Il faut choisir le chemin

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 23 février 1917


Novy Mir, No. 919, 23 février 1917.
Publié dans La Guerre et la Révolution. Paris 1974, pp. 252-254
Recueil(s): Novy Mir


Par la force même des faits, le Socialisme américain sort de sa position neutre. Il doit se mettre sur le pied de guerre. Les questions relatives à la guerre, à la défense nationale, à la réconciliation civile se présentent au prolétariat américain dans toute leur âpreté.

Grâce à la politique des classes dirigeantes, les travailleurs des U.S.A. ont la cruelle possibilité de se convaincre que les contradictions qui déchirent le mouvement ouvrier européen n’ont nullement été inventées par des théoriciens : il s’agit de la vie ou de la mort du Socialisme.

Ce n’est pas une exagération. Toute l’histoire du mouvement socialiste est remplie de luttes internes. La classe opprimée, se frayant un chemin vers le haut, ne peut se développer qu’en usant de la critique et de l’autocritique. Mais les contradictions à l’intérieur du Socialisme n’ont jamais atteint le degré de profondeur actuel. Dans la lutte du Marxisme contre le Réformisme et l’Anarchisme, il s’agissait de critiquer les voies et les méthodes de la structure capitaliste. La question est maintenant posée entre les sociaux-démocrates révolutionnaires et les sociaux-patriotes : est-il nécessaire de lutter contre le Capitalisme et la société bourgeoise ? Il n’y a rien d’étonnant à ce que les anarchistes-patriotes, tels que Kropotkine et Jean Grave marchent avec les sociaux-patriotes, alors que les anarcho-syndicalistes, restés fidèles à l’Internationalisme, se rangent aux côtés des socialistes-zimmerwaldiens.

Il peut sembler que la contradiction actuelle, en dépit de son caractère aigu, ne soit que provisoire : elle est née des circonstances exceptionnelles de la guerre et disparaîtra avec elle. C’est la plus naïve des illusions. Les sociaux-patriotes eux-mêmes ont eu le temps de tirer les conclusions indispensables quant à leur comportement en temps de paix. Le parti qui assume la responsabilité de la défense nationale – il raisonne tout à fait justement – doit se préoccuper, en temps de paix, de cet appareil de défense. L’opposition de principe au militarisme doit être rejetée. Il faut, en temps de paix, voter les crédits militaires pour qu’il y ait une défense en temps de guerre. Cela change tous les rapports avec le Pouvoir : l’antagonisme irréconciliable est remplacé par une attitude « d’affaires », et la Social-démocratie devient un parti national; elle réclamera des réformes plus énergiquement que les autres partis, mais elle ne le fera que dans la mesure où ces réformes ne menacent pas la structure bourgeoise et ne heurtent pas les nécessités de la défense nationale.

Il se trouve, actuellement, beaucoup de sociaux-patriotes attardés qui se refusent « à joindre les bouts », (à tirer les conclusions logiques) et répètent l’aphorisme créé au début de la guerre pour apaiser leurs consciences : « La maison brûle, il faut la sauver; au sauvetage tous sont intéressés, aussi bien les occupants des belles chambres que ceux des mansardes; ensuite, chacun retournera à sa place, et tout reprendra comme par le passé. » Cette philosophie « incendiaire » est par trop frivole.

« Avec beaucoup de grandeur d’âme, vous voulez étouffer l’incendie quand la maison est déjà brûlée, répliquent les sociaux-patriotes avec beaucoup plus de logique; mais pour éteindre le feu, il nous faut des pompes. Donc, nous n’avons pas le droit de refuser, en temps de paix, les crédits militaires et tout le budget bourgeois. »

Ce dernier point de vue est le seul logique si l’on se tient sur le terrain de la défense nationale. Mais on découvre alors que le social-patriotisme incarne la soumission d’un parti révolutionnaire au Pouvoir et que le drapeau socialiste est utilisé pour discipliner les masses dans un but « patriotique ». C’est dans ce sens que nous avons écrit qu’il s’agit de la vie ou de la mort du Socialisme.

L’Histoire nous a souvent donné des exemples de mouvements idéologiques naissant et s’épanouissant sous le signe de la protestation des masses opprimées et devenant une arme irremplaçable dans les mains des possédants pour servir à la conservation de l’ordre conservateur.

Le Christianisme a commencé en tant que mouvement des sujets les plus humiliés et les plus misérables du pouvoir romain. Il s’est converti en un instrument de lutte des classes dirigeantes et sert, maintenant, d’huile pour les rouages de la machine d’exploitation capitaliste.

La Réforme, née de mouvements populaires tumultueux dressés contre l’oppression de l’Église, est devenue dans tous les pays protestants, le serviteur fidèle du Capitalisme.

Le Libéralisme et la Démocratie, sous le drapeau du « peuple », ont lutté contre la monarchie et les féodalités; ils se sont mis aujourd’hui au service de la bourgeoisie contre le prolétariat.

Le Socialisme accomplit une évolution à sens unique sous la forme de son aile patriotique; mouvement de rébellion, il devient conservateur, et les classes possédantes l’utilisent pour atteindre leurs buts.

On peut, évidemment, se bercer de pensées rassurantes : l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie ne peut s’éteindre; le Socialisme ne peut être séparé de son caractère de mouvement de classe et, par conséquent, il n’y a pas de quoi sonner le tocsin; toutefois, il faudra souffrir. Cet optimisme borné qui dissimule une totale indifférence idéologique, n’est pas seulement largement répandu en Amérique, mais il passe pour le Marxisme le plus éprouvé. En fait, ce n’en est qu’une lamentable contre-façon.

Si le Socialisme doit « de toute façon » triompher, à quoi sert le Parti socialiste ? Pourquoi la faculté de juger, de prédire et d’évaluer nous a été donnée ? Le Marxisme, ce n’est pas du fatalisme. La théorie marxiste peut nous expliquer les causes historiques de la venue du social-patriotisme, mais elle ne nous libère pas de la nécessité de lutter contre lui. Le Socialisme vaincra, bien sûr, mais seulement grâce à la classe ouvrière, à sa volonté, à sa nette conscience et à sa fermeté révolutionnaire. La classe ouvrière doit suivre son chemin historique et, par conséquent, elle doit, seule, déterminer son orientation.

Donc, nous causerions le plus grand mal à la cause de la libération du prolétariat si nous devions nier ou diminuer la profondeur des divergences entre l’Internationalisme et le Social-patriotisme. Donc, il faut choisir le chemin entre ces deux mouvements qui s’excluent l’un l’autre. Le moment suprême est venu pour les travailleurs américains qui n’ont pas procédé à ce choix. Le pouvoir capitaliste les astreindra à choisir. Il les précipitera dans le cœur même de l’incendie en leur disant : « Notre maison brûle, en avant ! Éteignez le feu ! »