vladimir Ilitch Lénine venait chaque dimanche, dans notre réduit. Voici comment tout commença…
« Parlons socialisme… »
Un jour, une institutrice (de l’école du dimanche) – j’ai oublié son nom – me suggéra : — Pourquoi ne pas former un cercle ? Un petit groupe. Un étudiant ou une étudiante viendra chez vous… Les Tolkov devraient déménager, votre collectif est trop hétéroclite – il y a peut-être un indicateur. Et seize personnes, c’est trop visible… Nous, c’est-à-dire mon frère Philippe Bodrov et moi, avons donc déménagé au numéro 42 de la Nevskaïïa Zastava. Dans cette maison, nous avions loué un réduit – une petite remise. Un lit de bois, une minuscule table et deux tabourets : rien de plus ne tenait. Nous vécûmes un mois dans cette pièce sans aucune visite. Puis une institutrice, probablement Nadejda Konstantinovna (Kroupskaïïa), me dit : — Soyez chez vous dimanche prochain. Un étudiant viendra à quatre heures pour les leçons. Elle ajouta plus bas, presque en chuchotant : — N’oubliez pas de lui demander le mot de passe. Le mot était « faucille » ou « marteau » – je ne me souviens plus exactement. Le lendemain, mon frère Philippe Bodrov, Boris Joukov (un ouvrier de notre usine) et moi nettoyâmes le sol et attendïâmes. À quatre heures précises, on frappa. Nous ouvrïmâ es : un jeune homme se tenait là, vêtu d’un manteau usé et d’une casquette miteuse, souriant. Un garçon sympathique. Bien que pauvrement habillé pour l’hiver, il avait l’air soigné, presque ouvrier. Nous comprïâmes aussitôt : c’était l’étudiant. Après le mot de passe échangé, nous l’accueillïâmes, fermâmes la porte et lui offrïâmes du thé avec du pain blanc pour le réchauffer – l’hiver était rude, et c’était tout ce que nous avions. La conversation s’engagea naturellement. Il savait captiver, intéresser. Son sourire était lumineux, ses yeux bienveillants irradiaient une chaleur singulière. — Vous êtes organisés ? Demanda-t-il. — Oui, répondïmâ es-nous. — Parfait, dit-il. Il faut multiplier ces cercles pour que les ouvriers comprennent vite qui vit comment, et de quoi. Nous sirotions notre thé lorsqu’il lança soudain : — Savez-vous d’où les capitalistes tirent leurs profits ?
Nous ignorions tout. Il plissa légèrement les yeux et reprit : — Prenons un atelier artisanal, disons… une fabrique de samovars. Dans cet atelier, travaillent une centaine d’ouvriers. Calculons : le patron achète une tôle pour un rouble. Combien de samovars en tiret-il ? Disons quatre. Chaque samovar lui coûte donc vingt-cinq kopecks. Ensuite, il paie dix kopecks par samovar pour le travail. Le coût monte à trente-cinq kopecks. Ajoutons cinq kopecks pour le chauffage, l’éclairage et les réparations. Total : quarante kopecks par pièce. Ces chiffres sont approximatifs… Le patron vend ces samovars et empoche un profit. Mais d’où vient ce profit ?…
Notre étudiant parla longuement, expliquant que le patron s’enrichit en volant l’ouvrier, en le payant moins que la valeur de son travail. Les exemples se multipliaient, si clairs qu’on se demandait : « Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? »
Il abordait tous les sujets avec des mots accessibles aux travailleurs. La question nationale, par exemple :
— Vous insultez souvent les Juifs, les Tatars, les Polonais – « tête de Youpin » ou « tête de Tatar ». Mais réfléchissez : quelle différence entre un Juif, un Tatar ou un Polonais ? Qu’il ait la peau blanche, jaune ou noire ? S’il est ouvrier, le capitaliste lui suce le sang comme à vous. Il vit dans la faim, l’oppression, l’ignorance. Pourquoi serait-il inférieur ?
Ces mots nous frappèrent. Élevés à croire le « pravoslavny »[1] supérieur, nous comprïmâ es soudain que c’était l’exploitation, et non la religion, qui unissait les opprimés.
Sur la guerre, il disait : — L’Église vous enseigne que le Turc est un « infidèle maudit » à exterminer. Mais ces « ennemis » sont des ouvriers et paysans comme vous. Jamais vous ne vous êtes querellés. Qui profite de la guerre ? Les capitalistes ! Ils vendent armes et canons, colonisent des terres. Vous ? On vous tue au front. Puis, une fois les usines reconverties, on vous jette à la rue. Calculez vos « bénéfices »…
Chaque dimanche, il venait chez nous à quatre heures. C’étaient nos meilleurs jours. Nos yeux s’ouvraient littéralement. Après ces entretiens, tout nous semblait plus clair. Il arrivait, retirait son mince manteau rapiécé et sa casquette délavée, les pliait soigneusement, nous serrait la main et demandait avec douceur :
— Alors, je ne vous ennuie pas encore ? Comment osait-il poser une telle question ! Nous en étions presque offensés. Il plissait alors les yeux, nous observait attentivement, souriait et ajoutait :
— Allons, camarades, ne vous fâchez pas… C’était une plaisanterie. Puis il s’asseyait à table. Nous avions préparé du thé et du pain blanc – quand nous en avions les moyens. Nous sirotions notre breuvage sous la lueur d’une lampe artisanale : un bidon de kérosène coiffé d’un verre épais. L’électricité ? Inconnue à l’époque, même les usines éclairaient au gaz. Nous écoutions, captivés, oubliant tout le reste.
Aujourd’hui encore, ces soirées m’émeuvent. Je le revois, vivant : affable, simple, accessible. Parfois, son visage s’assombrissait un instant – sa vie devait être rude –, puis il retrouvait son sourire et demandait : — À quoi songez-vous donc ? Nous songions ? C’était lui le songeur ! Mais nous commencions à comprendre bien des choses… Un jour, il arriva comme toujours à quatre heures, se dévêtit et déclara : — Aujourd’hui, mes amis, parlons socialisme. Savez-vous ce que c’est ? Nous l’ignorions. Le mot nous était familier, mais sa substance nous échappait. Boris Joukov osa même demander : — Peut-être une machine révolutionnaire ? Ridicule, certes. Mais que savions-nous alors ? Ce jour-là, il nous parla du renversement de l’autocratie, de la révolution. Jamais je n’oublierai. Nous buvions ses paroles. Cet homme était un brasier – haine et exaltation mêlées, poudre vive incarnée. Tout devenait limpide ! Quel esprit vaste, quelles pensées grandioses ! — Quand nous aurons renversé le tsar et les capitalistes, disait-il, quand le pouvoir sera entre nos mains, nous bâtirons le socialisme… Sous le socialisme achevé, l’ouvrier ne travaillera plus que cinq ou six heures par jour. Après le travail, il se divertira, ira au théâtre, étudiera, lira les plus grands livres, jouera du violon, écrira même des poèmes… Nous l’écoutions, hypnotisés. Cela semblait incroyable. Nous qui peinions quinze heures par jour, le ventre vide, irions au théâtre ? Nous, la misère incarnée, manierions violons et vers ? Mais sa passion était contagieuse. Peu à peu, nous commençâmes à croire. Seule l’exécution nous échappait. Il expliqua : — Bien sûr, sous le socialisme, les usines ne ressembleront pas à vos antres actuels. Nous construirons de vastes complexes modernes, baignés de soleil et de fleurs, dotés de machines puissantes. Car si nous entrons dans le socialisme avec ces vieux caveaux comme votre fabrique, ce ne sera qu’un leurre. Sous le socialisme, tous auront vêtements, pain, viande, beurre à profusion. Alors l’ouvrier pourra cultiver arts et plaisirs… Ce jour-là, nous demandâmes, incrédules : — Mais… ce bonheur est-il possible ? On dirait un conte ! — Non pas « peut-être », mais « sera » ! trancha-t-il. Et cela adviendra ! À condition que les ouvriers s’organisent fermement. Puis il se leva, enfila son manteau et annonça : — Camarades, aujourd’hui sera ma dernière visite… Nous comprïâmes : la police traquait ses allées-venues. La douleur de la séparation nous transperça.
— Comment ça ? protestâmes-nous en chœur. — Je n’ai plus le choix, murmura-t-il. Aucun mot ne peut décrire notre chagrin. Nous le regardions, déjà debout près de la porte…
- ↑ C’est-à-dire le chrétien orthodoxe.