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Lénine – Kaplan. Ouritsky – Kannegisser (sur la tentative d’assassinat de Lénine)
| Auteur·e(s) | Nikolaï Boukharine |
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| Écriture | 1er septembre 1918 |
Lorsque les grands tyrannicides – Jeliabov, Perovskaïïa, Kaliayev – entraient en scène dans l’histoire, d’un côté se trouvaient des crétins couronnés, des uniformes brodés d’or avec une machine à la place du cerveau, et de l’autre – des natures véritablement héroïques, le « sel de la terre », les meilleurs représentants du peuple, dont l’horizon dépassait l’entendement des idiots en culotte de général. Pourquoi en était-il ainsi ? Pourquoi la supériorité véritablement humaine était-elle du côté de ceux qui lançaient des bombes, et non de ceux qui les recevaient ?
La clique tsariste et sa bureaucratie bariolée – militaire, policière-gendarmerie, cléricale – s’appuyait sur une classe pourrissant sur pied. Les jeunes nobles et leurs pères hémorroïdaux, dont la vocation se résumait à dilapider les domaines ancestraux, étaient incapables de produire la moindre force créatrice. Chtchédrine avait déjà superbement caractérisé leur slogan « idéal » fondamental : « Bouffer ! »
Une classe lubrique, avide, impuissante, uniquement consommatrice, « bouffante », ne pouvait engendrer un seul « héros » dépassant ne serait-ce qu’un peu cette idéologie porcine. À l’inverse, la bourgeoisie progressiste et l’intelligentsia plébéienne débordaient alors de forces juvéniles. C’est elles qui devaient enfanter le nouveau. Elles devaient faire passer l’inertie du système féodal au feu d’une critique dévorante. Leur horizon intellectuel et leur bagage dépassaient largement ceux de leurs ennemis de classe – les représentants de la sauvagerie terrienne. La noblesse mourante, pourrissante, empoisonnait l’air de sa décomposition. La bourgeoisie et l’intelligentsia « démocratique » commençaient à peine à entrer dans l’arène de la lutte vitale.
Aujourd’hui, ces rapports sont inversés. Au pouvoir, après l’avoir conquis en Octobre, se trouve la classe la plus jeune et la plus révolutionnaire de la société capitaliste : le prolétariat.
Aujourd’hui, des pygmées, des minuscules pathétiques, tirent sur des géants de la pensée, de la parole, de l’action, du labeur acharné.
Lénine et Kaplan. Quelle « flatteuse » comparaison pour cette nouvelle Charlotte Corday ! Lénine : génie de la révolution mondiale, cœur et cerveau du grand mouvement prolétarien, chef unique sur toute la terre.
Son esprit analytique lui confère une prescience quasi prophétique. Relisez ses anciens discours – ne serait-ce que ceux de la conférence d’avril 1917 – et vous y verrez des exemples inégalés de clairvoyance historique frôlant la divination. Son horizon, ce n’est pas « son » clocher, mais le monde entier. Il a « consommé théoriquement » l’expérience de tout le mouvement mondial et en a tiré un schéma précis et rigoureux de la révolution. Sa république – les « Soviets », l’« État-Commune » –
incomprise de beaucoup, est devenue le slogan mondial du prolétariat. Analyste suprême, le camarade Lénine a assimilé en lui la volonté colossale d’action que seul le prolétariat peut développer. Sa main est une main de fer. Sa voie est droite, grandiose. Cette main de fer ne tremble jamais, et Lénine, traversé deux fois par des balles, les poumons perforés, perdant son sang, refuse l’aide et marche seul, pour le lendemain matin, alors qu’il frôle encore la mort, lire les journaux, écouter, savoir, voir si la machine de la locomotive nous portant vers le bouleversement mondial ne s’est pas enrayée.
Voilà le grand héros du prolétariat ! Son nom éveille chez les ouvriers de tous les pays un seul sentiment : une passion révolutionnaire grandissante. Et c’est pourquoi son nom est tant haïï par la bourgeoisie mondiale, des marchands russes aux propriétaires des gisements d’or africains. Car il est le chef reconnu de l’insurrection ouvrière mondiale.
Et à côté de Lénine ; Kaplan. Une petite-bourgeoise fanatique et bornée, persuadée peut-être sincèrement que Lénine a perdu la Russie ; qui ne comprend sans doute pas que ses mains étaient guidées par ceux qui ont leurs sombres bureaux dans la City de Londres ou paradent sur la Cinquième Avenue de New York après des tractations dans la rue des banquiers, Wall Street. On a honte pour ces gens minuscules, insignifiants comme la poussière du chemin. On ne s’intéresse même pas à leur sort. Car ils sont trop petits, trop vils.
Ou observez « l’étudiant polytechnicien » Kannegisser et comparez-le à sa victime. Le camarade Ouritski, quart de siècle debout à son poste, sentinelle inébranlable, connu du prolétariat d’au moins quatre pays, maïôtrisant presque toutes les langues européennes, formé à l’école de sept ans de prison et ayant trempé ses nerfs comme l’acier…
Face à lui ; un junker, fuyant après l’assassinat d’un dirigeant prolétarien sous l’aile de la Chambre de commerce anglaise, un homme se déclarant « juif, mais noble » – figure typique de ceux dont « la voix divine » disait jadis : « Étudie – tu seras étudiant ; échoue – tu seras officier ». Honteux de sa judéité, s’enorgueillissant de sa noblesse tout en se proclamant socialiste, jeune garde-blanc – n’est-ce pas une « figure brillante » ? Sans compter qu’il est le cousin de Philonenko – le bourreau, ce même Philonenko qui rédigeait jadis des notes de bourreau pour le général Kornilov.
Voilà les gens que la bourgeoisie envoie pour régler ses comptes avec les chefs du prolétariat. Pauvres gens ! Pauvre, méprisable bourgeoisie !
AÂmes mesquines et haineuses, incapables de voir la véritable grandeur qui croïôt partout, irrépressible, et que ne renverseront pas les lâches coups de feu dans le dos ou la nuque des héros et martyrs du prolétariat.