Lénine à Genève et la révolte du Potemkine

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La douane suisse et le poste des gardes-frontière ne me causèrent aucun désagrément. On ne me demanda ni mon passeport, ni mon nom, ni ma nationalité ; on voulut simplement savoir si j’avais beaucoup de cigarettes ou de tabac. Dans l’intérêt du fisc, probablement.

Et me voilà à Genève[1], dans cette même Genève où s’était organisé le premier groupe du Parti ouvrier de Russie (groupe « Libération du Travail »), où avaient été jetées les bases d’une école marxiste russe et où avait jailli l ’ Iskra [l’Etincelle] qui devait allumer l’incendie révolutionnaire dans un immense pays où régnait l’arbitraire de la bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers ; me voilà à Genève, où habite Plékhanov, esprit mordant, profondément érudit, qui a tant fait pour que moi-même et de nombreux autres camarades deviennent des marxistes, et où vit un homme qui m’est encore peu connu, mais étrangement séduisant, qui attire puissamment par son énergie, par sa passion révolutionnaire, par son immense intelligence et par sa foi illimitée en la classe ouvrière : Lénine.

Il n’était pas tard encore et je me rendis directement de la gare, avec mon modeste bagage, rue de Carouge, la fameuse « Karoujka », comme nous disions alors, la rue et le quartier où logeaient principalement les émigrés politiques russes. Le premier Russe que je croisai – il n’était pas difficile de reconnaîêtre les Russes à leur aspect, à leur habillement et à leur manière de se tenir, – m’indiqua le restaurant bolchévik et la bibliothèque, qui était une sorte de club bolchévik. On m’y accueillit très affablement et le même jour, si je ne me trompe, je fis la connaissance du camarade Olminski, dont je connaissais et appréciais hautement les pamphlets signés du pseudonyme « Galiorka » ; je fis la connaissance du camarade Bontch-Brouévitch et de sa charmante femme V. Véltichkina ; plus tard, je fis connaissance avec les Lounatcharski, avec Vorovski, Brandenbourgski, Iline, Knouniantz (Radine) et avec d’autres camarades. Ils m’aidèrent à m’installer confortablement et à bon marché.

Le lendemain, je me rendis chez Vladimir Ilitch. Comme probablement la plupart des camarades, qui ne connaissaient Ilitch que d’après ses ouvrages littéraires, ses discours au deuxième congrès du parti et ses articles polémiques, je me le représentais tout autrement qu’il n’était en réalité. Je m’imaginais qu’il devait être brun, grand, avec des yeux très vifs, nécessairement noirs et d’une stature imposante. Dans mon idée, la force et la passion dont étaient chargées, comme d’électricité, chacune des lignes dues à sa plume, chacune de ses pensées exprimées, se matérialisaient dans un physique non moins puissant et non moins passionné de leur auteur. À mon grand étonnement, je fus reçu par un homme de taille moyenne, trapu, aux cheveux roussâtres, au visage de type mongol, avec un sourire railleur et débonnaire sur les lèvres et aux yeux brun clair, malicieusement clignés. Ces yeux intelligents, très vifs, perçants, et sa grande tête déjà chauve, si caractéristique, avec son front énorme, fixèrent aussitôt mon attention ; mais le sourire railleur, malicieux, qui étincelait dans ses yeux clignés, m’obligèrent en même temps à me tenir sur mes gardes. « Il est malin ! » me dis-je involontairement.

Vladimir Ilitch m’accueillit avec la cordialité, l’affection et la simplicité fraternelles qui lui étaient propres. D’abord, il m’interrogea sur ce qui se faisait à Pétersbourg et sur la façon dont j’avais passé la frontière. Quand je lui racontai mes tribulations et mes aventures, tout en compatissant à mes épreuves, il n’en riait pas moins gaiement, d’un rire contagieux, « à la manière d’Ilitch » ; il s’esclaffa surtout quand je lui racontai ma conversation avec les gendarmes allemands.

— Vous devriez consigner tout cela et faire un papier pour le Vorwärts , me conseilla-t-il.

Puis il m’interrogea sur les événements de Bakou et sur la situation générale au Caucase. Vladimir Ilitch m’écoutait très attentivement ; de temps à autre, il me posait des questions pour obtenir les renseignements qui l’intéressaient particulièrement. Il exigeait des réponses claires et précises, avec, si possible, des chiffres à l’appui. Notre entretien dura assez longtemps. C’est cette fois-là, je crois, que je fis la connaissance de Nadejda Konstantinovna dont la bonté et l’affabilité attiraient tous les cœurs dès la première rencontre.

— C’est bon, dit Ilitch, au moment où je prenais congé. Vous devez absolument faire un rapport sur les événements de Bakou, devant la colonie des émigrés, d’abord ici, et puis dans d’autres villes de Suisse. Peut-être pourrons-nous vous arranger un voyage à Paris. En outre, veuillez collaborer au Vpériod . Choisissez vous-même vos sujets pour l’instant. Mais il serait bon de faire un aperçu périodique du mouvement gréviste et révolutionnaire de Russie. La presse légale russe publie maintenant une abondante documentation sur ce mouvement.

Je quittai Lénine avec la ferme conviction que j’avais effectivement vu un grand homme et un véritable chef politique.

J’avais le vif désir de faire personnellement connaissance avec G. Plékhanov, et de m’entretenir avec lui sur certains problèmes théoriques qui m’intéressaient beaucoup ; malgré sa conduite incorrecte à l’égard des bolchéviks, après le IIe congrès du parti, j’aimais beaucoup et estimais hautement G. Plékhanov, comme un publiciste marxiste de grand talent, un philosophe marxiste, et, en définitive, mon premier maîêtre. Mais il était alors absent de Genève. Les camarades genevois s’appliquaient à refroidir mon ardeur ; ils m’avertirent que Plékhanov, dans ses rapports avec les jeunes camarades, se tenait très souvent comme un général important et un grand seigneur. On me rapporta même l’incident suivant, que je croyais être une anecdote, et qu’on m’affirma être la vérité.

On présenta à Plékhanov un jeune social-démocrate, très loquace, récemment arrivé de Russie. Au cours de l’entretien, ce jeune homme répétait sans cesse :

— Camarade Plékhanov ! Camarade Plékhanov !…

Plékhanov l’écouta un moment ; puis, soudain, il lui coupa la parole et dit d’un ton railleur :

— Jeune homme, notez bien et rappelez-vous ceci : le ministre adjoint est l’adjoint du ministre ; mais le ministre n’est pas du tout un camarade pour son adjoint ![2]

Si même ce n’est qu’une anecdote, elle est très caractéristique. Personne, pas même les menchéviks les plus haineux, n’auraient osé inventer une anecdote de ce genre au sujet de Lénine.

Quelques jours après, je fis un rapport sur les événements de Bakou[3] devant de nombreux émigrés et étudiants russes, qui faisaient leurs études à Genève. Au cours de mon rapport je dus parler également des relations entre bolchéviks et menchéviks à Bakou, et je blâmai violemment la conduite des leaders menchéviks, surtout d’Ilià Chendrikov. Les menchéviks poussèrent des cris sauvages ; certains d’entre eux se ruèrent sur moi, les poings hauts ; bref, ils firent un véritable esclandre. Martynov, menchévik bien connu (ancien « économiste »), devenu plus tard communiste, et Issouv, avec qui[4] nous collaborâmes par la suite assez paisiblement au Conseil fédératif de Moscou et au Soviet des députés ouvriers, se montraient particulièrement frénétiques. À noter qu’à ce moment les bolchéviks préparaient le IIIe congrès du parti, et que les menchéviks étaient extrêmement montés contre nous.

Un jour après la Révolution d’Octobre, je rencontrai un des anciens menchéviks qui avait pris une part active à l’obstruction organisée contre moi. Il me rappela mon altercation avec les menchéviks.

— Eh bien, dit-il, vous aviez raison alors ! Ilià Chendrikov s’est effectivement révélé une crapule, il était en contact avec le gouvernement tsariste.

Vladimir Ilitch, ayant appris le scandale fait par les menchéviks et croyant que j’en étais très chagriné, s’empressa dès le lendemain de m’exprimer sa sympathie et ses regrets ; mais voyant que je restais calme et me riais de l’événement, il se moqua lui-même de l’hystérie des menchéviks et me pria de lui raconter l’incident en détail.

Par la suite, je répétai mon rapport à Zurich et à Berne, où il n’y eut aucune complication.

Je me jetai avidement sur les livres qui se trouvaient en assez grand nombre dans notre bibliothèque de Genève. Il était à peu près impossible de se procurer la plupart d’entre eux en Russie. Je passai des jours et des nuits à lire, très étonné de voir que les camarades qui habitaient depuis longtemps, ou en permanence à Genève, n’appréciaient pas les trésors qui étaient à leur disposition. Bientôt je pus me convaincre que beaucoup des camarades vivant à l’étranger, pas seulement les étudiants mais aussi les émigrés, étaient d’une ignorance étonnante sur les questions les plus fondamentales de la politique et de l’économie. Je pus m’en convaincre en dirigeant un cercle composé de camarades de Genève.

Certains des camarades, élus comme délégués au IIIe congrès du parti, passaient par Genève. D’ardentes discussions s’engageaient sur les brûlantes questions d’actualité. C’est alors que je fis connaissance avec Zemliatchka (R. Zalkind) et A. Bogdanov. Un petit groupe de menchéviks élus comme délégués au congrès, ne se rendit pas à Londres et resta à Genève où les menchéviks organisèrent leur conférence à eux. Selon la coutume des révolutionnaires petits-bourgeois, ils l’intitulèrent pompeusement « Première conférence de Russie des militants du Parti ».

Pour la première fois je vis fêter « librement » le premier mai. Dès le matin, des processions ouvrières défilaient dans la ville, avec de nombreux drapeaux rouges. La musique jouait, on chantait, en quatre langues au moins, l’Internationale , cet hymne que très peu de gens connaissaient à l’époque, en Russie. Chez nous, on chantait principalement la Marseillaise ouvrière « Renions le vieux monde » . Genève est une ville internationale ; il y a là des ouvriers en assez grand nombre, non seulement des Français, mais aussi des Italiens et des Allemands. Quant à la colonie russe, comme je l’ai déjà dit, elle était très nombreuse. Bien entendu, nous sortîêmes, nous aussi, avec notre drapeau. L’Internationale , chantée en plusieurs langues, produisait une impression saisissante. Mais le caractère trop paisible, presque philistin, de la célébration de la journée ouvrière de combat, journée de la revue des forces ouvrières révolutionnaires, ne me satisfaisait pas du tout. Les processions défilaient tranquillement, posément ; les policiers et les gendarmes endimanchés, plus nombreux qu’à l’ordinaire, il est vrai, saluaient militairement les drapeaux rouges ; tandis qu’aux balcons et aux fenêtres ouverts, des bourgeois rassasiés, souriaient avec suffisance et tranquillité, en regardant défiler la manifestation ouvrière.

Je me rappelai la célébration de cette journée là-bas, dans la lointaine Russie… Est-ce que chez nous les bourgeois et les fonctionnaires auraient osé regarder ainsi, d’un air aussi débonnaire, la manifestation ouvrière ? Non. Ils auraient peureusement fermé leurs fenêtres et solidement cadenassé leurs portes. Les cosaques et les gendarmes à cheval, sabre au clair et tenant haut leurs nagaîïkas, auraient bondi de leurs embuscades, et les pierres de voler, et les détonations d’éclater ! Le sang aurait jailli, le chaud sang ouvrier !… Et, tout de même, chez nous, la manifestation était infiniment meilleure, plus éclatante, plus précieuse, que cette veule démonstration de sa propre impuissance devant l’ennemi de classe impudent, sûr de lui et de sa sécurité.

Le soir, une réunion solennelle des social-démocrates russes se tint dans un local fermé. Des orateurs menchéviks, bundistes et bolchéviks prirent la parole. Sur mandat de notre organisation de Genève, je parlai au nom des bolchéviks, Ilitch s’étant déjà rendu à Londres, au congrès du parti. Même cette fête commune ne put étouffer notre inimitié réciproque.

Bolchéviks et menchéviks se tenaient en groupes distincts. Je commençais déjà à me languir de la Russie où la lutte, une véritable lutte contre les féroces ennemis de classe, se développait, impétueuse et irrésistible. Pour me reposer des querelles locales, je suivais avec attention les progrès de cette lutte et commençai à publier, d’abord dans notre journal Vpériod , et après le IIIe congrès du parti, dans le journal Prolétaire , des aperçus de cette lutte, sous les titres : « Les ouvriers et l’autocratie », « La classe ouvrière et ses ennemis », etc. Mais cela ne me suffisait pas, bien entendu. La Russie m’attirait irrésistiblement ; je voulais prendre part moi-même aux batailles acharnées, me mêler au plus fort de la vie et de la lutte. À maintes reprises, j’avais prié Vladimir Ilitch de me renvoyer d’urgence en Russie. D’autres camarades aussi désiraient vivement rentrer ; les querelles, calomnies et bavardages à l’étranger leur donnaient, à eux aussi, la nausée.

Dès que j’eus compris le fond des divergences qui avaient éclaté au IIe congrès du parti, j’avais résolument adhéré à la fraction bolchévique, en 1903. Mais un bolchévik ferme, un bolchévik pour la vie, je ne le devins qu’à Genève, quand je connus à fond la doctrine, les vues et la tactique de Lénine, non seulement d’après ses ouvrages littéraires et ses articles polémiques, mais d’après mes entretiens avec lui, d’après ses interventions aux réunions d’amis et d’ennemis, d’après sa vie, sa conduite, son attitude envers les ennemis et les amis, envers la classe ouvrière et les classes hostiles ou étrangères. Quel esprit vaste, lucide, bouillonnant et étonnamment logique c’était là ! Et combiné avec une volonté puissante, avec la persévérance et la logique dans tout ce qu’il entreprenait ! Déjà à cette époque, il était pénétré d’une foi inébranlable en la classe ouvrière et en sa mission historique.

J’ai gardé un souvenir très vif du rapport qu’il présenta à une réunion commune des bolchéviks et des menchéviks à Genève, après le IIIe congrès et la conférence menchévique. A Genève, les menchéviks étaient beaucoup plus nombreux que nous. Le premier rapport fut présenté par Martov. Les menchéviks l’accueillirent par de bruyants applaudissements, et ponctuaient souvent son discours en claquant des mains. Martov était manifestement troublé, et la sympathie de l’auditoire lui était nécessaire. Voûté, fumant sans cesse, il défendait mollement et longuement, d’une voix assourdie et légèrement rauque, les résolutions soi-disant marxistes de la conférence menchévique, et critiquait les résolutions « jacobines » du IIIe congrès.

Je regardai Ilitch. Il était assis sur l’estrade, du côté opposé au rapporteur, accoudé sur la table et cachant de sa paume ses yeux et son grand front, si caractéristique. Son visage était tranquille et attentif. De temps à autre seulement, un sourire ironique courait sur ses lèvres.

Martov termina enfin son long et morne discours. Un tonnerre d’applaudissements éclata dans les rangs menchéviks. Vladimir Ilitch, quelques feuillets à la main, monta à la tribune. Dans son discours, il compara les résolutions adoptées au IIIe congrès du parti avec les résolutions adoptées sur les mêmes questions à la conférence menchévique. Après avoir souligné en détail la clarté, la précision, la logique et l’esprit révolutionnaire de classe des résolutions du congrès, il abattit sa critique foudroyante sur les résolutions bâtardes, brumeuses et pusillanimes des menchéviks ; il les raillait avec une telle ironie et avec un tel sarcasme, que les menchéviks présents se crispaient, se démenaient, pris d’une rage impuissante et… en même temps, admiraient malgré eux la logique extraordinaire et la force des arguments d’Ilitch. Par moments, certains d’entre eux applaudissaient avec nous Vladimir Ilitch. C’est alors que, pour la première fois, je pus observer de très près le don bien connu de Vladimir Ilitch d’exposer avec une simplicité rare les questions les plus compliquées, d’hypnotiser presque ses auditeurs par sa puissante logique, de les inciter à tirer eux-mêmes des conclusions précises et claires. De sorte que chaque auditeur se disait : « Voilà justement ce que je pensais, moi aussi. »

Entre temps, les événements révolutionnaires suivaient leur cours en Russie. Je me sentais irrésistiblement attiré là-bas. Ma femme arriva inopinément à Genève : l’Okhrana de Bakou ne la laissait pas en paix et la filait avec insistance. Ne connaissant aucune langue étrangère, elle avait eu beaucoup de mal à parvenir jusqu’à Genève. Quinze jours après je rentrai en Russie.

La révolte du cuirassé « Potemkine ».
Mon retour en Russie

On peut se représenter aisément la sensation que provoqua à l’Étranger, surtout parmi les émigrés, la nouvelle de la révolte du cuirassé Potemkine de Tauride . Évidemment, cette nouvelle était arrivée avec un certain retard ; bien des faits étaient faussement éclairés, embrouillés, dénaturés, exagérés ; mais nous comprîêmes qu’un soulèvement armé vraiment grave avait éclaté, la première véritable révolte.

Nous voulions croire qu’elle réussirait, qu’elle serait soutenue par toute la Russie opprimée, qui brisait ses chaîênes séculaires ; qu’elle serait soutenue, en premier lieu, par le prolétariat héroîïque qui, dans la lutte, avait déjà fait preuve d’une abnégation infinie et avait reçu le grand baptême du feu et du sang. Et l’envie irrésistible me reprit de rentrer en Russie. Dans notre cercle, la question du retour au pays était le principal sujet des conversations, on la discutait tous les jours, sous tous ses aspects.

Je résolus de m’adresser une fois encore à Ilitch, de le prier de m’envoyer immédiatement en Russie, pour y faire n’importe quel travail. Soudain, on me dit que Vladimir Ilitch me cherchait lui-même, pour une affaire très urgente. J’allais me rendre chez lui aussitôt, mais il me devança et vint chez moi, ou me rencontra en cours de route, je ne m’en souviens plus exactement. L’entretien ne fut pas long.

— Camarade Ioujine, sur décision du Comité Central, vous devez partir le plus tôt possible pour Odessa, – demain serait le mieux, – commença Ilitch.

Je rougis de joie :

— Je suis prêt à partir aujourd’hui même ! Et quelle sera ma mission ?

— Une mission très importante. Vous savez que le cuirassé Potemkine se trouve à Odessa. Il est à craindre que les camarades d’Odessa ne sachent pas comme il faut tirer profit de la révolte qui a éclaté à son bord. Essayez de pénétrer coûte que coûte à bord du cuirassé. Persuadez les matelots d’agir résolument et vite. Faites en sorte qu’ils opèrent aussitôt un débarquement. À la rigueur, n’hésitez pas à bombarder les administrations gouvernementales. Il faut nous emparer de la ville. Ensuite, armez immédiatement les ouvriers et faites une agitation énergique parmi les paysans. Mobilisez à cet effet le plus grand nombre possible des militants de l’organisation d’Odessa. Appelez les paysans, par la parole et par des tracts, à s’emparer des terres seigneuriales et à s’unir avec les ouvriers pour lutter en commun. Dans cette lutte qui a commencé, j’accorde une importance énorme, exceptionnelle, à l’alliance des ouvriers et des paysans.

Vladimir Ilitch était manifestement ému et même un peu emballé, à ce qu’il me sembla. Je ne l’avais jamais vu dans cet état auparavant. Je fus alors grandement frappé, et, je l’avoue, très surpris de ses plans futurs, de ses calculs et de ses attentes.

— Ensuite, il est nécessaire de faire tout le possible pour nous emparer du reste de la flotte. Je suis sûr que la plupart des navires se rallieront au Potemkine . Mais il faut agir énergiquement, hardiment et vite. Alors, envoyez immédiatement un torpilleur me chercher. J’irai en Roumanie.

— Vous jugez tout cela possible, Vladimir Ilitch, sérieusement ? Cette question m’avait échappé, malgré moi.

— Évidemment ! Mais il faut agir énergiquement et vite. En tenant compte de la situation, bien entendu, répéta-t-il avec assurance et fermeté.

Par la suite, je pus me convaincre que Vladimir Ilitch avait raison sur bien des points et qu’il avait apprécié la situation exactement. Mais à l’époque, à Genève, je n’avais pas cette assurance. Trois années plus tôt, j’avais vécu dans la région d’Odessa et je connaissais un peu les conditions locales et la situation. Dans la commerçante Odessa, les véritables ouvriers-prolétaires étaient relativement peu nombreux ; quant aux paysans de la région de Kherson, surtout à proximité d’Odessa, ils étaient loin de représenter un élément sûr au point de vue révolutionnaire. Je ne pensais pas non plus qu’on pût facilement gagner la flotte de la mer Noire. Mais je partageais pleinement l’opinion d’Ilitch qu’il fallait agir énergiquement, hardiment et vite. Il fallait exploiter à fond la révolte du Potemkine . Au cas où l’on ne réussirait pas à s’emparer d’Odessa, je comptais conduire le Potemkine vers le littoral caucasien et, tout d’abord, dans la région de Batoum. Notre propagande avait fortement touché la garnison et la forteresse de Batoum. Cela, je le savais bien. Les ouvriers de Batoum s’étaient maintes fois signalés par leur lutte héroîïque. Enfin, les paysans de Gouria (province géorgienne) et des autres régions avoisinantes, étaient d’esprit très révolutionnaire et suivaient les social-démocrates. Il est vrai que c’étaient les mencheviks qui œuvraient principalement là-bas ; mais les paysans géorgiens, qui, en somme, se trouvaient encore dans une dépendance féodale vis-à-vis de leurs princes, devaient, selon moi, facilement et volontiers soutenir la révolte. J’estimais que Batoum, comme base révolutionnaire, était la région la plus sûre de tout le littoral de la mer Noire.

Je répétai, bien entendu, que j’étais prêt à partir immédiatement, et je partis le lendemain. Avant mon départ, Vladimir Ilitch me parla encore une fois et souligna de nouveau qu’il était particulièrement nécessaire de nous assurer le soutien actif des paysans.

— Qu’ils s’emparent des terres des grands propriétaires fonciers, de l’Eglise et autres. Appelez-les à le faire et aidez-les.

J’étais entièrement d’accord avec cette politique et cette tactique à l’égard des paysans ; cependant, je rappelai à Vladimir Ilitch la résolution qui venait d’être adoptée au IIIe congrès du parti « Sur l’attitude à l’égard du mouvement paysan » . Il y était dit simplement que « la social-démocratie s’assigne pour tâche de soutenir avec le maximum d’énergie toutes les mesures révolutionnaires prises par la paysannerie et capables d’améliorer sa situation, jusque et y compris la confiscation des terres des grands propriétaires fonciers, de l’Etat, de l’Eglise, des couvents et de la couronne. » Il n’y était rien dit d’un appel à la prise révolutionnaire de ces terres.

— Votre proposition, Vladimir Ilitch, va plus loin que cette résolution. Je suis entièrement d’accord avec elle. Mais est-elle une directive générale dans la propagande à faire parmi les paysans ? Et est-ce là une directive du Comité Central ?

Vladimir Ilitch ne répondit pas tout de suite. Il réfléchit un moment ; puis il dit avec plus de circonspection :

— Non, le Comité Central ne donne pas cette directive générale pour l’instant. Tout dépend de la situation générale, ainsi que des conditions et de la conjoncture, dans chaque cas précis. En ce moment, la situation à Odessa est telle qu’il faut entraîêner à la lutte toutes les forces révolutionnaires.

Bien entendu, je ne reproduis qu’approximativement, et non pas à la lettre, mon entretien avec Vladimir Ilitch à ce sujet, mais j’en garantis le fond, le contenu. La mission qui m’avait été confiée était trop sérieuse, et j’ai gardé pour la vie le souvenir de toutes les circonstances qui l’accompagnaient. Nous nous séparâmes cordialement. Je promis à Vladimir Ilitch de l’informer régulièrement et en détail sur la marche des événements. Je lui avais promis d’envoyer, pour le chercher en Roumanie, non seulement un torpilleur, mais même un croiseur ou un cuirassé, au cas où la révolte triompherait.

Aujourd’hui nous tous comprenons parfaitement l’importance énorme, décisive, peut-on dire, que l’alliance fraternelle des ouvriers et des paysans avait, et a encore, pour la révolution prolétarienne. À l’époque de la révolution de 1905, cette vérité n’était pas claire, loin de là, même pour de nombreux bolchéviks. Il y a longtemps que la social-démocratie de l’Europe occidentale a adopté une attitude fort sceptique à l’égard de la paysannerie. Les social-démocrates russes, marchant, d’une part, sur les traces de leurs camarades d’Europe occidentale dans cette question et, d’autre part, emportés par la polémique avec les populistes qui « idolâtraient » la paysannerie et lui réservaient le rôle principal dans la révolution socialiste, avaient, eux aussi, sous-estimé l’importance politique et révolutionnaire de la paysannerie. En dépit du fait que déjà aux années 1901-1902 les paysans, férocement ruinés et exploités, avaient fort énergiquement rappelé leur existence par d’orageux troubles agraires, le IIe congrès de notre parti adopta l’année suivante, en 1903, un programme agraire fort modéré, pour ne pas dire plus, qui ne promettait aux paysans que la restitution des « otrezki », terres paysannes dont les grands propriétaires fonciers s’étaient emparés lors de l’abolition du servage. Comme on le sait, les socialistes-révolutionnaires avaient démagogiquement exploité ces « otrezki », et s’étaient acquis, aux dépens des social-démocrates, un gros capital de popularité, non seulement parmi les paysans, mais aussi parmi de nombreux ouvriers qui n’avaient pas encore rompu avec la terre et le village.

À présent, nous savons que, dès 1902, Lénine avait proposé d’introduire dans le chapitre agraire du programme du parti, la nationalisation de la terre. Malheureusement, sa proposition n’avait pas été acceptée. Mais, dès 1904, dans ses discours et dans ses écrits, il parla avec toujours plus d’insistance du rôle important que les paysans russes devaient jouer dans la révolution imminente et, en 1905, il posa, de front cette fois, la question de la « dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie ». Et c’est sur les instances de Vladimir Ilitch surtout que le IIIe congrès du parti adopta la résolution mentionnée plus haut « Sur l’attitude à l’égard du mouvement paysan ». Certes, cette résolution, elle aussi, n’était pas encore assez énergique. Il fallait non seulement « soutenir » les paysans dans leur tendance à s’emparer de toutes les terres, mais les appeler à cette mainmise, comme nous l’avons fait par la suite, en 1917. Cependant, même cette résolution marquait un immense pas en avant. Déjà à la fin de 1905, V. Lénine proposa de faire le pas suivant, c’est-à-dire de modifier notre programme agraire, d’y inscrire la nationalisation de la terre. En ce qui concerne la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, une polémique acharnée s’engagea immédiatement entre bolchéviks (Lénine principalement) et menchéviks. L’histoire a montré dans les faits qui avait raison.

Je poursuis mon récit. Au lendemain de la proposition que m’avait faite Vladimir Ilitch, je pris le rapide qui devait me conduire en Russie, via l’Autriche. Par mesure de sûreté, on m’avait muni d’un passeport étranger authentique, délivré au fils d’un général (j’ai oublié le nom). Avec ce passeport, je pouvais tranquillement et ouvertement franchir la frontière. Pour mon enregistrement et mon séjour en Russie, nous avions confectionné, avec Iline je crois, un faux très primitif, au nom de Mikhail Andréévitch Konkine, bourgeois de Rybinsk. Effectivement, les gendarmes de la frontière me firent courtoisement le salut militaire, me prenant sans doute pour un fils de général authentique. Mes bagages furent visités très superficiellement.

Me voilà de nouveau en Russie ! Emu et joyeux, je monte dans un wagon du train d’Odessa. J’interroge avec précaution mes compagnons de voyage sur ce qui se passe à Odessa. Personne ne sait rien au juste. On parle de fusillades et d’incendies ; on prétend que le Potemkine a bombardé la ville. Soit. Je serai bientôt renseigné sur place.

Malheureusement, j’arrivai à Odessa la nuit. Il était risqué et simplement impossible de chercher les logements clandestins d’après les adresses qu’on m’avait données. Bon gré mal gré, je dus descendre à l’hôtel et donner mon faux passeport pour me faire enregistrer. La loi martiale avait été introduite dans la ville ; cependant, mon faux passa comme une lettre à la poste ; on m’enregistra sans émettre le moindre doute, et, par la suite, je me servis assez longtemps de ce permis de séjour.

Le lendemain, je me mis en contact avec notre organisation d’Odessa. Je me rappelle bien que j’eus des entrevues et des conversations avec Emélian Iaroslavski. Je ne me rappelle plus maintenant les autres Odessites.

J’appris que j’étais arrivé en retard. Le cuirassé Potemkine avait déjà quitté le port d’Odessa et, au lieu d’une insurrection, un pogrome d’ivrognes avait éclaté dans la ville.

On me raconta (je ne garantis pas l’exactitude historique) que les choses s’étaient passées à peu près ainsi. Depuis longtemps, on menait avec succès la propagande et l’agitation dans la flotte de la mer Noire. Les matelots, touchés par la propagande, étaient particulièrement nombreux à bord du cuirassé Ekatérina Vtorata [Catherine II], sur lequel on fondait de grandes espérances dans la révolte qui se préparait. Les exercices pratiques d’été allaient commencer dans l’escadre. Se préparant à prendre la mer, celle-ci avait embarqué une grande quantité de munitions. Au moment du départ toute l’escadre se réunissait habituellement près de la petite îêle de Tender. Cette fois-là, le cuirassé Prince Potemkine était parti le premier en direction de l’îêle ; les autres navires s’étaient attardés à Sébastopol.

Les matelots du Potemkine exécraient depuis longtemps Golikov, leur commandant, et les autres officiers qui maltraitaient sauvagement l’équipage et le volaient sans vergogne. Dès le premier jour de la navigation, on avait donné aux matelots un repas fait de viande avariée, où grouillaient les vers. Les matelots, mécontents, protestèrent. Les officiers les couvrirent de grossières injures et les menacèrent. Le commandant Golikov abattit d’un coup de revolver le matelot Vakoulintchouk, populaire parmi l’équipage. Les matelots, dirigés par Matiouchenko et d’autres camarades, parmi les plus conscients, empoignèrent leurs fusils et, en l’espace de quelques minutes, massacrèrent les officiers et les jetèrent par-dessus bord. Pour commander le navire révolté, un comité fut élu avec, à sa tête, Matiouchenko. Le cuirassé leva l’ancre et mit le cap sur Odessa.

Arrivé à Odessa, l’équipage du Potemkine adressa à « Messieurs les Odessites » un appel où il exposait ce qui s’était passé à bord du cuirassé et exhortait la population à les soutenir. En même temps, une délégation fut envoyée auprès des autorités locales, qui exigea qu’on ne fîêt pas obstacle aux obsèques du matelot tué et qui avertit que le cuirassé bombarderait immédiatement la ville, si on faisait des difficultés, ou si on arrêtait la délégation. Effectivement, lorsque la police, sur l’ordre du gouverneur de la ville, appréhenda les délégués, le cuirassé tira plusieurs coups de canon. J’ai vu moimême la brèche pratiquée dans un des immeubles, au centre de la ville. Malheureusement, sans doute par suite d’une trahison, le tir était mal ajusté et les obus n’atteignirent pas les édifices gouvernementaux. Cependant, on relâcha aussitôt les délégués arrêtés.

Puis, on organisa les obsèques de Vakoulintchouk. Les matelots et les représentants des organisations révolutionnaires locales, prirent la parole. Il y eut des discours, il y eut des discussions, trop de discours et trop de discussions, mais visiblement, trop peu d’actions, d’actions révolutionnaires énergiques. Or, ce qu’il fallait avant tout, c’était agir, et précisément de la façon que m’avait indiquée V.

Lénine. Il avait eu raison même en ce qui concernait le passage éventuel d’autres bâtiments de la flotte de la mer Noire aux côtés du Potemkine .

L’amiral Tchoukhnine avait dépêché toute une escadre contre le Potemkine . Je ne me rappelle plus à présent si Tchoukhnine lui-même accompagnait cette escadre. Apprenant la chose, le Potemkine marcha hardiment au-devant de la flotte. En réponse à la sommation de se rendre, il hissa le drapeau de combat, prépara ses canons et continua d’avancer. Tout à coup, le cuirassé Gueorgui Pobédonossetz [Georges-le-Victorieux] se détache de l’escadre, hisse le drapeau rouge et se joint au Potemkine ! Deux autres navires moins grands suivent son exemple. À bord d’autres bâtiments, des « hourra » retentissent, d’ardentes salutations éclatent. L’amiral donne à la flotte l’ordre de faire machine arrière. Il est très probable que d’autres navires, et peut-être toute l’escadre, se seraient ralliés aux cuirassés révoltés, si ceux-ci s’étaient lancés à la poursuite de l’escadre qui battait en retraite, s’ils avaient soutenu les hésitants par une action énergique. « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » avait dit Danton, ce grand maîêtre de la révolution.

Mais on ne montra pas suffisamment d’audace, de résolution, de présence d’esprit. Le Potemkine et le Guéorgui Pobédonossetz permirent à l’escadre troublée, en effervescence, de se replier tranquillement, et eux-mêmes mirent le cap sur Odessa. Entre-temps, la police d’Odessa veillait. Elle avait mobilisé et soûlé les pires vagabonds d’Odessa, qui avaient toujours été nombreux dans cette ville commerçante. Dans le quartier du port commencèrent des pillages et des pogroms, qui se terminèrent par un immense incendie.

J’arrivai à la fin du sinistre. Les constructions du port fumaient encore. Le Potemkine était parti et seul le Guéorgui Pobédonossetz se trouvait à l’ancre. J’appris que les matelots de ce cuirassé n’avaient pas massacré leurs chefs ; ils les avaient simplement arrêtés. Parmi les matelots il y avait beaucoup d’indécis. Les actions irrésolues, plus exactement l’inaction des cuirassés révoltés, et l’incendie du port d’Odessa, accrurent ces hésitations. De leur côté, les officiers arrêtés firent de l’agitation pour que l’équipage se rendîêt ; ils promettaient de solliciter la grâce de ceux qui se seraient rendus volontairement. Les matelots du Guéorgui Pobédonossetz décidèrent de se rendre. Alors le Potemkine leva l’ancre et prit la mer.

J’interrogeai les camarades d’Odessa :

— Où donc est-il allé, et que compte-t-il faire ?

On me répondit que le cuirassé s’était probablement dirigé vers le littoral caucasien ; mais quels étaient ses projets, personne ne pouvait le dire exactement. J’eus un instant l’espoir que le Potemkine lui-même s’aviserait peut-être de tenter la chance à Batoum, où j’avais pensé l’envoyer, en cas d’échec à Odessa. J’appris le mot de passe qui donnait accès au cuirassé, et avec le premier vapeur, je partis pour le Caucase. Mais, déjà à Novorossiisk, je sus que le Potemkine avait fait volte-face et mis le cap à l’ouest sur la côte roumaine. On sait qu’en Roumanie, l’équipage du cuirassé révolté, sans succès, de cette « république flottante », débarqua et livra le navire aux autorités roumaines. Ainsi se termina cette première insurrection armée de 1905.

J’écrivis à V. Lénine pour lui raconter l’échec que nous avions essuyé. Quant à moi, je décidai d’aller à Moscou, supposant, non sans raison, que Moscou et, d’une façon générale, la région industrielle du centre, allaient devenir incessamment un des principaux centres du mouvement révolutionnaire. Le prolétariat moscovite avait jusque-là pris une part très faible au mouvement révolutionnaire ; mais qu’il finirait par se mettre en mouvement et s’élancerait en avant de toute sa pesante masse, la chose était certaine pour tout révolutionnaire connaissant le prolétariat.

Mes calculs et mes espérances se vérifièrent. La grève d’octobre 1905 commença à Moscou, et c’est à Moscou également que fut organisée la grande insurrection armée de 1905 : l’insurrection historique de décembre.

  1. M. Vassiliev-Joujine arriva de Russie à Genève, fin mars 1905.
  2. En russe : jeu de mots intraduisible (N. du trad.)
  3. Il s’agit de la grève des ouvriers de Bakou en décembre 1904 (N.R.)
  4. En 1905. (N.R.)