L'opposition et les masses du parti

De Archives militantes
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Plus on descend dans les profondeurs du parti, plus on pénètre profondément dans la masse des communistes du rang, plus l'attitude négative envers l'opposition est précise et nette. Ce phénomène est caractéristique. Une hostilité, une irritation amère allant jusqu'à l'exaspération règnent dans les masses communistes contre l'opposition. Vouloir expliquer cela par le fait que l'appareil « opprime » la masse, que sa voix authentique est étouffée, comme l'affirme l'opposition, c'est impossible, ne serait-ce que parce que l'irritation contre l'opposition s'est emparée des masses. Ce phénomène a un caractère de masse, il faut donc chercher sa racine plus profondément, dans la « vie », dans l'esprit des masses.

Dans le parti, comme dans toute collectivité, prédomine toujours, selon le moment et les circonstances, un certain état d'esprit ; il existe toujours quelque chose comme une « âme ». Si fort que soit l'appareil qui dirige la collectivité, s'il y a dissonance entre la politique et la tendance de l'appareil, d'une part, et l'état d'esprit de la plus grande partie des membres de la collectivité, de l'autre, cette dissonance se manifeste avant tout par une réaction de la masse.

L'amertume, l'hostilité, l'irritation qui se manifestent dans les masses du parti contre les actes et gestes de l'opposition sont causées par le progrès moral et intellectuel des masses et, de plus, par un progrès dans le sens de la pensée collectiviste.

L'Union Soviétique, qui fête son dixième anniversaire, traverse aussi la lune de miel de sa fièvre d'édification. Les ouvriers, les paysans avancés sont occupés on ne peut plus par une affaire importante et essentielle : créer des formes nouvelles dans l'économie et la vie, établir des rapports nouveaux entre les parties et l'organisme étatique et économique. Tout ce travail se concentre dans les collectivités innombrables : les Soviets, les syndicats, les commissions, les comités. Nulle part au monde, le principe collectiviste de travail n'a une prédominance aussi manifeste sur l'initiative privée, individuelle, comme dans l'Union Soviétique. Il se produit souvent un encombrement d'organes collectifs, qui gêne les initiatives de chacun, mais c'est une question d'un autre ordre. Le fait qui importe est que cette initiative collective éduque les masses et leur donne une nouvelle compréhension de la vie, une nouvelle idéologie. La masse apprend à ne plus compter sur les « chefs », à penser par elle-même par ses efforts collectifs. Il suffit de regarder comment se font maintenant les réunions, même dans les organisations les moins éduquées. Chacun des assistants, pris à part, est peut-être un « petit homme », il n'a pas de mérites particuliers dans le passé, il ne brille pas particulièrement par ses connaissance ; et, pourtant, il apporte à la réunion précisément le mot utile, sensé, qu'il faut ajouter au travail. Ce sont des brins de pensée, des brins de propositions et le résultat en est un édifice solide de décisions pratiques et réfléchies.

Dès qu'une décision est prise, la collectivité exige avec énergie que cette décision ne soit pas enfreinte. La collectivité est devenue exigeante et veut que tous, du plus petit au plus grand, tiennent compte de sa volonté, de ses décisions. C'est une réaction saine du principe organisateur, surmontant l'inévitable et large « initiative indépendante » des petites collectivités et des personnes isolées du temps du communisme de guerre, alors que cette initiative indépendante dégénérait parfois en un individualisme-anarchique. C'était une autre époque, où l'acte accompli de son propre chef sauvait parfois la situation. Maintenant, c'est une période d'édification, où il faut de l'unité non seulement dans les actes, mais même dans la pensée. La masse le comprend spontanément grâce à son instinct sain. C'est pourquoi l'opposition l'indigne, la met en colère. L'opposition détruit la solidarité de la collectivité créée avec tant de peine, elle transgresse l'exigence essentielle des masses : le respect de la discipline. C'est précisément le travail collectif, le travail en groupe qui élabore une conception toute particulière, nouvelle, de la signification de la discipline : non plus soumission à l'« ordre » venu d'en haut, mais la fusion de sa volonté avec la volonté collective. La discipline, c'est le ciment qui unit les briques humaines de l'édifice un et puissant de la collectivité.

L'hostilité avec laquelle les masses du parti accueillent le mot même d'« opposition » est provoquée en grande partie par le fait que l'opposition, la masse le sent instinctivement, agit « anarchiquement ».

Le fait que l'opposition, enfreignant la volonté de la masse, parle en son nom, met celle-ci dans une colère terrible. « Pensez donc, quels défenseurs nous avons trouvés ! » entendons-nous dire parmi les ouvriers. « Qui les a mandatés pour parler en notre nom ? Nous ne pensons pas comme eux. Si nous sommes mécontents de quelque chose, nous le disons nous-mêmes dans le parti. »

Un tel état d'esprit n'a rien de commun avec l'« oppression de l'appareil ».

La masse ne croit pas en l'opposition. Elle accueille toutes les déclarations de l'opposition « avec un sourire ». L'opposition croit-elle vraiment que la masse a la mémoire si courte ? S'il y a dans le parti des lacunes, s'il y a des défauts dans sa ligne politique, qui donc en est l'auteur, sinon les membres les plus en vue de l'opposition ? C'est à croire que la politique du parti et son appareil ne valent plus rien depuis le jour où le groupe de l'opposition est tombé en désaccord avec la volonté du parti. Cela sent l'intrigue : on accuse l'appareil, la politique du parti, mais en réalité, il s'agit de la direction. Et la masse se détourne, irritée.

La masse ne croit pas en l'opposition parce qu'elle a horreur du manque de principes. Les membres du rang, peu versés dans la politicaillerie, n'arrivent pas à comprendre ce bloc entre adversaires de la veille. Ensuite, la masse comprend encore moins la promesse écrite et solennelle de l'opposition de se soumettre à la volonté du parti, parole d'honneur de communiste, violée le lendemain. La règle jésuitique, « la fin justifie les moyens », ne peut être la règle pour les membres d'une seule et même collectivité. On ne peut créer une collectivité s'il n'y a pas de confiance en la parole de ses membres, si on ne peut compter sur les promesses.

De tels actes, mieux que toutes paroles, disent à la masse : celui qui a trompé la collectivité n'est plus avec nous. La masse ne pardonne pas quand on joue avec la collectivité, quand on se sert à son égard de « détours ». La masse, qui a tant de peines, qui déploie tant d'efforts pour venir à bout de l'esprit désagrégeant de l'individualisme petit-bourgeois, ne comprend jamais, ne souffre pas et ne pardonne jamais à ceux qui violent les obligations prises devant la collectivité.

La masse ne connaît pas l'infraction désorganisatrice de la discipline et de l'unité de la part de l'opposition. Elle ne croit pas en l'opposition et ne pardonne pas sa politique jésuitique envers le parti.

La masse, avec une hostilité marquée, se détourne de la critique et des thèses de l'opposition : elles ne répondent pas à l'état d'esprit qui règne au sein des masses communistes.

Si l'opposition ne prête pas une oreille attentive à l'état d'esprit des masses (la force de Lénine était précisément de toujours savoir entendre ce que veut, ce qu'exige la masse), — comment se pourrait-il alors qu'elle ne fût pas vaincue ? On ne peut impunément chercher à battre en brèche la volonté de la collectivité par sa « volonté de groupe ». Quiconque tente de le faire est rayé par la masse du nombre des « siens ».

La masse pense que l'esprit vivant de la « démocratie collectiviste » contraire à la conception petite-bourgeoise de la démocratie, ne sera comprise par l'opposition que lorsqu'elle voudra bien se rendre compte que la décision de l'assemblée plénière du C.C. du P.C. de l'U.R.S.S. est l'expression de la volonté des masses de la collectivité du parti. L'ayant compris, l'opposition cessera de saper l'unité du parti et d'aller à l'encontre de l'état d'esprit et de la volonté du million de membres de la collectivité du parti.