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Lénine au congrès de Stockholm du POSDR
| Auteur·e(s) | Anatoli Lounatcharski |
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| Écriture | 1980 |
Je prie le lecteur de ne pas considérer cet article comme une étude approfondie du Congrès de Stockholm[1] . Un tel travail exigerait de longues recherches préalables. Ce texte, rédigé à la demande de la rédaction de cette revue, ne représente que les impressions personnelles d’un participant à ce congrès, dans la mesure où sa mémoire a pu les préserver.
L’idée d’un rapprochement entre les deux fractions de fait du POSDR – désormais scindé en deux partis – surgit naturellement. Certes, à l’époque où les négociations s’intensifièrent, deux courants souterrains traversaient déjà le parti. L’un persistait non seulement à affirmer, mais à croire que la révolution progressait. Même après l’échec de décembre 1905, la foi en une nouvelle vague révolutionnaire immédiate restait vive au sein du congrès. AÀ cette époque, elle habitait encore Vladimir Ilitch lui-même.
Quant aux mencheviks – dont une partie, on le sait, sombra plus tard dans le liquidationnisme –, dès l’automne 1905, avant décembre, ils penchaient déjà pour l’idée d’un reflux révolutionnaire.
Pourtant, ceux qui anticipaient de nouvelles victoires comme ceux qui prévoyaient une retraite s’accordaient sur un point : la nécessité d’unir les rangs ouvriers, tant pour l’offensive que pour une défense organisée. D’où d’interminables négociations cherchant des voies vers l’unité. […]
J’entendis personnellement ce genre de raisonnements dans la bouche de Plékhanov. Peut-être sous son influence, les dirigeants mencheviks partageaient-ils cette vision.
Il faut cependant préciser que chaque fraction nourrissait l’espoir d’obtenir la majorité au Congrès de Stockholm. On imaginait que le congrès prendrait une teinte politique claire, simplifiant ainsi l’unification. […]
Les questions centrales à l’ordre du jour étaient, comme on sait, la révision du programme agraire, la Douma et l’insurrection armée. Sur ces trois piliers reposait l’édifice problématique de l’unification.
La question agraire ouvrit les débats. Plusieurs programmes s’affrontaient. Lénine et les bolcheviks soutenaient la nécessité de déclarer la terre nationalisée en cas de victoire révolutionnaire. Sur ces terres nationalisées, l’économie paysanne devait naturellement se développer. Lénine ne redoutait pas le renforcement de l’État, convaincu qu’un gouvernement ouvrier-paysan issu de la révolution
empêcherait toute réaction. AÀ ses yeux, la nationalisation marquait l’aboutissement logique de la révolution bourgeoise elle-même, la propriété privée foncière représentant à ses yeux un vestige féodal.
Les mencheviks, sceptiques quant à une victoire révolutionnaire définitive, adoptèrent une position mitoyenne avec leur programme dit de « municipalisation ». Ni distribution directe aux paysans (comme lors de la Révolution française), ni nationalisation intégrale. Ce programme embrouillé se compliqua encore durant les travaux du congrès. […]
De nombreux rapporteurs intervenaient sur la question agraire, mais le cœur du débat se résumait à l’affrontement entre Plékhanov et Lénine. Lénine exposa ses idées en premier. L’essence de son discours reposait sur la nécessité, d’une part, d’abolir toutes les traces du régime foncier seigneurial en créant des comités paysans révolutionnaires, et d’autre part, d’impliquer profondément la paysannerie dans la lutte et l’action révolutionnaires. Én combattant concrètement pour la terre, disait-il, le paysan se libérerait plus facilement de ses préjugés monarchistes et s’engagerait fermement en faveur d’une révolution politique achevée, vers une république démocratique radicale. Pour tous, il était clair que Lénine orientait son discours vers un gouvernement révolutionnaire conséquent, où les socialistes domineraient ou exerceraient une influence décisive.
Le rapport de Lénine, comme toujours, fut brillant, passionné et convaincant, empreint d’une foi inébranlable dans la révolution. Aujourd’hui, en repensant à ce discours et en le comparant aux positions plus audacieuses qu’il adopta après 1917, je vois une continuité organique. Onze ans plus tard, éclairé par l’expérience révolutionnaire, Lénine non seulement approfondit ces idées, mais formula avec une clarté classique les conditions d’une révolution ouvrière-paysanne : achever la révolution agraire de la petite paysannerie et initier l’édification communiste. AÀ la lumière des événements ultérieurs, la prescience de sa position à Stockholm apparaîêt dans toute sa magnitude.
Én parfaite opposition – par le style, la forme comme le fond – se dressait le camarade « John », alias Maslov. Dégingandé, éteint, indécis, il monta à la tribune et se mit à marmonner son discours. Aux cris « Plus fort ! » , il haussait à peine le ton avant de retomber dans un bredouillement. Par moments, il s’interrompait, comme à court de souffle, restant suspendu à la tribune dans une impuissance grotesque. Sa prestation, moins une réponse à Lénine qu’une démonstration par l’absurde des tempéraments opposés au sein du parti, frappa par son indigence.
Puis vint Plékhanov, déployant tout le charme de son éloquence et l’autorité de son prestige. Son débit légèrement théâtral déçut même une partie de l’audience provinciale. […] Dans son discours, autant que je m’en souvienne, Plékhanov arguait que le paysan, incendiaire de manoirs, reste un esclave prompt à se prosterner devant le « tsar-père » ; qu’une alliance avec lui ne mènerait jamais à un gouvernement révolutionnaire conséquent ; que la nationalisation, loin de servir le socialisme, ne ferait que renforcer un État qui nous serait hostile, voire réactionnaire.
Je ne m’étendrai pas sur les péripéties des autres interventions, leurs traits moins saillants s’étant effacés de ma mémoire. […] Je me souviens nettement de l’idée de Lénine, que je repris dans ma réplique à Plékhanov. Ce dernier imaginait que par « prise du pouvoir », Lénine entendait une quasidictature personnelle. Lénine rejetait avec indignation cette interprétation, se démarquant de tout blanquisme. Il expliquait avec pédagogie qu’il s’agissait d’une conquête du pouvoir par les masses ouvrières et paysannes. Mais pour Plékhanov, cette musique était étrangère. Il ne voyait que deux issues : un coup d’État de conspirateurs ou une assemblée constituante engendrant au mieux un gouvernement bourgeois-démocrate bigarré.
Én définitive, les mencheviks firent adopter leur résolution, mais y greffèrent amendements et retouches. Le congrès passa ensuite à l’évaluation de l’état général de la révolution et, par conséquent, à la tactique que le moment imposait au parti révolutionnaire. […] Il apparut clairement – ce que nous
savions déjà – que les mencheviks, suite à la défaite de décembre à Moscou, avaient regressé vers leurs positions hérétiques semi-libérales originelles.
Ils ressuscitèrent le slogan du soutien à la bourgeoisie oppositionnelle, insistant même sur le fait que cette bourgeoisie libérale, bien que capitaliste, restait « occidentalisée » et « civilisée ». Quant à la paysannerie, avec sa gueule mal lavée, elle pouvait à tout moment se muer en rempart de l’autocratie. […]
La résolution sur l’actualité politique fut rédigée par Lénine, qui m’associa à ce travail ainsi que deux ou trois autres camarades. Élle fut présentée sous nos noms, mais ne recueillit que les voix bolcheviques.
La bataille se poursuivit autour d’une autre résolution consacrée spécifiquement à la question de l’insurrection armée. Krassine en fut le rapporteur. Conscient des tensions avec les mencheviks sur ce sujet, il expliqua avec prudence et rigueur la distinction entre notre conception de l’insurrection et tout putschisme. Je me souviens de la réponse cinglante de Iaroslavski à Tchérevane, qui invoquait notre « immaturité révolutionnaire » pour exiger une préparation « purement politique », voire « psychologique ». Iaroslavski parla en homme ayant respiré la vraie poudre, intimement lié à la pratique concrète de la préparation technique de l’insurrection et au travail de propagande dans l’armée. Ce fut sur ce point que j’intervins dans mon discours principal au congrès, ridiculisant l’idée de « prise du pouvoir » que Plékhanov nous attribuait.
Je déclarai qu’à notre époque, une telle prise de pouvoir n’existait que dans les opérettes, et que nous, bolcheviks, n’avions rien à voir avec ces perspectives d’aventures conspiratrices. […]
Le congrès s’acheva par la cristallisation de deux positions inconciliables, malgré des tentatives de réconciliation organisationnelle. Vladimir Ilitch, Staline, Krassine et d’autres dirigeants de notre fraction insistèrent, après des débats éprouvants, pour maintenir un Comité central unifié du parti, bien qu’ils sussent pertinemment qu’aucun travail commun n’en sortirait. Cependant, l’état d’esprit du parti était tel qu’assumer la responsabilité d’une rupture eût été imprudent. Il fut décidé de démontrer par la pratique que les mencheviks, en cherchant à éliminer le bolchevisme, nous pousseraient inévitablement à proclamer notre autonomie.
Nous avions pleine conscience de notre cohésion et de la clarté de nos idées. Nous savions que le menchevisme ne pourrait ni nous absorber ni nous assimiler.
Le Congrès de Stockholm avait déjà révélé du côté bolchevik une phalange de militants solides et lucides. Malgré le brillant culturel des arguments plékhanoviens, aucune majorité menchevique ne pouvait, me semble-t-il, masquer aux yeux d’un observateur attentif le poids infiniment supérieur des révolutionnaires bolcheviks.
Nous quittâmes le congrès non pas désillusionnés ou vaincus, mais triomphants.
[1926]
- ↑ Il s’agit du IVe Congrès du POSDR (dit d’Unification) qui s’est tenu à Stockholm en avril 1906.