L'Idéal Socialiste

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Les camarades d'Allemagne discutaient, il y a quelques temps, si le socialisme est une science. Le socialisme n'est pas et ne peut être une science, pour la simple raison qu'il est un parti de lutte de classes, devant disparaître son œuvre accomplie, après l'abolition des classes qui lui ont donné naissance ; mais le but qu'il poursuit est scientifique.

Guizot, qui avait une vague idée de la théorie de la lutte de classe, — il sortait de la Révolution, qui est une dramatique lutte de classes, — disait avec juste raison qu'une classe ne peut s'émanciper que lorsqu'elle possède les qualités requises pour prendre la direction de la société ; or, une de ces qualités est d'avoir une conception plus ou moins précise de l'ordre social qu'elle entend substituer à celui qui l'opprime. Ce concept ne peut être qu'un idéal social ou, pour employer le mot scientifique, qu'une hypothèse sociale. Mais une hypothèse, aussi bien dans les sciences naturelles que dans la science sociale, peut être utopique ou scientifique.

Le socialisme, parce qu'il est le parti politique de la classe opprimée, a donc un idéal. Il groupe et organise les efforts des individus, qui veulent édifier sur les ruines de la société capitaliste, basée sur la propriété individuelle, une société idéale ou hypothétique, basée sur la propriété commune des moyens de production.

Le socialisme moderne n'espère pouvoir réaliser que par la lutte de classes son idéal social, qui possède les qualités que l'on réclame de toute hypothèse pour avoir le caractère scientifique. Le fait de se donner un but scientifique et de n'essayer à l'atteindre que par la lutte de classes, le distingue du socialisme d'avant 1848, qui poursuivait par l'entente des classes un idéal social, lequel ne pouvait être qu'utopique, étant donné le moment historique où il était conçu. Le socialisme a donc évolué de l'utopie à la science ; Engels a tracé les grandes lignes de cette évolution dans sa mémorable brochure : Socialisme utopique et Socialisme scientifique. Il en est de même de toutes les sciences, qui débutent par l'utopie pour arriver à la connaissance positive ; cette marche est imposée par la nature même de l'esprit humain.

L'homme ne progresse dans la vie sociale, ainsi que dans la vie intellectuelle, qu'en partant du connu pour aller vers l'inconnu ; et cet inconnu, il doit se le représenter par l'imagination : cette conception imaginaire de l'inconnu, qui ne peut qu'être hypothétique, est un des plus énergiques incitants à l'action, la condition même de toute marche en avant. Il est donc naturel que les Bernstein d'Allemagne et les Jaurès de France, qui cherchent à domestiquer le socialisme et à le mettre à la remorque du libéralisme, l'accusent d'hypnotiser ses militants avec un idéal de l'an 3000, lequel les fait vivre dans l'attente d'une « catastrophe » messianique et repousser les avantages immédiats d'une entente et d'une collaboration avec les partis bourgeois et les aveugle sur leurs choquantes erreurs : concentration des richesses, disparition de la petite industrie et de la classe moyenne, antagonisme croissant des classes, généralisation et intensification de la misère ouvrière, etc...

Ces erreurs pouvaient être avant 1848 des hypothèses plausibles, disent-ils, mais, depuis, les événements en ont démontré la fausseté. Ce malencontreux idéal les empêche de « descendre des hauteurs révolutionnaires » pour « accepter les responsabilités du pouvoir » et de mettre de côté la cause ouvrière pour se dévouer tout entiers, langue et plume, à la réhabilitation d'un capitaine millionnaire ; il les oblige à « s'opposer à toute politique et à toute action extérieures », à n'accorder ni un sou ni un soldat pour les expéditions coloniales, qui apportent le Travail, le Christianisme, la Syphilis et l'Alcoolisme de la Civilisation aux peuplades barbares. Les néo-méthodistes de l'ancien et démodé évangile de la fraternisation des classes conseillent aux socialistes de supprimer leur idéal ou, puisqu'il a le malheur de séduire les masses populaires, d'en parler sans y songer, comme le fait Jaurès, pour se consacrer aux besognes pratiques, aux « vastes » plans de production coopérative agricole et industrielle, aux universités populaires, etc...

Ces triste-à-pattes de la politique, ces pratiques terre-à-terre de l'opportunisme se donnent pourtant pour des idéalistes transcendants, marchant les yeux fixés sur les étoiles, parce qu'ils remplacent les idées par un bruyant orchestre de mots sonores et de principes éternels[1].

Les Joseph Prud'homme de cet idéalisme bourgeois se fourrent partout ; après la Révolution de 89, ils reprochaient aux savants leurs hypothèses et leurs théories ; à les entendre, ils devaient se borner à étudier les faits pour eux-mêmes, sans songer à les relier en un système général. « A quoi bon tailler des pierres si on ne bâtit pas un édifice ? » répliquait Geoffroy-Saint-Hilaire, le génial disciple de Lamarck, qui vit s'éteindre avec lui la théorie de la continuité des espèces, que, seulement trente ans après sa mort, devait faire revire Darwin. Ils récriminent encore contre les physiologistes qui perdent leur temps à élaborer des hypothèses n'ayant qu'une durée moyenne de trois années, et qui ne peuvent expliquer ce qui se passe dans un muscle qui se contracte et dans un cerveau qui pense ; ils grommellent contre les hypothèses des physiciens qui ne connaissent pas la nature réelle de l'élasticité, de la conductibilité électrique, ni même ce qui se passe quand un morceau de sucre se dissout. Ils voudraient interdire aux hommes de science toute spéculation, parce qu'elle est hasardeuse et susceptible de les entraîner dans l'erreur ; mais ceux-ci protestent et déclarent que l'imagination est une des premières et des plus indispensables facultés du savant et que les hypothèses qu'elles enfantent, fussent-elles erronées et viables seulement pendant trois printemps, sont cependant la condition nécessaire de tout progrès scientifique[2].

L'idéal communiste serait-il une hypothèse indémontrable, fausse, qu'il serait encore une force propulsive du progrès social ; mais tel n'est point le cas.

L'hypothèse dans la science, ainsi que dans le domaine social, est d'autant plus indémontrable et susceptible d'être erronée que les données concourant à son élaboration sont moins nombreuses et plus incertaines. La science hellène, qui avait à fournir une conception du monde, alors que les connaissances des phénomènes de la nature étaient des plus rudimentaires, fut obligée de recourir à des hypothèses dont la hardiesse et l'intuitive justesse sont une des merveilles de l'histoire de la pensée : après avoir admis, ainsi que l'opinion vulgaire, que la terre était plate et que le temple de Delphes était situé à son centre, elle émit l'hypothèse de sa sphéricité, alors indémontrable[3].

La socialisme, qui date des premières années du dix-neuvième siècle, débute, ainsi que la science grecque, par des hypothèses d'autant plus erronées, par un idéal d'autant plus utopique, que le monde social qu'il se proposait de transformait était moins connu ; et, à cette époque, il ne pouvait être connu par l'excellente raison qu'il était en voie de formation.

La machine-outil, mue par la vapeur, commençait à se glisser dans une industrie dont l'outil, manié par l'artisan, était mis en mouvement par la force humaine et, dans quelques rares circonstances, par des animaux, le vent ou des chutes d'eau. Les penseurs socialistes, ainsi que le remarque Engels, étaient alors obligés de tirer de leur cerveau l'idéal social, qu'ils ne pouvaient extraire du tumultueux milieu économique, en pleine transformation. Ils reprirent, mais en lui infusant une nouvelle vie, l'idéal communiste qui dort dans la tête de l'homme depuis qu'il est sorti du communisme de la société primitive, et que la poétique mythologie grecque appelle l'âge d'or, et qui se réveille, pour briller parfois d'un glorieux éclat, aux grandes époques de bouleversement social. On cherche alors à établir le communisme, non parce que le milieu économique est prêt pour son introduction, mais parce que les hommes sont misérables, parce que les droits de la justice et de l'égalité sont violés, parce que les préceptes du Christ ne sont pas suivis dans toute leur pureté. L'idéal communiste, ne jaillissant pas de la réalité économique, n'est alors qu'une inconsciente réminiscence d'un passé préhistorique et ne provient que de notions idéalistes sur une justice, une égalité et une loi évangélique non moins idéalistes ; il est donc idéaliste au second degré et, par conséquent, utopique[4].

Les socialistes de la première moitié du dix-neuvième siècle, qui rallumèrent l'idéal communiste, eurent le rare mérite de lui donner une consistance moins idéaliste. Ils parlèrent peu de religion chrétienne, de justice et d'égalité : Robert Owen rend responsable des maux sociaux la Famille, la Propriété et la Religion ; Charles Fourrier critique les idées de justice et de morale introduites par la Révolution bourgeoise de 89 avec une verve et une ironie incomparables. Ils ne larmoyèrent pas sur les misères des pauvres, comme devaient le faire Victor Hugo et les charlatans du romantisme ; ils abordèrent le problème social par son côté réaliste, le seul côté par lequel il puisse être résolu. Ils s'ingénièrent à démontrer qu'une organisation sociétaire de la production arriverait à satisfaire les besoins de tous sans réduire la part de personne, pas même celle des privilégiés du Capital. — Précisément, la récente application de la vapeur et de l'outillage mécanique réclamait, elle aussi, une nouvelle organisation du travail, qui était la constante préoccupation de la bourgeoisie industrielle. Les socialistes poursuivaient donc le même but que les industriels : bourgeois et socialistes pouvaient, par conséquent, s'entendre ; aussi rencontre-t-on dans les sectes socialistes de l'époque des industriels, des ingénieurs et des financiers, qui, dans la deuxième moitié du siècle, après avoir jeté aux orties leurs sympathies pour les travailleurs, occupèrent une place considérable dans la société capitaliste.

Le socialisme de cette époque ne pouvait, dans ces conditions, être que pacifique : au lieu d'entrer en lutte avec les capitalistes, les socialistes ne songeaient qu'à les convertir à leur système de réforme sociale, dont, tous les premiers, ils devaient bénéficier ; ils préconisaient l'association du Capital, de l'Intelligence et du Travail, dont, d'après eux, les intérêts étaient identiques ; ils prêchaient l'entente du patron et de l'ouvrier, de l'exploiteur et de l'exploité ; ils ignoraient toute lutte de classe ; ils condamnaient les grèves et toute agitation politique, surtout si elle était révolutionnaire ; ils voulaient l'ordre dans la rue et la concorde dans l'atelier. Ils ne demandaient en définitive, que ce que désirait la nouvelle bourgeoisie industrielle[5].

Ils prévoyaient que l'industrie, puissanciée par la force motrice de la vapeur, la machine-outil et la concentration des instruments de travail, serait d'une productivité colossale, et ils avaient la naïveté de croire que les capitalistes se contenteraient de ne prélever qu'une part raisonnable des richesses qu'elle créerait et qu'ils abandonneraient à leurs coopérateurs, les travailleurs manuels et intellectuels, une part suffisante pour leur permettre de vivre dans l'aisance. Ce socialisme convenait à merveille au Capital, puisqu'il promettait l'accroissement des richesses et recommandait l'entente de l'ouvrier et du patron ; il recruta la grande majorité de ses adeptes dans les couches instruites de la bourgeoisie : il était utopique, donc il fut le socialisme des intellectuels.

Mais, précisément parce qu'il était utopique, les ouvriers, en antagonisme constant avec les patrons pour le salaire et les heures de travail, le tenaient en suspicion ; ils ne pouvaient rien comprendre à ce socialisme, qui condamnait les grèves et l'action politique et qui avait la prétention d'harmoniser les intérêts du Capital et du Travail, de l'exploiteur et de l'exploité[6]. Ils s'écartaient des socialistes pour donner toutes leurs sympathies aux républicains bourgeois, parce qu'ils étaient révolutionnaires ; ils s'affiliaient à leurs sociétés secrètes et montaient avec eux sur les barricades pour faire des émeutes et des révolutions politiques.

Marx et Engels prirent le socialisme là où l'avaient mené les grands utopistes ; mais, au lieu de torturer leurs cerveaux pour inventer de toutes pièces l'organisation du travail et de la production, ils étudièrent celle qui s'était créée par les propres nécessités de la nouvelle industrie mécanique, laquelle était parvenue à un degré de développement suffisant pour permettre d'en constater la puissance et la tendance. Sa productivité était si énorme, ainsi que l'avaient prévu Fourrier et Saint-Simon, qu'elle était capable de pourvoir avec abondance aux besoins normaux de tous les membres de la société ; pour la première fois dans l'histoire, on constatait une telle puissance productive, et c'est parce que la production capitaliste peut satisfaire tous les besoins, et c'est seulement à cause de cela, qu'il est possible de réintroduire le communisme, c'est-à-dire l'égale participation de tous aux richesses sociales et le libre et complet développement des facultés physiques, intellectuelles et morales de tous. Le communisme n'est plus une utopie, mais une possibilité.

L'outillage mécanique remplace la production individualiste de la petite industrie par la production communiste de la fabrique capitaliste, mais la propriété des moyens de travail est restée individuelle, comme au temps de la petite industrie. Il y a donc antinomie entre le mode individualiste de possession et le mode communiste de production, et cette antinomie se traduit par l'antagonisme de l'ouvrier et du patron capitaliste. Les producteurs, qui forment l'immense majorité de la nation, ne possèdent plus les instruments de travail, dont la possession se centralise entre les mains oisives d'une minorité décroissante. Le problème social, que pose la production mécanique, sera résolu, ainsi qu'ont été résolus les problèmes sociaux posés par les précédents modes de production, en précipitant l'évolution commencée par les forces économiques, en achevant la dépossession individuelle des moyens de production, en donnant au mode communiste de production le mode de possession communiste qu'il réclame.

Le communisme des socialistes contemporains n'émane plus, comme celui des temps passées, d'élucubrations cérébrales de penseurs de génie ; il sort de la réalité économique, il est l'aboutissement auquel tendent les forces économique, qui sans que les capitalistes et leurs intellectuels y prêtassent attention, ont élaboré le moule communiste d'une société nouvelle, dont il ne s'agit que de hâter la venue. Le communisme n'est donc plus une hypothèse utopique, il est un idéal scientifique. L'on peut ajouter que jamais la structure économique d'aucune société n'a été mieux et plus complètement analysée, que celle de la société capitaliste et que jamais idéal social n'a été conçu d'après des données aussi nombreuses et aussi positives que l'idéal communiste du socialisme moderne.

Bien que ce soient les forces économiques qui façonnent les hommes à leur usage et qui les aiguillonnent à l'action, et bien qu'elles soient la force mystérieuse qui détermine les grands courants de l'histoire, que les chrétiens attribuent à Dieu et que les libres-prenseurs bourgeois rapportent au Progrès, à la Civilisation, aux Immortels Principes et autres semblables manitous, dignes des peuplades sauvages, elles sont néanmoins le produit de l'activité humaine. L'homme qui les a créés et mis au monde s'est jusqu'ici laissé conduire par elles : il peut cependant, maintenant qu'il a compris leur nature et saisi leur tendance, agir sur leur évolution. Les socialistes que l'on accuse d'être atteints du fatalisme oriental et de se reposer sur le bon vouloir des forces économiques pour faire éclore la société communiste, au lieu de se croiser les bras, comme les fakirs de l'Economie officielle et de ployer le genou devant son dogme fondamental, laissez faire, laissez passer, se proposant au contraire de les dompter, comme ont été domptées les forces aveugles de la nature et de les forcer à faire le bonheur des hommes, au lieu de leur laisser faire le malheur des travailleurs de la civilisation. Ils n'attendent pas que leur idéal tombe du ciel, comme les chrétiens espèrent la grâce de Dieu et les capitalistes la richesse ; ils se préparent, au contraire, à le réaliser, non en faisant appel à l'intelligence de la classe capitaliste et à ses sentiments de justice et d'humanité, mais en le combattant, en l'expropriant du pouvoir politique, qui protège son despotisme économique.

Le socialisme, parce qu'il possède un idéal social, a par suite une critique propre. Toute classe qui lutte pour son affranchissement, cherche à réaliser un idéal social, en complète opposition avec celui de la classe régnante ; la lutte s'engage d'abord dans le monde idéologique avant le corps-à-corps de la bataille révolutionnaire ; elle commence donc par la critique des idées de la société qu'on s'efforce de révolutionner, car « les idées de la classe dominante sont les idées de la société », or ces idées sont le reflet intellectuel de ses intérêts matériels.

Ainsi tant que la richesse de la classe dominante est produite par le travail esclave, la religion, la morale, la philosophie et la littérature s'entendent pour autoriser l'esclavage. Le vilain Dieu des Juifs et des Chrétiens frappe de sa malédiction la progéniture de Cham pour qu'elle fournisse des esclaves ; Aristote, le penseur encyclopédique de la philosophie grecque, déclare que les esclaves sont prédestinés par la nature et qu'il n'existe pas de droits pour eux, car il ne peut y avoir de droits qu'entre égaux ; Euripide les endoctrine dans ses tragédies d'une morale servile[7] ; Saint-Paul, Saint-Augustin et les Pères de l'Eglise enseignent aux esclaves la soumission au maître terrestre pour mériter la grâce du maître céleste ; la civilisation chrétienne introduit l'esclavage en Amérique et l'y maintient, jusqu'à ce que les phénomènes économiques démontrent que le travail esclave est un mode d'exploitation de la force humaine plus coûteux et moins rémunérateur que le travail libre.

A l'époque de la décomposition gréco-romaine, lorsque le travail des artisans et des manœuvres libres commençait à se substituer au travail des esclaves, la religion, la philosophie et la littérature païennes se décidèrent à leur reconnaître quelques droits ; le même Euripide, qui conseillait à l'esclave de perdre se personnalité dans celle du maître, ne veut pas qu'il soit méprisé ; « l'esclavage n'a de honteux que le nom, dit le pédagogue d'Ion ; l'esclave d'ailleurs n'est pas inférieur à l'homme libre, lorsqu'il a un cœur généreux. » Les mystères d'Eleusis et de l'Orphisme, ainsi que le Christianisme, qui continue leur œuvre, admettent les esclaves parmi leurs initiés, leur promettant la liberté, l'égalité et le bonheur après la mort.

La classe dominante du moyen-âge étant guerrière, la religion chrétienne et la morale sociale condamnent le prêt à intérêt et frappent d'infamie le prêteur d'argent ; prendre un intérêt pour l'argent prêté était alors chose si ignominieuse, que la race juive, obligée de se spécialiser dans le commerce de l'argent, en porte encore la honte. Mais aujourd'hui que les chrétiens se sont faits juifs et que la classe dominante vit de l'intérêt de ses capitaux, le métier de prêteur à intérêt, le métier de rentier est le plus honorable, le plus désirable, le plus recherché.

La classe opprimée, quoique subissant l'idéologie de la classe opprimante, élabore néanmoins des idées religieuses, morales et politiques, en rapport avec ses conditions de vie ; vagues et secrètes d'abord, elles se précisent et s'affirment à mesure que la classe opprimée prend corps et acquiert la conscience de son utilité sociale et de sa force ; et l'heure de son émancipation est proche quand sa conception de la nature et de la société s'oppose ouvertement et hardiment à celle de la classe régnante[8].

Les militants socialistes, prenant exemple sur les encyclopédistes du dix-huitième siècle, ont à faire la critique impitoyable des idées économiques, politiques, historiques, philosophiques, morales et religieuses de la classe capitaliste, afin de préparer dans toutes les sphères de la pensée le triomphe de la nouvelle idéologie qu'apporte au monde le Prolétariat.

  1. Ces idéalistes logodiarrhétiques, afin de prouver qu'ils ont pris leurs idées dans le bagage idéologique de la Bourgeoisie, et que leur conception de la société future est un piteux décalque de la réalité capitaliste, ont imité le libéral allemand, Eugène Richter, et ont décrit la société de leur imagination. Fournière, un des plus flamboyants flambeaux du socialisme sentimental, artistique, intégral, maloniste et malhonnête, nous transporte dans la Revue Socialiste, en l'an 1999. La Révolution est faite et son idéal est réalisé. Que trouve-t-on au seuil de cette société idéale, décrite avec amour ? — Des propriétaires, des voleurs, des salariés, des magistrats, des policiers. Le Palais de Justice, cette maison de l'infamie, que la révolution sociale démolira et transformera en étable à cochons, est debout ; les Codes de la Justice qui donnent force légale à l'iniquité, que la révolution brûlera, comme les paysans de 1789 flambèrent les parchemins des aristocrates, ne sont pas abolis, déchirés, jetés aux ordures. Le Palais de Justice est ouvert et les Codes de la Justice continuent à fonctionner pour le malheur des hommes de 1999. Jaurès, ce météore de l'École Normale, renchérit sur la prophétie sociale de Fournière, dans un bafouillage encore plus illisible, qu'imprime la malheureuse Revue. La prostitution fleurit dans son monde idéal !
  2. Voici ce qu'écrit à ce sujet l'auteur de la théorie de l'équivalent mécanique de la chaleur le Dr Meyer : « Ce serait réduire considérablement le champ de recherche que de ne suivre que des lois de la nature, qui sont d'une application générale et sont exemptes d'hypothèses ; la physique mathématique doit la plupart de ses succès à une marche en sens opposé, c'est-à-dire en partant d'hypothèses non démontrées et que l'on ne pouvait démontrer, mais probables, en les suivant analytiquement dans leurs conséquences dans toutes les directions et en déterminant leur valeur par la comparaison de ces conclusions avec les résultats de l'expérience. » (Théorie cinétique des gaz. Introduction).
  3. La forme de la terre et la manière dont elle se soutient dans l'espace ont préoccupé l'esprit humain dès les temps préhistoriques. Anaximandre, six siècles avant Jésus-Christ, la regardait comme un globe parfait, se soutenant sans appui dans le centre de l'univers, à cause de la distance égale où toutes ses parties se trouvent de son centre et de la distance égale aussi où elle est elle-même de toutes les parties de l'univers ; aussi elle n'a pas plus de tendances vers un côté que vers l'autre. Empedocle, au cinquième siècle avant l'ère chrétienne, pensait qu'elle devait sa stabilité au milieu des airs à un très-rapide mouvement de rotation.
  4. Les utopies les plus célèbres, celle de Platon, comme celle de Thomas More, au lieu d'être des aperçus prophétiques de la société future, sont au contraire des vues rétrospectives d'un état social, détruit par celui dans lequel vivaient leurs auteurs et embelli par leur imagination. Cependant les guerriers philosophes de la République, que Platon compare à des chiens vigilants, qui vivent hors de la cité dans des baraquements, sans famille et sans propriété individuelle, sous l'autorité de magistrats, peuvent être pris pour types des soldats des armées permanentes modernes, dont la création se faisait sentir dans les villes industrielles et commerciales de l'antiquité, pour la défense contre l'ennemi étranger et pour le maintien de l'ordre intérieur.
  5. Les Economistes, qui s'enflent de leur extraordinaire compréhension des choses pratiques et qui traitent les socialistes de songe-creux, quand ils ne les vilipendant pas, en sont encore à rabacher ces utopies du socialisme d'il y a un demi-siècle. Mais la très pratique et très savante Economie officielle ne s'est pas contentée de ce métier de perroquet, elle a mis bas la plus fausse et la plus grotesque erreur du siècle, la loi de Malthus, par la quelle les économistes, grands et petits, ont juré jusqu'à tout dernièrement. Il fallut que les statistiques officielles, démontrant le lent accroissement de la population et la prodigieuse multiplication des richesses leur crevassent les yeux, pour qu'ils reconnussent leur bévue. Cette ridicule théorie de la population et de la production, formulée mathématiquement alors qu'il n'existait pas de statistiques ni de l'une ni de l'autre, ne fut inventée, acceptée et proclamée une loi éternelle, que pour donner un caractère providentiel et fatidique à l'effroyable misère ouvrière que déchaîne l'application industrielle de la vapeur et de la machine-outil.
  6. Marx et Engels sont, à ma connaissance, les deux premiers socialistes, qui sur le continent Européen, prirent ouvertement la défense des grèves contre les bourgeois et les utopistes du socialisme : Engels, dans son étude sur La condition de la classe ouvrière en Angleterre, publiée en 1847 ; et Marx, dans La misère de la Philosophie, publiée à la veille de la révolution de 1848.
  7. Euripide prêche que l'esclave doit s'identifier avec son maître. « Méchant est l'esclave qui ne s'associe pas à la fortune de ses maîtres, qui ne se réjouit pas de leur prospérité et ne s'afflige pas de leur infortune. » (Hélène). « Les bons esclaves s'associent aux malheurs de leurs maîtres. » (Les Bacchantes). Le poète tragique met ces sentences dans la bouche d'esclaves afin de leur donner plus de poids.
  8. Les conditions économiques dans lesquelles se meut et se développe la Bourgeoisie, en font une classe essentiellement religieuse : le christianisme est son œuvre ; il durera tant qu'elle dominera la société. Sept ou huit siècles avant Jésus-Christ alors que la Bourgeoisie naissait dans les villes commerciales et industrielles du bassin méditerranéen, on constate l'élaboration d'une religion nouvelle ; les dieux du paganisme, créés par des peuplades guerrières, ne pouvaient convenir à une classe qui se consacre à la production et à la vente des marchandises. Des cultes mystérieux (mystères des Cabires, de Déméter, de Dionysos, etc.) font revivre les traditions religieuses de la période préhistorique matriarchale, l'idée de l'âme et celle de son existence après la mort, renaissent, l'idée de châtiments et de récompenses posthumes pour réparer les injustices sociales s'introduit, etc... Ces éléments religieux combinés avec les données spiritualistes de la philosophie grecque contribuèrent à former le christianisme, la religion par excellence des sociétés qui ont pour fondement la propriété individuelle et de la classe qui s'enrichit par l'exploitation du travail salarié. Depuis quinze siècles tous les mouvements de la Bourgeoisie, soit pour s'organiser, soit pour s'affranchir, soit pour pousser au pouvoir une de ses couches s'accompagnent et se compliquent de crises religieuses : mais toujours le christianisme, plus ou moins modifié, reste la religion de la société : les révolutionnaires de 1789, qui, dans l'ardeur de la lutte, s'étaient promis de déchristianiser la France s'empressèrent, la Bourgeoisie étant victorieuse, de relever les autels qu'ils avaient renversés et de réintroduire le culte qu'ils avaient proscrit. Le milieu économique qui engendre le Prolétariat, le débarrasse au contraire de toute idée et de tout sentiment religieux ; on ne peut observer ni en Europe, ni en Amérique dans les masses ouvrières de la grande industrie aucune velléité d'élaborer une religion pour remplacer le christianisme, ni aucun désir de le réformer. Les organisations économiques et politiques de la classe ouvrière se désintéressent complètement de toute discussion doctrinale sur les dogmes religieux et spiritualistes, bien qu'elles combattent les prêtres de tous les cultes parce qu'ils sont les domestiques de la classe capitaliste. La victoire du Prolétariat délivrera l'humanité du cauchemar religieux. La croyance en des êtres supérieurs pour expliquer le monde naturel et les inégalités sociales et prolonger la domination de la classe régnante et la croyance en l'existence posthume de l'âme pour réparer les injustices de la destinée n'auront plus raison d'être du moment que l'homme qui a déjà saisi les causes générales des phénomènes de la nature, vivra dans une société communiste d'où auront disparu les inégalités et les injustices de la société individualiste.