IXe congrès du PC(b)R, 29 mars-5 avril 1920

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Auteur·e(s) Lénine
Écriture 16 mars 1920

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Publié intégralement en 1920 dans Le IXe Congrès du Parti communiste de Russie. Compte rendu sténographique.
Le discours de clôture fut publié en entier pour la première fois en 1960 dans Le IXe Congrès du P.C.(b) de Russie.
Mars-avril 1920. Procès verbaux.
Œuvres t. 30, pp. 453-503 Paris-Moscou,


1. Discours d'ouverture[modifier le wikicode]

29 mars

Permettez-moi d'abord de saluer, au nom du Comité central du Parti communiste de Russie, les délégués présents à ce congrès.

Camarades,

Nous ouvrons notre congrès ordinaire à une heure éminemment grave. Le développement intérieur de notre révolution nous a donné dans la guerre civile les victoires les plus grandes et les plus rapides sur l'ennemi, et, étant donné la situation internationale, ces victoires ne sont pas autre chose que celles de la révolution soviétique du premier pays qui l'ait accomplie, pays le plus faible et le plus arriéré, victoires remportées sur le capitalisme et l'impérialisme coalisés du monde entier. Nous pouvons aborder, après ces victoires, avec une tranquille et ferme confiance, les tâches présentes de l'édification économique pacifique, nous pouvons les aborder avec la certitude que le présent congrès dressera le bilan de plus de deux années de travail soviétique et saura tirer profit de l'expérience acquise pour trancher la question plus difficile et plus complexe de l'édification économique. Sur le plan international, jamais encore notre situation n'a été aussi favorable qu'à présent ; et ce qui plus que tout nous remplit d'aise et d'entrain, ce sont les nouvelles qui nous parviennent chaque jour d'Allemagne ; elles montrent que si pénible et douloureux que soit l'enfantement de la révolution socialiste, le pouvoir soviétique prolétarien dans ce pays monte irrésistiblement. Les Kornilov allemands ont joué le même rôle que le Kornilov russe. Après leur coup de force, un revirement en faveur du pouvoir prolétarien a commencé non seulement parmi les masses ouvrières des villes, mais aussi dans le prolétariat rural d'Allemagne, et ce revirement marque une date dans l'histoire mondiale. Il ne confirme pas seulement une fois de plus, en termes absolus, que nous sommes dans le bon chemin, il nous donne aussi la conviction que le temps n'est pas loin où nous marcherons la main dans la main avec un gouvernement soviétique allemand. (Applaudissements.)

Je déclare le congrès ouvert et vous prie de passer à l'élection du présidium.

2. Rapport du comité central[modifier le wikicode]

29 mars

Camarades,

Avant d'aborder mon rapport, je dois vous dire qu'il est divisé en deux parties, comme au dernier congrès : questions politiques et questions d'organisation. Cette division fait avant tout penser à la façon dont s'est cristallisé le travail du Comité central, vu de l'extérieur, au point de vue de l'organisation. Notre parti a passé sa première année sans J. Sverdlov, et cette perte ne pouvait manquer d'être ressentie par toute l'organisation du Comité central. Personne n'a su coordonner, comme savait le faire le camarade Sverdlov, le travail politique et d'organisation, et nous avons dû essayer de remplacer son activité à lui par celle d'un groupe.

Le travail du Comité central au cours de l'année écoulée a été, sur le plan de l'action courante, quotidienne, assuré par deux collèges désignés à l'assemblée plénière du C.C. : le Bureau d'organisation du C.C. et le Bureau politique du C.C., le secrétaire étant membre des deux bureaux afin d'assurer la coordination et l'unité de leurs décisions. La situation était telle que la répartition des forces du parti a été la principale tâche immédiate du Bureau d'organisation, tandis que les questions politiques incombaient au Bureau politique. Il va de soi que cette division est jusqu'à un certain point artificielle et qu'on ne peut faire aucune politique sans la traduire par des nominations et des mutations. Toute question d'organisation revêt donc une portée politique et la pratique veut, chez nous, que la déclaration d'un seul membre du Comité central suffise pour que toute question soit, pour telle ou telle raison, considérée comme étant d'ordre politique. Tenter de délimiter autrement l'activité du C.C. ne serait sans doute pas rationnel et n'atteindrait guère pratiquement le but assigné.

Cette façon de diriger les affaires a donné d'excellents résultats : pas une fois, il n'y a eu de difficultés entre les deux bureaux. Les travaux de ces deux organismes se sont généralement poursuivis dans une atmosphère amicale, et l'application pratique des mesures a été facilitée par la présence du secrétaire, le secrétaire du parti se conformant d'ailleurs pleinement et exclusivement à la volonté du C.C. Il faut souligner dès le début, afin d'écarter tout malentendu, que le secrétaire du Comité central du parti n'a jamais fait qu'appliquer les décisions collectives du C.C., prises par le Bureau d'organisation ou le Bureau politique, ou par le C.C. siégeant en séance plénière. Autrement, le travail du C.C. ne saurait être mené comme il convient.

Après ces brèves remarques sur la division intérieure du travail du Comité central, j'aborde ma tâche, le rapport d'activité du C.C. Il est extrêmement difficile d'exposer le travail politique du C.C. si l'on comprend cette tâche au sens littéral du mot. Au cours de cette année, une partie considérable du travail du Bureau politique a consisté à régler les problèmes de toute sorte dans le domaine politique ayant trait à l'activité de toutes les institutions soviétiques et du parti, de toutes les organisations de la classe ouvrière, problèmes embrassant et visant à orienter toute l'activité de la République soviétique. Le Bureau politique a tranché toutes les questions de politique intérieure et extérieure. On comprend qu'il est impossible de prétendre les énumérer même approximativement. Vous trouverez dans les publications du Comité central à l'occasion du congrès tous les matériaux nécessaire, pour faire le point. Tenter de répéter ce bilan dans le rapport serait au-dessus de mes forces et, je crois, n'intéresserait pas les délégués. Chacun de nous qui travaille dans quelque organisation des Soviets et du parti, assiste chaque jour à la succession extraordinaire des problèmes de politique extérieure et intérieure. La solution même de ces questions, telle qu'elle s'est exprimée dans les décrets du pouvoir des Soviets, dans l'activité des organisations du parti, à chaque tournant, s'identifiait à l'appréciation même du C.C. du parti. Il faut dire que les questions ont été si nombreuses qu'il a fallu presque toujours les régler avec une précipitation extrême, et c'est seulement parce que les membres du collège se connaissent bien entre eux, connaissent leurs nuances d'opinions, grâce à leur confiance mutuelle que le travail a pu être accompli. En d'autres circonstances, ce travail eût été au-dessus des forces d'un collège même trois fois plus nombreux. Il a souvent fallu régler des questions compliquées en suppléant aux réunions par des conversations téléphoniques. Nous l'avons fait avec la certitude que certaines questions manifestement compliquées et litigieuses ne seraient pas laissées dans l'ombre. Maintenant qu'il me faut présenter un rapport d'ensemble, je me permettrai, au lieu de faire une étude chronologique ou une classification par sujets, de m'arrêter sur les faits essentiels les plus importants, sur ceux précisément qui relient l'expérience d'hier, ou plus exactement de l'année écoulée, à nos tâches présentes.

Le moment n'est pas encore venu d'écrire l'histoire du pouvoir des Soviets. Et s'il était venu, je dirais, pour ma part, et au nom du Comité central, je pense, que nous n'avons pas l'intention de nous faire historiens ; nous nous intéressons au présent et à l'avenir. L'année écoulée, nous la considérons comme une expérience, comme une leçon, comme un marchepied qui nous permet d'aller plus avant. De ce point de vue, le travail du C.C. se divise en deux grandes branches : les questions militaires qui définissaient la situation internationale de la République, et l'ouvre pacifique de l'édification économique intérieure, qui n'a commencé a s'avancer au premier plan qu'à la fin de l'année écoulée peut-être ou au début de l'année courante, lorsqu'il est devenu tout à fait évident que nous avions remporté une victoire décisive sur les fronts décisifs de la guerre civile. Au printemps de l'an dernier, notre situation militaire était extrêmement difficile: nous devions, comme vous vous en souvenez, subir bien des revers, des attaques nouvelles, énormes, imprévisibles des représentants de la contre-révolution et de l'Entente. Aussi, est-il tout à fait naturel que la majeure partie de cette période ait été absorbée par les travaux d'ordre militaire, par la guerre civile, tâche qui paraissait insoluble à tous les hommes pusillanimes, sans parler du parti des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires et autres représentants de la démocratie petite-boulgeoise, à la masse des éléments intermédiaires et leur faisait dire très sincèrement qu'il n'y avait pas de solution, que la Russie arriérée et affaiblie ne pouvait vaincre le régime capitaliste du monde entier, puisque la révolution tardait en Occident. Et c'est pourquoi, demeurant sur nos positions, nous devions dire avec une entière fermeté et une pleine confiance que nous vaincrions ; nous devions appliquer le mot d'ordre : « tout pour la victoire » et « tout pour la guerre ».

Il fallait, au nom de ce mot d'ordre; se résoudre ouvertement et consciemment à ne pas satisfaire de nombreux besoins primordiaux, en privant de secours bien des gens, convaincus que nous étions de la nécessité de concentrer toutes les forces sur la guerre et de vaincre dans cette guerre que nous imposait l'Entente. C'est uniquement parce que le parti veillait au grain, était rigoureusement discipliné, et que son autorité unissait toutes les institutions et toutes les administrations, parce que des dizaines, des centaines, des milliers et, en fin de compte, des millions d'hommes obéissaient comme un seul au mot d'ordre du Comité central, c'est uniquement parce que d'immenses sacrifices ont été consentis que le miracle qui s'est produit a pu se produire. C'est seulement pour cette raison que nous avons pu vaincre, malgré les deuxième, troisième et quatrième campagnes des impérialistes de l'Entente et du monde entier. Nous ne nous bornons pas, bien sûr, à souligner cet aspect de la question ; nous devons ne pas perdre de vue que c'est une leçon, que sans discipline et sans centralisation, jamais nous n'aurions rempli notre tâche. Les sacrifices sans nom que nous avons consentis pour sauver notre pays de la contre-révolution, pour permettre à la révolution russe de battre Dénikine, Ioudénitch et Koltchak sont le gage de la révolution sociale mondiale. Il a fallu, pour y parvenir, la discipline du parti, la centralisation la plus rigoureuse, la conviction absolue que les plus lourds sacrifices de dizaines et de centaines de milliers d'hommes contribueraient à réaliser toutes ces tâches, que cela pouvait être et serait vraiment fait. Et il fallait pour cela que notre parti et la classe qui exerce la dictature, la classe ouvrière, fussent les facteurs de l'union de millions et de millions de travailleurs en Russie et dans le monde entier.

Quand on pense à la cause profonde de ce miracle historique - la victoire d'un pays faible, épuisé et arriéré sur les pays les plus puissants du monde -, nous voyons qu'elle réside en définitive dans la centralisation, la discipline et une abnégation sans précédent. Sur quelle base? Des millions de travailleurs ont pu parvenir, dans le pays le moins éduqué, à l'organisation, à cette discipline et cette centralisation grâce à ce que les ouvriers formés à l'école du capitalisme sont unis par le capitalisme ; que le prolétariat dans tous les pays avancés s'est uni dans des proportions d'autant plus larges qu'il s'agit d'un pays plus avancé ; d'un autre côté, parce que la propriété, la propriété capitaliste, la petite propriété dans la production marchande, divise. La propriété divise et nous, nous unissons un nombre sans cesse croissant de millions de travailleurs dans le monde entier. Les aveugles mêmes, pourrait-on dire, le voient maintenant, tout au moins ceux d'entre eux qui naguère ne voulaient pas voir. Plus le temps passait, et plus nos ennemis se divisaient. Ils étaient divisés par la propriété capitaliste, par la propriété privée en régime de production marchande, qu'ils soient de petits propriétaires spéculant sur les excédents de blé et s'enrichissant au détriment des ouvriers affamés, ou des capitalistes de divers pays, bien que détenteurs de la puissance militaire, fondateurs de la « Société des Nations », la « grande société unissant » toutes les nations avancées du monde. Leur unité n'est que fiction, duperie, mensonge, du commencement à la fin. Et nous avons vu - exemple prodigieux ! - cette fameuse « Société des Nations » qui a prétendu distribuer des mandats pour gouverner des Etats, partager le monde, se révéler un bluff qui a crevé sur le coup parce que fondée sur la propriété capitaliste. Nous l'avons vu à l'échelle historique la plus vaste : ainsi se confirme cette vérité essentielle sur la reconnaissance de laquelle nous bâtissions notre juste conviction, notre certitude absolue de la victoire de la Révolution d'Octobre, notre conviction de servir une cause à laquelle se joindront, malgré toutes les difficultés, en dépit de tous les obstacles, des millions et des millions de travailleurs de tous les pays. Nous savions que nous avions des alliés et qu'il fallait faire preuve d'abnégation, dans le pays que l'histoire chargeait d'une tâche d'honneur infiniment difficile, afin que les sacrifices sans nom fussent payés au centuple car chaque mois supplémentaire que nous tiendrions dans notre pays nous procurerait des millions et des millions d'alliés dans tous les pays.

Si l'on cherche en définitive à comprendre pourquoi nous avons pu vaincre, pourquoi nous devions vaincre, il apparaît que c'est uniquement parce que tous nos ennemis, formellement attachés par toute espèce de liens aux gouvernements et aux représentants du capital les plus puissants du monde, se sont avérés divisés, en dépit de leur union formelle ; c'est au fond leur lien intérieur qui les a divisés et jetés les uns contre les autres ; la propriété capitaliste les a désagrégés, transformés d'alliés en bêtes fauves. Si bien qu'ils ne voyaient pas la Russie des Soviets accroître le nombre des sympathisants parmi les soldats anglais débarqués à Arkhangelsk, parmi les marins français débarqués à Sébastopol, parmi les ouvriers de tous les pays où les social-conciliateurs ont pris parti pour le capital, dans tous les pays avancés sans exception. Cette cause fondamentale, cette cause la plus profonde, nous a valu en fin de compte la victoire la plus sûre : elle reste la source principale, indéfectible, intarissable de notre force et nous permet de dire que lorsque nous aurons pleinement réalisé dans notre pays la dictature du prolétariat, l'union maximum de ses forces par l'intermédiaire de son avant-garde, son parti avancé, nous pourrons attendre la révolution mondiale. Et c'est, en réalité, l'expression de la volonté, de la résolution du prolétariat de se battre, l'expression de la volonté prolétarienne d'unir les millions et les dizaines de millions d'ouvriers de tous les pays.

MM. les bourgeois et les pseudo-socialistes de la IIe Internationale ont dit que ce sont là des propos de propagande. Non. c'est la réalité historique confirmée par l'expérience pénible et sanglante de la guerre civile en Russie, car cette guerre civile a été une guerre contre le capital. mondial, et ce capital s'est effrité de lui-même dans la bataille, s'est dévoré, tandis que nous en sortions mieux trempés, plus forts, dans un pays où le prolétariat mourait de faim, décimé par le typhus. Nous y avons sans cesse rallié de nouveaux travailleurs. Ce qui paraissait naguère aux conciliateurs une phrase de propagande, ce dont la bourgeoisie s'était accoutumée à rire, l'année écoulée de notre révolution, l'année dont nous rendons surtout compte, en a fait une réalité historique indéniable qui nous permet d'affirmer avec la conviction la plus positive : si nous y sommes parvenus, c'est que nous avons une base mondiale infiniment plus large que n'en eut aucune des révolutions antérieures. Nous avons une alliance internationale qui n'est consignée nulle part, qui n'a pas de caractère officiel, qui n'est rien du point de vue du « droit étatique » mais qui est tout dans la réalité du monde capitaliste en décomposition. Chaque mois pendant lequel nous avons combattu pour gagner de nouvelles positions, ou tenu simplement, contre un ennemi infiniment puissant, prouvait au monde entier que nous avions raison et nous ralliait de nouveaux millions d'hommes.

Cela paraissait difficile et s'accompagnait d'immenses défaites. L'effroyable terreur blanche en Finlande[1] a justement été suivie, cette année, par la défaite de la révolution hongroise, étouffée par les représentants de l'Entente à l'insu de leurs parlements, en vertu d'un traité secret conclu avec la Roumanie.

Ç'a été la plus lâche trahison, le complot machiné par l'Entente internationale pour étouffer la révolution hongroise par la terreur blanche ; et je ne parle pas de ce qui a été fait pour s'entendre avec les conciliateurs allemands afin d'étouffer la révolution allemande[2] ; comment ceux qui avaient qualifié Liebknecht d'honnête Allemand se sont jetés, avec les impérialistes allemands, comme des chiens enragés, sur cet honnête Allemand, Ils ont dépassé la mesure, mais tous leurs excès dans la répression n'ont fait que nous affermir, nous renforcer et saper le terrain sous leurs pieds.

Je pense que nous devons avant tout tenir compte de cette expérience capitale que nous avons acquise. Il faut particulièrement fonder notre agitation et notre propagande sur l'analyse, sur l'explication de ce qui a permis notre victoire, de ce qui a fait que les sacrifices de la guerre civile ont été payés au centuple, de la manière dont il faut utiliser cette expérience pour vaincre dans l'autre guerre, une guerre sans effusion de sang dont la forme seule a changé parce que ce sont les mêmes vieux représentants, chefs et serviteurs de l'ancien monde capitaliste qui la font contre nous par des moyens plus acharnés, plus véhéments, plus forcenés. Notre révolution a, mieux que toute autre, vérifié cette loi que la force d'une révolution, sa puissance agressive, son énergie, sa résolution et sa victoire triomphante accroissent du même coup la résistance de la bourgeoisie. Plus nous remportons de victoires et mieux les exploiteurs capitalistes apprennent à s'unir et passent à des offensives plus déterminées. Car, vous vous en souvenez tous fort bien, c'est assez récent dans le temps, mais déjà loin du point de vue des événements actuels, le bolchevisme était, vous vous en souvenez, considéré, au début de la Révolution d'Octobre, comme une curiosité ; si l'on a dû renoncer très vite en Russie à cette opinion on y a également renoncé en Europe car elle traduisait l'état embryonnaire et la débilité de la révolution prolétarienne. Le bolchevisme est devenu un phénomène mondial, la révolution ouvrière a levé la tête. Le système des Soviets institué par nous en octobre, selon l'héritage de 1905, en analysant notre propre expérience, ce système est devenu un phénomène de portée mondiale.

Deux adversaires pleinement conscients s'affrontent maintenant à l'échelle universelle, on peut le dire sans la moindre exagération. Il faut noter qu'ils ne se sont trouvés face à face, dans une lutte décisive et finale, qu'au cours de cette année et que nous traversons peut-être, à l'heure des travaux du congrès, l'un des moments les plus grands, les plus brusques, encore inachevés, du passage de la guerre à la paix.

Vous savez tous ce qu'il est advenu aux leaders des puissances impérialistes de l'Entente qui criaient à la face du monde : « Nous ne cesserons jamais la guerre contre les usurpateurs, les bandits, les ravisseurs du pouvoir, les ennemis de la démocratie, les bolcheviks. » Vous savez qu'ils ont commencé par lever le blocus, que leur tentative d'unir les petites puissances a échoué, parce que nous avons su nous rallier non seulement les ouvriers de tous les pays, mais aussi la bourgeoisie des petits pays, car les impérialistes ne sont pas seulement les oppresseurs des ouvriers de leurs propres pays, mais aussi de la bourgeoisie des petits Etats. Vous savez que nous avons su nous rallier la bourgeoisie hésitante des pays avancés, et le moment est venu à présent où l'Entente viole ses anciennes promesses, ses engagements, ses traités conclus, soit dit en passant, des dizaines de fois avec différents gardes blancs russes et maintenant, elle en est pour ses frais avec ces traités-là ; ils lui ont coûté des centaines de millions sans qu'elle ait pu mener à bien son entreprise.

A présent, le blocus levé, l'Entente a engagé en fait des pourparlers de paix avec la République soviétique et maintenant elle ne les mène pas à bonne fin ; c'est pourquoi les petites puissances ont perdu confiance en elle, en ses forces. Nous voyons que la situation de l'Entente, sa situation extérieure, ne peut aucunement être définie du point de vue des notions habituelles de jurisprudence. Les Etats de l'Entente ne sont ni en paix ni en guerre avec les bolcheviks, ils nous reconnaissent et ils ne nous reconnaissent pas. Et cet effondrement total de nos adversaires, qui étaient persuadés de représenter quelque chose montre qu'ils ne représentent rien de plus qu'une poignée de fauves capitalistes aux prises et totalement impuissants contre nous.

La situation est maintenant telle que la Lettonie nous propose officiellement la paix ; la Finlande nous a adressé une dépêche qui parle officiellement de ligne de démarcation, mais qui implique en réalité le passage à une politique de paix. Enfin, la Pologne, celle-là même dont les représentants ont si énergiquement brandi et continuent de brandir leurs armes, la Pologne qui a reçu et reçoit encore le plus de convois d'artillerie et de promesses de concours de toute sorte pourvu qu'elle continue à combattre la Russie, même la Pologne qui, en raison de l'instabilité de son gouvernement, est forcée de se jeter dans toutes les aventures belliqueuses, nous a proposé d'entamer des pourparlers de paix[3]. Il nous faut être d'une extrême prudence. Notre politique réclame le plus d'attention. Plus qu'ailleurs, il est difficile d'y trouver la ligne à suivre, parce que personne ne sait encore sur quelle voie le train est aiguillé, l'ennemi lui-même ne sait pas ce qu'il fera demain. MM. les représentants de la politique française, qui montent la tête à la Pologne, de même que les dirigeants de la Pologne bourgeoise et agrarienne, ne savent de quoi demain sera fait, ni ce qu'ils veulent. Ils disent aujourd'hui : « Messieurs, quelques convois d'artillerie et quelques centaines de millions, et nous sommes prêts à nous battre avec les bolcheviks.» Ils passent sous silence les grèves qui se multiplient en Pologne, ils font pression sur la censure pour cacher la vérité. Mais le mouvement révolutionnaire y monte. L'essor révolutionnaire de l'Allemagne dans sa nouvelle phase, dans sa nouvelle étape, où les ouvriers forment, après l'aventure Kornilov germanique, des armées rouges, dit tout net (d'après les derniers télégrammes de là-bas) que les ouvriers s'enflamment de plus en plus. Les représentants de la Pologne bourgeoise et agrarienne sont de plus en plus hantés par cette idée : « N'est-il pas trop tard, la Pologne ne sera-t-elle pas une République soviétique avant que nous ayons déclaré par acte gouvernemental la paix ou la guerre?» Ils ne savent que faire. Ils ne savent pas de quoi demain sera fait.

Nous savons que chaque mois accroît prodigieusement nos forces et continuera à les accroître. Aussi sommes-nous maintenant plus solides que jamais dans le domaine international. Nous devons néanmoins consacrer à la crise internationale une extrême attention et nous montrer prêts à faire face à toutes les surprises. La Pologne nous a fait des propositions de paix officielles. Ces messieurs sont dans une situation désespérée, tellement désespérée que leurs amis, les monarchistes allemands, mieux éduqués, mieux pourvus d'une expérience politique et plus instruits, se sont jetés dans une aventure, à la manière de Kornilov. La bourgeoisie polonaise fait des offres de paix, sachant que l'aventure peut se muer en un coup de force Kornilov polonais. Sachant que notre adversaire, qui ne sait pas ce qu'il veut faire ni ce qu'il fera demain, est dans une situation désespérée, nous devons nous dire avec la plus grande résolution que la guerre reste possible en dépit de la proposition de paix. Il est impossible de prévoir ce que l'ennemi fera demain. Nous avons vu ces gens, nous les connaissons, ces Kérenski, mencheviks et socialistes-révolutionnaires. Nous les avons vus en ces deux ans, poussés aujourd'hui vers Koltchak, se joignant presque aux bolcheviks le lendemain, puis à Dénikine, recouvrant tout cela de phrases sur la liberté et la démocratie. Nous les connaissons, ces messieurs, et c'est pourquoi nous nous accrochons des deux mains à la proposition de paix et faisons les plus grandes concessions, convaincus que la paix avec les petites puissances fera progresser notre cause infiniment mieux que la guerre, parce que la guerre a servi aux impérialistes à tromper les masses laborieuses, à leur cacher la vérité sur la Russie soviétique ; c'est pourquoi toute paix ouvrira à notre influence une route cent fois plus grande, plus large. Déjà notre ascendant a été notable au cours des dernières années. La IIIe Internationale , l'Internationale communiste, a remporté des victoires sans précédent. Mais nous savons aussi qu'on peut chaque jour nous imposer la guerre. Nos adversaires ne savent pas eux-mêmes de quoi ils sont capables à cet égard.

On ne peut douter que des préparatifs militaires sont en cours. De nombreux Etats voisins de la Russie, et peut-être aussi de nombreux Etats qui ne sont pas nos voisins, sont maintenant en train de réarmer. C'est pourquoi nous devons avant tout manœuvrer dans notre politique internationale, poursuivre avec la plus grande fermeté la ligne de conduite que nous avons adoptée et nous tenir prêts à tout. Nous avons fait la guerre pour la paix avec une énergie extraordinaire. Cette guerre fournit des résultats splendides. Sur ce terrain, nous avons donné notre mesure mieux que partout ailleurs et en tout cas pas plus mal que dans le domaine des actions de l'Armée Rouge, sur les champs de bataille. Mais ce n'est pas de la volonté des petits Etats, même s'ils voulaient la paix avec nous, ce n'est pas de leur volonté que dépend la conclusion de la paix. Ils sont endettés jusqu'au cou envers les pays de l'Entente, que divisent d'âpres discordes et d'âpres rivalités. Aussi devons-nous nous rappeler que, du point de vue universel, après la guerre civile et la guerre contre l'Entente, la paix est naturellement chose possible.

Mais nos démarches en faveur de la paix doivent s'accompagner d'une tension de tous nos efforts sur le plan de la préparation militaire, sans désarmer le moins du monde nos troupes. Notre armée est réellement caution que les puissances impérialistes ne tenteront rien contre nous, ne nous porteront pas la moindre atteinte, car si même elles pouvaient escompter quelques succès éphémères au début, il n'en est pas une qui ne se verrait infliger la défaite par la Russie soviétique. C'est ce que nous devons savoir, c'est ce qui doit servir de base à notre agitation et à notre propagande ; c'est à quoi nous devons savoir nous préparer pour résoudre le problème qui nous oblige, étant donné la fatigue croissante, à réunir l'un et l'autre objectif.

J'en viens aux très importantes considérations de principe qui nous ont fait un devoir d'orienter résolument les masses laborieuses vers l'utilisation de l'armée en vue d'exécuter les tâches essentielles de l'heure. Le capital, cette vieille source de la discipline, a fléchi ; la vieille source de la cohésion a disparu. Il nous faut instituer une autre discipline, une autre base de discipline et de cohésion. La contrainte suscite l'indignation, les cris, les clameurs, les lamentations de la démocratie bourgeoise qui va répétant les mots de « liberté » et d'«égalité » sans comprendre que la liberté du capital est un crime contre les ouvriers, que l'égalité du rassasié et de l'affamé est un crime contre les travailleurs. Au nom de la lutte contre le mensonge, nous nous sommes résolus à appliquer le travail obligatoire,à réaliser la cohésion des travailleurs sans reculer nullement devant la contrainte, car jamais révolution ne se fit sans contrainte, et le prolétariat a le droit d'y recourir pour garder coûte que coûte ce qui lui appartient. Quand MM. les bourgeois, MM. les conciliateurs. MM. les indépendants d'Allemagne, les indépendants d'Autriche et les longuettistes français discutaient du facteur historique, ils oubliaient toujours le facteur de la décision révolutionnaire, de la fermeté et de l'inflexibilité du prolétariat. Et c'est bien inflexibilité et l'aguerrissement du prolétariat de notre pays qui s'est dit à lui-même et a dit aux autres, et qui a prouvé dans les faits, que nous péririons jusqu'au dernier plutôt que de céder notre territoire, que d'abandonner notre principe, le principe de la discipline et de la politique ferme, à laquelle nous devons tout sacrifier. Au moment de la décadence des pays capitalistes, de la classe capitaliste, au moment de son désespoir et de sa crise, ce facteur politique est le seul décisif. Les propos sur la minorité et la majorité, la démocratie et la liberté ne décident rien, quel que soit le rôle que leur attribuaient les héros d'une période de l'histoire révolue. Ce qui décide ici, c'est la conscience et la fermeté de la classe ouvrière. Si elle est disposée à se sacrifier, si elle a prouvé sa capacité de tendre toutes ses forces, le problème est résolu. Tout pour la solution de ce problème ! L'esprit de décision de la classe ouvrière, son inflexibilité sous la devise : «Périr plutôt que de nous rendre ! » ne constituent pas seulement un facteur historique, mais un facteur déterminant, le facteur de la victoire.

De cette victoire, de cette conviction nous passons et nous voici parvenus aux problèmes de l'édification de notre économie pacifique dont la solution est l'objet principal de notre congrès. A ce propos, on ne peut parler, à mon avis, de rapport d'activité du Bureau politique du C.C. ou plus exactement de rapport politique du C.C. ; il faut dire tout net et tout franc : oui, camarades, c'est la question que vous êtes appelés à trancher, la question que vous devez peser avec l'autorité de l'organe suprême du parti. Nous l'avons nettement esquissée devant vous. Nous avons adopté une position définie. Votre devoir est de sanctionner définitivement, d'amender ou de modifier notre décision. Mais le Comité central doit dire dans son rapport qu'il a adopté une position tout à fait définie dans cette question capitale, névralgique. Oui, il s'agit maintenant d'appliquer à l'œuvre de paix de l'édification économique, au relèvement de la production désagrégée, tout ce que le prolétariat peut concentrer, son unité absolue. Il y faut une discipline de fer, un régime d'airain, sans lequel nous n'aurions tenu pas seulement deux ans et plus, mais même deux mois. Il faut savoir exploiter notre victoire. Et il faut, d'autre part, comprendre que cette transition impose bien des sacrifices à un pays qui pourtant en a déjà beaucoup consenti.

Le côté principe de la position était clair pour le Comité central. Toute notre activité a été subordonnée à cette politique, aiguillée dans ce sens. Une question, par exemple, qui paraît être un détail et qui, détachée de l'ensemble, ne peut certes pas prétendre à une importance capitale - la question de la direction collective ou personnelle, que vous aurez à trancher doit être coûte que coûte examinée sous l'angle des principales acquisitions de notre savoir, de notre expérience, de notre pratique révolutionnaire. On nous dit, par exemple : « La direction collective est une des formes de la participation des larges masses à l'administration. » Mais nous en avons parlé au Comité central, nous avons pris une décision, et nous devons vous en rendre compte : camarades, il n'est pas possible de nous accommoder d'une semblable confusion théorique. Si dans une question capitale de notre activité militaire, de notre guerre civile, nous avions commis un dixième d'une pareille confusion théorique, nous aurions été battus, et pour cause.

Permettez-moi, camarades, à l'occasion du rapport du C.C. et du problème relatif à la participation d'une classe nouvelle à l'administration, sur la base de la direction collective ou personnelle, de rappeler quelques positions théoriques et d'indiquer comment gouverne une classe, comment s'exprime la domination d'une classe. Nous ne sommes tout de même pas des ingénus en la matière, et notre révolution se distingue des précédentes en ce qu'elle est exempte d'utopisme. Si une nouvelle classe vient remplacer l'ancienne, elle ne pourra tenir que dans une lutte acharnée contre les autres classes et ne remportera la victoire définitive que si elle parvient à abolir les classes en général. Le processus immense et complexe de la lutte des classes pose la question en ces termes, sinon vous vous enfoncerez dans le bourbier de la confusion. Comment s'exprime la domination d'une classe ? Comment s'est exprimée la domination de la bourgeoisie sur les féodaux? La Constitution parlait de liberté et d'égalité. Mensonges. Tant qu'il y a des travailleurs, les propriétaires sont capables et même tenus de spéculer en leur qualité de propriétaires. Nous disons qu'il n'y a pas d'égalité, que l'homme rassasié n'est pas l'égal de l'affamé, ni le spéculateur l'égal du travailleur.

Comment s'exprime actuellement la domination d'une classe ? La domination du prolétariat s'exprime par l'expropriation de la propriété foncière et capitaliste. La teneur principale, l'esprit de toutes les constitutions d'autrefois, jusqu'à la plus républicaine, la plus démocratique, se réduisait à la seule propriété. Si notre Constitution a le droit et a conquis le droit à l'existence historique, c'est qu'elle ne s'est pas bornée à coucher sur le papier que la propriété est abolie. Le prolétariat victorieux a aboli et anéanti la propriété de fond en comble ; voilà ce qu'est la domination d'une classe. C'est avant tout la question de la propriété. La question de la propriété ayant été pratiquement réglée, la domination de la classe s'en est trouvée assurée. Quand la Constitution a couché ensuite sur le papier ce que la vie avait décidé - l'abolition de la propriété capitaliste et foncière - et ajouté : « La Constitution accorde plus de droits à la classe ouvrière qu'à la paysannerie, tandis que les exploiteurs n'ont aucun droit », il a été consigné par là que nous avions réalisé la domination de notre classe et rallié ainsi autour de nous les travailleurs de tous les milieux et de tous les menus groupes.

Les propriétaires petits-bourgeois sont disloqués ; ceux d'entre eux qui ont des biens plus importants sont les ennemis de ceux qui en ont moins, et les prolétaires leur déclarent ouvertement la guerre en abolissant la propriété. Il est encore bien des gens inconscients, ignorants, qui s'affirment sans réserve pour n'importe quelle liberté du commerce, mais qui, voyant la discipline, l'abnégation dans la lutte victorieuse contre les exploiteurs, ne peuvent plus se battre : ils ne sont pas avec nous, mais sont incapables de marcher contre nous. Seule la domination d'une classe définit le rapport de la propriété et le rapport de la classe qui domine. Quiconque rattache la question de savoir comment s'exprime la domination de classe à la question du centralisme démocratique, comme le cas s'en présente souvent, crée une confusion telle que nul travail efficace n'est possible sur ce terrain. La clarté de la propagande et de l'agitation est une condition primordiale. Si nos adversaires ont dit et reconnu que nous avons accompli des prodiges dans l'agitation et la propagande, il ne faut pas le comprendre de façon superficielle : nous avons eu beaucoup d'agitateurs et avons dépensé beaucoup de papier ; il faut le comprendre au sens profond du mot : la vérité que contenait notre propagande a pénétré dans tous les esprits. Et on ne saurait s'écarter de cette vérité.

Lorsque les classes se succédaient, elles changeaient d'attitude à l'égard de la propriété. La bourgeoisie, en succédant à la féodalité, a modifié son attitude à l'égard de la propriété ; la constitution bourgeoise dit : «Le possédant est l'égal du misérable. » Telle était la liberté de la bourgeoisie. Cette « égalité » assurait la domination de la classe capitaliste dans l'Etat. Eh quoi ! pensez-vous que la bourgeoisie ayant succédé à la féodalité a confondu l'Etat et l'administration ? Non, pas si bête ; elle s'est dit qu'il lui fallait, pour administrer, des hommes qui en soient capables. Prenons donc les féodaux pour cela et rééduquons-les. C'est ce qu'elle fit. Etait-ce une faute ? Non, camarades ; l'art d'administrer ne tombe pas des nues ; cela n'est pas donné par l'opération du Saint-Esprit ; une classe ne devient pas capable d'administrer du seul fait qu'elle est une classe avancée. C'est ce que montre cet exemple : tant que la bourgeoisie était victorieuse, elle recrutait ses administrateurs parmi les gens issus d'une autre classe, de la classe féodale. Où donc aurait-elle été les chercher ? Il faut considérer les choses avec lucidité : la bourgeoisie à pris des hommes dans la classe qui la précédait ; et maintenant nous avons aussi comme tâche de savoir prendre, subordonner, utiliser le savoir et la préparation de la classe antérieure, savoir en tirer parti pour la victoire de notre classe. Aussi disons-nous que la classe victorieuse doit avoir atteint la maturité et que celle-ci ne peut être certifiée par des attestations ou par des extraits de registres, mais par la pratique, par l'expérience.

Les bourgeois ont vaincu sans savoir administrer et ils se sont assuré la victoire en promulguant une constitution nouvelle, en recrutant, en embauchant des administrateurs au sein de leur propre classe ; ils ont commencé à s'instruire avec l'aide des administrateurs de la classe précédente, et leurs propres administrateurs se sont mis à l'étude, à se préparer à leur métier ; à cette fin, ils ont mis en branle tout l'appareil de l'Etat, en plaçant sous séquestre les institutions féodales, en ouvrant les écoles aux riches, formant ainsi, au bout de longues années, de dizaines d'années, des administrateurs issus de leur propre classe. Il faut aujourd'hui, dans un Etat conçu à l'image et à la ressemblance de la classe dominante, faire ce qui a été fait dans tous les Etats. Si nous ne voulons pas tomber dans l'utopie pure et la phraséologie creuse, nous devons dire qu'il faut tenir compte de l'expérience des années précédentes, assurer l'application de la Constitution conquise par la révolution et avoir pour l'administration, pour l'organisation de l'Etat, des hommes rompus à la technique de l'administration, dotés d'une expérience économique et gouvernementale ; et, ces hommes, nous ne pouvons les prendre que dans la classe qui nous a précédés.

Les propos que l'on tient souvent sur la direction collective sont imprégnés de la plus crasse ignorance, de la haine du spécialiste. Il est impossible de vaincre avec cet esprit-là. Pour vaincre, il faut comprendre à fond l'histoire du vieux monde bourgeois et, pour bâtir le communisme, il faut mettre la technique et la science au service de plus larges groupes sociaux ; on ne peut les prendre qu'à la bourgeoisie. Cette question fondamentale doit être mise en relief et formulée parmi les tâches essentielles de l'édification économique. Nous devons administrer avec le concours d'hommes issus de la classe que nous avons renversée, d'hommes pénétrés des préjugés de leur classe et qu'il nous faut rééduquer. Nous devons en même temps recruter nos propres administrateurs dans notre classe. Nous devons mettre en œuvre tout l'appareil d'Etat pour que les établissements scolaires, l'enseignement extra-scolaire, la formation pratique soient, sous la direction des communistes, mis à la disposition des prolétaires, des ouvriers, des paysans travailleurs.

Ainsi seulement nous pouvons organiser les choses. Après nos deux années d'expérience, nous ne pouvons raisonner comme si nous abordions pour la première fois l'édification socialiste. Nous avons fait suffisamment de bêtises pendant et après les temps de Smolny. Il n'y a là rien de déshonorant. Où eussions-nous pris l'intelligence nécessaire quand nous abordions pour la première fois une œuvre nouvelle ? Nous nous sommes essayés de-ci, de-là. Nous suivions le courant parce qu'il n'était pas possible de discerner les éléments du juste et du faux ; il fallait du temps pour cela. C'est maintenant un passé récent dont nous sommes sortis. Ce passé où régnaient le chaos et l'enthousiasme est révolu. Il nous en reste un document, la paix de Brest-Litovsk. C'est un document historique ; bien plus, il marque une époque de l'histoire. La paix de Brest- Litovsk nous a été imposée parce que nous étions impuissants dans tous les domaines. Qu'a été cette période ? Celle de l'impuissance, dont nous sommes sortis victorieux. C'était celle de la direction collective à 100%. On n'échappera pas à ce fait historique en disant que les directions collectives sont l'école de l'administration. On ne peut tout de même pas s'éterniser au cours préparatoire! (Applaudissements.) Cela ne prendra pas. Nous sommes maintenant des hommes faits, et on nous tapera dessus dans tous les domaines, si nous nous conduisons comme des écoliers. Il faut aller de l'avant. Il faut monter sans cesse avec énergie, avec unanimité. Les syndicats sont aux prises avec d'immenses difficultés. Il faut faire en sorte qu'ils s'acquittent de leur tâche en luttant contre les vestiges du fameux esprit démocratique. Toutes ces clameurs sur les désignations d'en haut, toutes ces vieilleries nuisibles qui figurent dans diverses résolutions et conversations doivent être balayées. Sinon, nous ne pourrons pas vaincre. Si nous n'avons pas assimilé cette leçon en deux années, cela veut dire que nous sommes en retard, et les retardataires seront battus.

Cette tâche est difficile au plus haut point. Nos syndicats ont grandement aidé à la construction de l'Etat prolétarien. Ils ont été le trait d'union entre le parti et les millions d'hommes ignorants. Ne jouons pas à cache-cache : les syndicats ont supporté toutes les charges de la lutte contre les calamités lorsqu'il a fallu aider l'Etat à ravitailler le pays. N'était-ce pas une très grande tâche ? Un Bulletin de l'Office central de la statistique a récemment paru. Le bilan est dressé par des statisticiens qu'on ne saurait suspecter de bolchevisme. Nous y trouvons deux chiffres intéressants : en 1918 et 1919, les ouvriers des provinces consommatrices recevaient 7 pouds de blé par an. Les paysans des provinces productrices consommaient 17 pouds contre 16 avant la guerre. Ces deux chiffres montrent le rapport des classes dans la lutte pour le ravitaillement. Le prolétariat a continué à faire des sacrifices. On crie à la violence ! Mais il a justifié et légitimé cette violence, il en a démontré la justesse en faisant les plus grands sacrifices. La majorité de la population, les paysans des provinces productrices de notre Russie dévastée et affamée se nourrissaient pour la première fois mieux qu'ils ne se sont nourris pendant des siècles dans la Russie capitaliste et tsariste. Et nous dirons que les masses auront faim tant que l'Armée Rouge n'aura pas vaincu. Il fallait que l'avant-garde de la classe ouvrière consentît ce sacrifice. Elle a été à l'école de cette lutte ; sortis de cette école, nous devons aller de l'avant. Il faut maintenant faire à tout prix un pas en avant. De même que tous les syndicats, les vieux syndicats ont leur histoire et leur passé. Au cours de ce passé, ils ont été des organes de résistance au capitalisme qui opprimait le travail. Mais maintenant que la classe ouvrière a accédé au pouvoir et qu'elle doit consentir les plus grands sacrifices, périr et connaître la faim, la situation a changé.

Ce changement est loin d'être compris et approfondi par tous. En l'occurrence, certains menchcviks et socialistes-révolutionnaires nous y aident, qui exigent la substitution des méthodes de direction collective aux méthodes de direction personnelle. Faites excuse, camarades, votre numéro ne réussira pas! Nous avons désappris ces manières. Notre objectif actuel est très compliqué : après la victoire sur les champs de bataille, la victoire dans une guerre sans effusion de sang. Cette guerre est plus difficile. C'est le front le plus dur. Nous le disons bien haut à tous les ouvriers conscients. Après la guerre que nous avons soutenue au front, il doit y avoir une guerre sans effusion de sang. Plus nous remportions de victoires, plus nous gagnions de régions telles que la Sibérie, l'Ukraine et le Kouban. Les paysans y sont riches, il n'y a point là de prolétaires ou, s'il y en a, ils sont corrompus par les coutumes petites-bourgeoises, et nous savons que quiconque y possède un lopin de terre déclare «Je me contrefiche du gouvernement ! J'écorcherai l'affamé comme bon me semble, et je me moque du gouvernement ! » Le paysan spéculateur, qui, livré à Dénikine, a penché de notre côté sera secouru désormais par l'Entente. La guerre a changé de front et de formes. Ses armes maintenant sont le commerce, la spéculation qui est devenue internationale. Les thèses du camarade Kaménev, publiées dans les Izvestia du Comité central, exposent intégralement les principes sur lesquels se fonde cette situation. On veut rendre internationale la spéculation. On veut transformer l'édification pacifique de l'économie en paisible désagrégation du pouvoir soviétique. Faites excuse, MM. les impérialistes, nous veillons au grain. Nous disons : nous avons fait la guerre et nous avons vaincu, et c'est pourquoi nous maintenons comme mot d'ordre principal celui qui nous a aidés à vaincre. Nous le maintenons intégralement et le reportons dans le domaine du travail, à savoir le mot d'ordre de fermeté et unité de volonté du prolétariat. Finissons-en avec les vieux préjugés et les vieilles habitudes qui subsistent.

Pour terminer, je m'arrêterai sur la brochure du camarade Goussev[4], qui mérite, à mou avis, l'attention à deux égards : elle n'est pas seulement excellente par sa forme, pas seulement parce quelle a été écrite à l'intention de notre congrès. Jusqu'à présent, nous nous sommes tous accoutumés, je ne sais pourquoi, à écrire des résolutions. On dit que tous les genres littéraires sont bons, à l'exception des genres ennuyeux. Je pense que les résolutions appartiennent au genre ennuyeux. Nous ferions mieux d'écrire, à l'exemple du camarade Goussev, moins de résolutions et plus de brochures, dussent-elles contenir autant d'erreurs que la sienne où elles abondent. Cependant, malgré ces erreurs, c'est une chose excellente, parce que le plan économique essentiel de relèvement de l'industrie et de la production dans tout le pays est au coeur de l'attention, parce que tout est subordonné à ce plan. Le Comité central a inclus dans ses thèses, distribuées aujourd'hui, tout un paragraphe emprunté intégralement à celles du camarade Goussev. Nous pouvons, avec le concours des spécialistes, étudier plus en détail ce plan économique fondamental. Souvenons-nous qu'il porte sur de longues années. Nous ne promettons pas de délivrer d'un seul coup le pays de la famine. Nous disons que la lutte sera plus dure que sur les fronts de guerre, mais elle nous intéresse davantage, elle aborde de plus près nos tâches véritables, essentielles. Elle exige la plus grande tension des forces, l'unité de volonté dont nous avons fait preuve autrefois, dont nous devons faire preuve maintenant. Si nous réussissons à accomplir cette tâche, nous aurons remporté sur le front où le sang ne coule pas une victoire non moins marquante que sur celui de la guerre civile. (Applaudissements.)

3. Conclusions après le discours du comité central[modifier le wikicode]

30 mars

Camarades,

L'essentiel des attaques a été dirigé contre la partie du rapport politique du Comité central que le camarade Sapronov a qualifiée d'injurieuse. Le camarade Sapronov a donné un caractère extrêmement déterminé et une saveur particulière à la position qu'il a défendue et je voudrais commencer, pour démontrer ce qu'il en est en réalité, pour vous rappeler quelques dates essentielles. J'ai sous les yeux les Izvestia du Comité central du P.C.R. du 2 mars ; nous y publions une lettre du C.C. aux organisations du P.C.R. sur la préparation du congrès. Nous disons dans la première lettre « Le temps des discussions d'ordre purement théorique, des débats sur les questions générales, des résolutions de principe, est heureusement passé. C'est une étape franchie, un problème résolu hier et avant-hier. Il faut aller de l'avant, il faut savoir comprendre qu'une tâche pratique se pose devant nous, et qu'à cette tâche concrète - vaincre aussi promptement que possible le délabrement économique - il faut consacrer toutes nos forces, avec une énergie vraiment révolutionnaire, avec l'abnégation dont ont fait preuve nos meilleurs camarades, les ouvriers et paysans de l'Armée Rouge, en battant Koltchak, Ioudénitch et Dénikine.»

J'avoue que je me suis rendu, ici, coupable d'optimisme, moi qui pensais que le temps des débats théoriques était passé. A la vérité, nous nous avons fait de la théorie pendant quinze ans, avant la révolution ; puis nous avons gouverné pendant deux ans ; il est temps à présent de faire preuve d'esprit pratique, de sérieux, et nous nous adressons le 2 mars aux camarades qui ont une expérience des choses pratiques. L'Ekonomitchskaïa Jizn du 10 mars publie en réponse les thèses de Tomski ; le 23 mars paraissent celles de Sapronov, d'Ossinski et de Maximovski ; le 27 mars, c'est-à-dire après notre appel au parti, celles du Comité de la province de Moscou. Dans toutes ces thèses, la question est mal posée sur le plan théorique. Si le point de vue exposé dans notre lettre était optimiste, erroné, s'il nous semblait que l'ère des débats théoriques était finie, les thèses montraient qu'il n'en était rien et les camarades des syndicats n'ont pas à se plaindre d'avoir été injustement traités ; nous voici maintenant devant la question suivante : ce point de vue est-il juste ou la position que toutes ces thèses défendaient après notre appel du 2 mars ? Chacune des thèses contient une documentation sérieuse, et il faut en tenir compte. Si le C.C. n'y portait pas sérieusement attention, cela voudrait dire qu'il n'est propre à rien.

Mais écoulez plutôt ce qu'écrit le camarade Tomski :

«§ 7. Le principe fondamental de la structure des organismes de régulation et de direction de l'industrie, le seul principe capable d'y assurer la participation de larges masses ouvrières sans-parti par l'intermédiaire des syndicats, c'est le principe actuellement en vigueur de la direction collective de l'industrie depuis le Bureau du Conseil Supérieur de l'Economie Nationale jusques et y compris la direction d'usine. La direction personnelle de certaines entreprises ne doit être tolérée que dans des cas particuliers, après accord entre les Bureaux du Conseil Supérieur de l'Economie et du Conseil Central des Syndicats de Russie ou du Comité central des Fédérations syndicales correspondantes, et à la condition expresse du contrôle par les syndicats et leurs organismes des administrateurs investis de pouvoirs personnels.

§ 8. Pour assurer la réalisation de l'unité du plan d'édification économique, l'harmonisation de l'activité des syndicats et des organismes économiques, la participation des syndicats à la direction et à la régulation de l'industrie doit être fondée sur les principes suivants : a) les questions générales de la politique économique sont débattues par le Conseil Supérieur de l'Economie et ses organismes, avec la participation des syndicats ; b) les collèges économiques de direction sont formés par le Conseil Supérieur de l'Economie et ses organismes, de concert avec les organismes correspondants des syndicats ; c) les collèges des organismes économiques qui étudient avec les syndicats les questions générales de la politique économique d'une branche quelconque d'industrie et qui leur fournissent des comptes rendus d'activité périodiques sont les organismes exclusifs du Conseil Supérieur de l'Economie dont ils sont tenus d'appliquer les décisions ; d) tous les collèges des organismes économiques sont tenus d'appliquer sans contestation les décisions des organismes suprêmes du Conseil Supérieur de l'Economie et ne répondent, personnellement et collectivement, de l'application de ces décisions que devant le Conseil Supérieur de l'Economie.»

C'est là une effroyable confusion de problèmes théoriques élémentaires !

Il est vrai que la gestion se fait par l'intermédiaire d'un administrateur personnellement responsable, mais cet administrateur sera-t-il ouvrier ou spécialiste, cela dépend du nombre d'administrateurs de l'ancien et du nouveau régime dont nous disposons. Ce sont là des vérités théoriques élémentaires. Parlons-en. Mais si vous voulez discuter la ligne politique du Comité central, ne nous faites pas dire ce que nous n'avons ni dit ni préconisé. Quelle réponse nous a-t-on faite quand nous demandions, le 2 mars, aux camarades un appui pratique ? Les camarades de la base nous servent en réponse des considérations théoriques manifestement erronées. Les thèses des camarades Ossinski, Maximovski et Sapronov, publiées le 23 mars, ne contiennent que des déformations théoriques. Ils écrivent que la direction collective constitue, sous une forme ou sous une autre, la base nécessaire de la démocratie. J'affirme que vous ne trouverez rien d'analogue dans les quinze années d'histoire de la social-démocratie avant la révolution. Le centralisme démocratique signifie seulement que les représentants des organisations locales se réunissent et désignent l'organisme responsable appelé à diriger. Comment diriger ? Cela dépend du nombre d'hommes capables dont on dispose, du nombre de bons administrateurs. Le centralisme démocratique, c'est que le congrès contrôle le Comité central, le destitue et en désigne un autre. Mais si l'idée nous venait de revoir toutes les erreurs théoriques formulées dans ces thèses, nous n'en finirions jamais. Pour ma part, je n'en toucherai plus un mot, je me bornerai à dire que le Comité central a adopté en la matière l'attitude qu'il ne pouvait manquer d'adopter. Je sais fort bien que le camarade Ossinski et d'autres ne partagent pas les opinions de Makhno et de Makhaïev, mais les partisans de Makhno ne peuvent manquer de se cramponner aux arguments d'Ossinski et de ses amis. Ils y sont attachés. Prenez les thèses du Comité de la province de Moscou qui nous ont été distribuées. Il y est dit que dans une société socialiste évoluée, où la division sociale du travail et la fixation des hommes à des professions définies auront disparu, la mutation périodique des personnes assurant à tour de rôle les fonctions de direction n'est possible que sur la base d'une large direction collégiale, etc., etc. Tout cela n'est que confusion.

Nous avons demandé aux travailleurs pratiques de la base de nous aider en nous fournissant des indications concrètes. Et au lieu de cela, on nous répond que le C.C. ne tient pas compte de la base. De quoi ne tient-il pas compte ? Des réflexions sur la société socialiste ? Il n'y a pas là-dedans la moindre trace de sens pratique, d'esprit d'entreprise. Certes, nous avons d'excellents ouvriers qui empruntent bien des choses aux intellectuels, mais parfois ce qu'il y a de pire et non de meilleur. C'est ce qu'il faut combattre. Mais puisque, en réponse à l'appel du Comité central qui demandait des indications concrètes, vous avez posé les questions de principe, force nous est d'en parler. Nous devons dire alors qu'il est indispensable de combattre les erreurs de principe. Les thèses proposées depuis le 2 mars en contiennent de monstrueuses.

C'est bien ce que j'affirme. Parlons-en, discutons. Inutile de les éluder ! Point n'est besoin d'invoquer le fait que nous ne sommes pas des théoriciens. Pardon, camarade Sapronov, vos thèses sont celles d'un théoricien. Vous verrez que, si on voulait les appliquer pratiquement, il faudrait rétrograder et trancher les questions dans un esprit contraire à la conjoncture du moment. Ceux qui voudraient chercher des indications pratiques dans les thèses des camarades Maximovski, Sapronov et Tomski se tromperaient lourdement, ces thèses sont profondément erronées. Je considère cette façon de formuler l'attitude de classe vis-à-vis de l'édification de l'Etat comme radicalement fausse et rétrograde. Tous les éléments qui sont restés en arrière et n'ont pas encore connu tout cela s'en tiennent naturellement à ce point de vue. Les auteurs de ces thèses ne doivent pas être accusés d'avoir sciemment consenti au règne de l'incurie, mais d'avoir, par leur erreur théorique dans une question que le Comité central les invitait à étudier, donné un certain drapeau, une certaine justification aux pires éléments. Et pourquoi tout cela s'est-il fait ? Par défaut de réflexion. Cela ressort des documents originaux avec une évidence entière.

J'en viens à l'accusation que le camarade Yourénev a formulée à l'encontre du camarade Chliapnikov. Si le Comité central avait éloigné Chliapnikov, à la veille du congrès, au titre de représentant de l'opposition, un tel C.C. aurait incontestablement commis une indignité. Quand nous avons su que le camarade Chliapnikov partait, nous avons dit, au Bureau politique, que nous nous abstenions de lui donner des directives avant son départ, et le camarade Chliapnikov est venu me déclarer, à la veille de son départ, qu'il ne partait pas sur mandat du C.C. Ainsi, le camarade Yourénev a tout bonnement accueilli des rumeurs qu'il va propageant. (Y o u r é n e v: « Chliapnikov me l'a dit lui-même. .. » )

Je ne sais pas comment il a pu vous le dire lui-même après avoir été chez moi à 1a veille de son départ me dire qu'il ne partait pas sur mandat du C.C. Certes, il serait inadmissible que le C.C. exilât l'opposition à la veille du congrès. Mais si, de façon générale, l'on parle d'exil, je réponds : prenez donc la peine d'élire un Comité central capable de répartir correctement les forces, mais qui ôte la possibilité de se plaindre. Comment répartir les forces de manière que chacun soit content ? Et s'il n'y a pas de répartition, pourquoi alors parler de centralisme ? S'il y a eu dérogation aux principes, parlons-en, avec des exemples à l'appui. Si nous avons exilé des représentants de l'opposition, qu'on nous cite des cas que nous puissions examiner ; peut-être y a- t-il eu des erreurs ? Peut-être a-t-on exilé le camarade Yourénev qui s'est plaint au Bureau politique d'avoir été injustement rappelé du front Ouest ? Mais le Bureau politique, après examen, a trouvé qu'on avait eu raison d'agir ainsi. Quelque Comité central que vous élisiez, il ne pourra pas renoncer à la répartition des effectifs.

J'en viens à la répartition des affaires entre le Bureau d'organisation et le Bureau politique. Le camarade Maximovski a plus d'expérience que moi en matière d'organisation, et il prétend que Lénine introduit la confusion dans les questions concernant le Bureau d'organisation et le Bureau politique. Eh bien, tirons les choses au clair. A notre avis, le Bureau d'organisation répartit les effectifs et le Bureau politique dirige la politique. Si cette division du travail n'est pas la bonne, comment délimiter l'activité de ces deux organismes ? Faut-il donc rédiger une constitution ? Il est difficile de démarquer avec précision le Bureau politique du Bureau d'organisation, de délimiter leurs fonctions. Toute question peut devenir politique, même celle de la nomination d'un commissaire. Que l'on nous propose une autre solution, à la bonne heure ! Camarades Sapronov, Maximovski, Yourénev, formulez vos propositions, essayez de démarquer, de délimiter le Bureau d'organisation et le Bureau politique. Il suffit chez nous qu'un seul membre du Comité central proteste pour qu'une question soit reconnue politique. Nous n'avons eu durant tout ce temps aucune protestation. L'initiative est aussi peu limitée que possible : tout membre du Comité central peut déclarer qu'une question revêt un caractère politique. Tout militant quelque peu au courant des questions d'organisation, qui s'y connaît non comme le camarade Maximovski, mais comme quelqu'un ayant travaillé au moins six mois dans ce domaine, doit nous apporter des critiques d'une autre sorte que celles du camarade Maximovski. Que les critiques donnent des indications précises, nous les accepterons et nous conseillerons d'élire un nouveau Comité central qui tiendra compte des vœux formulés. Mais on ne nous a servi qu'une critique sans objet et des allégations mensongères.

Supposons que vous sépariez le Bureau d'organisation d'avec la direction politique. Je demande, en quoi consistera alors la direction politique ? Qui dirige si ce n'est des hommes, et comment diriger sans répartir ? Peut-on obliger quelqu'un à appliquer certaines directives s'il en est incapable ? On lui donne des indications déterminées, on contrôle son travail, on le désigne enfin à un autre poste. Et comment instruire encore les camarades Maximovski, Sapronov et Ossinski qui dans leurs thèses préconisent un amendement théorique depuis longtemps repoussé ? Ils font pis encore dans la pratique et montrent ainsi qu'il n'y a aucune matière pour une critique constructive.

Le camarade Sapronov a beaucoup parlé ici d'oligarchie et d'initiative personnelle. Dommage qu'il n'ait pas fourni à l'appui d'exemples relevés en Ukraine. Ils auraient montré à quelles attaques contre l'oligarchie les conférences locales s'y sont livrées. La question sera examinée par le congrès ou déférée au C.C. Mais nous dirons à propos de la conférence ukrainienne, à laquelle la majorité, Sapronov en tête, s'est affirmée hostile au camarade Rakovski et s'est livrée à des accusations calomnieuses absolument inadmissibles, nous dirons que nous ne reconnaissons pas la résolution adoptée par la conférence régionale. C'est là une décision du C.C. Si elle n'était pas fondée, faites-nous en porter la responsabilité mais ne croyez pas vous en tirer avec des phrases. Il y a ici des personnes qui ont dû savoir et qui diront que c'est de la démagogie. Si nous nous trompons dans l'appréciation que nous donnons à la scission ukrainienne, citez-nous des faits pour prouver que le C.C. a commis une erreur.

Nous dirons que nous ne reconnaissons pas cette conférence du camarade Sapronov et que nous nommons deux camarades anciens et deux nouveaux, le camarade J.... et les borotbistes[5]. Je n'ai pas entendu un seul mot de protestation de la part du camarade Sapronov ou d'autres, je n'ai pas entendu un seul argument valable. Si nous avons démantelé et cassé toute une conférence ukrainienne, il fallait sonner le tocsin et clamer que nous sommes des criminels. Or, tout le monde se tait, car chacun sait que derrière ces phrases sur l'initiative, etc., se cachent tous les éléments désorganisateurs, petits-bourgeois, les éléments en mal de pouvoir qui sont très influents en Ukraine. (Applaudissements).

Je n'ai entendu dans le discours du camarade Sapronov qu'une seule affirmation sérieuse qui a accroché mon esprit. Le camarade Sapronov dit : le VIIe Congrès des Soviets a arrêté et nous enfreignons sa décision, puisque le décret sur la collecte du lin viole l'arrêté du Comité exécutif central de Russie. Je ne puis me souvenir de la dixième partie des décrets que nous promulguons. Mais je me suis renseigné auprès du secrétariat du Conseil des Commissaires du Peuple sur les modalités de collecte du lin. Le décret a été pris le 10 février. Qu'a-t-on découvert ? Il n'y a pas au Bureau politique ni au Comité exécutif central de camarades qui ne soient disposés à défendre l'initiative. Nous les avons vu ici, à cette tribune. Les camarades savent qu'ils ont la langue bien pendue. Pourquoi n'ont-ils pas fait appel contre cet arrêté? Produisez vos réclamations ! Il n'y en a pas eu après le 10 février. Nous prenons ce décret, après une longue lutte, sur proposition de Rykov et d'accord avec le camarade Séréda et le Commissariat du Peuple au Ravitaillement. On nous dit : « Vous vous trompez! » Peut-être. Corrigez-nous donc? Renvoyez la question devant le Bureau politique. Ce sera une décision dans les formes. Produisez un procès-verbal. S'il établit que nous avons enfreint l'arrêté du congrès, qu'on nous traduise en justice. Où est cette accusation ? D'une part, on nous reproche le cas Chliapnikov et, de l'autre, on nous dit que la décision sur le lin a été enfreinte. Prenez la peine de produire des faits pour le prouver. Mais vous n'en apportez pas. Toutes vos affirmations ne sont que des mots : initiative spontanée, système de nominations, etc. Mais alors pourquoi le centralisme ? Aurions-nous pu tenir deux mois si nous n'avions pas procédé pendant deux années à des nominations, tandis que nous passions, en divers endroits, de l'épuisement complet et de la ruine à la victoire ? Parce que le rappel du camarade Chliapnikov ou du camarade Yourénev ne vous plaît pas, vous lancez de ces petits mots à la foule, à la masse inconsciente. Le camarade Loutovinov dit : «La question n'est pas tranchée. » Il faut la trancher. Si deux Commissaires du Peuple professent des opinions différentes sur Ivan Ivanovitch, et si l'un des deux affirme que le cas est politique, que faire ? Indiquez-nous le moyen ! Vous pensez que les questions ennuyeuses sont exclusivement réservées au présidium du Comité exécutif central ? Je prétends qu'il n'y a pas d'institution où ne se posent des questions ennuyeuses, et qu'il arrive à tout le monde d'avoir à étudier le cas de Maria Ivanovna et Sidor lvanovitch. Mais on ne peut pas dire qu'il n'y a pas de politique, car la politique passe par toutes les têtes. Le camarade Loutovinov a eu une expression... - je ne sais comment m'exprimer, j'ai peur de blesser l'ouïe si délicate du camarade Sapronov et j'ai peur d'employer une expression de polémiste - bref, il a dit que le camarade Krestinski agitait la menace d'une scission. Le Bureau a délibéré à ce sujet. Nous en avons un procès-verbal et je prie tous les membres du congrès d'en prendre connaissance. Nous sommes arrivés à la conclusion que le camarade Krestinski s'est emporté, mais que vous, camarade Loutovinov et camarade Tomski, vous aviez une chicane assez malodorante. Peut-être avons-nous tort: rectifiez en ce cas notre décision, mais il n'est pas permis de tenir ce langage sans avoir lu les documents, sans dire qu'une réunion spéciale s'est tenue et que l'affaire a été examinée en présence de Tomski et de Loutovinov.

Il me reste encore à traiter deux points ; d'abord des nominations des camarades Boukharine et Radek. On prétend que nous les avons désignés en qualité de commissaires politiques auprès du Conseil central des syndicats de Russie, et l'on imagine ici broder sur ce canevas une atteinte à l'initiative, une pratique du bureaucratisme. Peut-être connaissez-vous de meilleurs théoriciens que Radek et Boukharine ? Donnez-les-nous, en ce cas. Peut-être connaissez-vous des hommes mieux informés du mouvement syndical ? Donnez-les-nous. Comment ! Le Comité central n'aurait pas le droit d'adjoindre au Conseil des syndicats les théoriciens mieux informés sur le mouvement syndical, au courant de l'expérience allemande et capables de réagir contre une tendance erronée ? Un Comité central qui ne le ferait pas serait inapte à diriger! Plus nous sommes entourés de paysans et de cosaques du Kouban, et plus notre situation est difficile quant à la dictature du prolétariat ! Aussi faut-il redresser notre ligne politique, lui conférer à tout prix la solidité de l'acier, et c'est cette ligne que nous recommandons au congrès du parti.

Le camarade Boubnov a dit ici qu'il est étroitement lié avec l'Ukraine, et ce propos nous révèle le caractère véritable de ses objections. Il a dit que le Comité central est coupable du renforcement des borotbistes. Cette question est des plus complexes et des plus graves, et je pense que nous sommes sortis victorieux de cette question de premier plan où il fallait savoir manœuvrer. Quand, au Comité central, nous préconisions les concessions les plus grandes aux borotbistes, on riait de nous en disant que nous ne marchions pas droit ; mais on ne peut combattre en ligne droite que si l'ennemi se forme également en ligne droite. Si l'ennemi avance en zigzaguant et non en ligne droite, nous devons le suivre et l'intercepter à tous ses détours. Nous avons promis aux borotbistes le maximum de concessions, à la condition toutefois qu'ils fassent une politique communiste. Nous avons ainsi démontré que nous ne faisons pas preuve de la moindre intolérance. Le fait que tous les meilleurs éléments borotbistes ont maintenant adhéré à notre parti prouve que ces concessions étaient parfaitement justes. Nous avons procédé à la réinscription des membres du parti et, grâce à la juste politique du Comité central, admirablement appliquée par le camarade Rakovski, nous avons vu, au lieu d'un soulèvement des borotbistes devenu à peu près inévitable, les meilleurs éléments borotbistes adhérer à notre parti, sous notre contrôle, avec notre assentiment, tandis que les autres disparaissaient de la scène politique. Cette victoire vaut une paire de bonnes batailles. Dire par conséquent que le Comité central est coupable du renforcement des borotbistes, c'est ne pas comprendre notre ligne politique dans la question nationale.

Je dirai encore quelques mots du discours du dernier camarade qui a affirmé la nécessité d'éliminer du programme le texte relatif aux syndicats. Voilà bien un exemple de précipitation. Nous n'agissons pas avec une telle légèreté. Nous affirmons qu'il ne faut rien éliminer, mais qu'il faut discuter dans les brochures, articles, dans la presse, etc. Les syndicats s'acheminent vers la prise en main de la vie économique, plus précisément de l'industrie. Les propos sur la non-admission des spécialistes dans les syndicats relèvent du préjugé. Les syndicats sont des éducateurs, et l'on est exigeant envers eux. Le Comité central ne tolérera pas de mauvais éducateurs. L'éducation est une œuvre longue et difficile. Cette question ne peut être tranchée à l'aide d'un décret, il faut savoir l'aborder avec habileté et patience, et c'est à quoi nous nous efforçons et nous efforcerons. Dans ce domaine il faut être très prudent, mais ferme.

4. Discours sur l'édification économique[modifier le wikicode]

31 mars

D'abord, camarades, deux brèves remarques. Le camarade Sapronov a continué à me reprocher ma mémoire courte, mais n'a pas élucidé la question qu'il avait soulevée. Il a continué à affirmer que le décret sur la collecte du lin violait l'arrêté du Comité exécutif central de Russie. Je déclare qu'on ne peut pas jeter ainsi au congrès du parti des accusations gratuites, d'ailleurs très graves. Certes, si le Conseil des Commissaires du Peuple avait enfreint un arrêté du Comité exécutif central, il faudrait le traduire en jugement. Mais pourquoi, du 10 février à ce jour, aucune plainte n'a-t-elle été portée comme quoi ce décret n'est qu'une violation? Nous sommes en présence d'une accusation absolument gratuite, qu'il est très facile de formuler ; toutefois, ces méthodes de lutte ne sont pas du tout sérieuses.

Le camarade Milioutine dit qu'il n'y a presque pas de divergences de vues entre nous, et qu'il en résulte quelque chose comme si Lénine opposé aux bagarres en suscitait lui-même. Mais le camarade Milioutine a le tort de déformer dans une certaine mesure les faits. Nous avons eu un premier projet de résolution esquissé par le camarade Trotski, puis revu collectivement au Comité central. Ce projet, nous l'avons envoyé aux camarades Milioutine et Rykov. Ils nous l'ont retourné, en disant qu'ils le combattraient. Voilà ce qui s'est produit en réalité. Après que nous avons fait de l'agitation et que nous nous sommes assurés des alliés, ils ont adopté au congrès, sur tous les points, une attitude d'opposition ; puis, voyant que le résultat était nul, ils se sont mis à dire qu'ils étaient presque d'accord. Il en est naturellement ainsi, mais il faut mener l'affaire jusqu'au bout et établir que votre assentiment, après que l'opposition a pris la parole ici et tenté de faire bloc sur le principe de la direction collective, signifie votre échec complet. Au bout de 15 minutes, son temps de parole expiré, le camarade Milioutine s'est souvenu qu'il serait bon de poser la question de façon pratique. Très juste. Mais je crains qu'il ne soit un peu tard, l'opposition ne peut plus être sauvée, bien qu'il reste au camarade Rykov à présenter ses conclusions. Si les défenseurs de la direction collective avaient fait dans les deux derniers mois ce à quoi ils nous convient, s'ils nous avaient donné ne serait-ce qu'un seul exemple, si, au lieu de dire qu'il y a un directeur et qu'il y a un auxiliaire, ils avaient présenté une enquête approfondie comparant les directions collective et personnelle des entreprises, conformément aux décisions du congrès des Conseils de l'Economie et à celle du Comité central, nous aurions été beaucoup plus intelligents. Le congrès n'aurait pas assisté à des discussions de principe assez inopportunes et les partisans de la direction collective auraient pu faire avancer les choses. Leur position aurait été solide s'ils avaient pu nous citer ne fût-ce qu'une dizaine de fabriques placées dans des conditions identiques et administrées par des collèges, et les comparer de façon concrète à des fabriques obéissant à une direction personnelle. On aurait pu accorder une heure à n'importe quel orateur pour un rapport de ce genre ; cet orateur nous aurait fait faire un grand pas en avant ; nous aurions peut-être fixé sur cette base les gradations pratiques de la direction collective. Mais le malheur est justement que ceux qui, membres des Conseils de l'Economie ou professionnalistes, devraient être en possession d'une documentation concrète ne nous ont rien fourni parce qu'ils ne possédaient rien. Ils n'ont rien de rien !

Le camarade Rykov a objecté ici que j'entreprenais de refaire la Révolution française et que je niais que la bourgeoisie s'intégrait à la société féodale. Je n'ai pas dit cela. J'ai dit que, lorsque la bourgeoisie s'est substituée à l'ordre féodal, elle a pris les féodaux pour apprendre d'eux à administrer, ce qui n'est nullement en contradiction avec l'intégration de la bourgeoisie à la société féodale. Quant à mes thèses où j'affirme que la classe ouvrière commence, après la conquête du pouvoir, à appliquer ses principes, absolument personne ne les a réfutées. Après la prise du pouvoir, la classe ouvrière tient, garde et affermit le pouvoir comme toute autre classe en modifiant son attitude à l'égard de la propriété, en instituant une nouvelle constitution. Telle est ma première thèse fondamentale, et elle est incontestable. La deuxième est que toute classe nouvelle se met à l'école de celle qui l'a précédée et lui emprunte des administrateurs ; c'est aussi une vérité absolue. La troisième, enfin, c'est que la classe ouvrière doit augmenter le nombre des administrateurs issus de son propre milieu, fonder des écoles, former des travailleurs à l'échelle de l'Etat. Ces trois thèses sont incontestables et vont radicalement à l'encontre des thèses des syndicats.

Je disais au camarade Tomski, pendant l'étude de ces thèses à la fraction, lorsque le camarade Boukharine et moi nous étions battus[6], je lui disais que le point 7 de vos thèses resterait le témoignage d'une complète confusion théorique. Il y est dit :

« Le principe fondamental de la structure des organismes de régulation et de direction de l'industrie, le seul principe capable d'y assurer la participation de larges masses ouvrières sans-parti par l'intermédiaire des syndicats, c'est le principe actuellement en vigueur de la direction collective de l'industrie depuis le Bureau du Conseil Supérieur de l'Economie Nationale jusques et y compris la direction d'usine. La direction personnelle de certaines entreprises ne doit être tolérée que dans des cas particuliers, après accord entre les Bureaux du Conseil Supérieur de l'Economie et du Conseil Central des Syndicats de Russie ou du Comité central des Fédérations syndicales correspondantes, et à la condition expresse du contrôle par les syndicats et leurs organismes des administrateurs investis de pouvoirs personnels.»

Ce ne sont là que billevesées où le rôle de la classe ouvrière dans la conquête du pouvoir et les rapports des moyens sont grossièrement confondus. On ne peut s'accommoder de telles choses ! Elles nous font rétrograder en matière de théorie. On peut en dire autant du centralisme démocratique des camarades Sapronov, Maximovski et Ossinski. Le camarade Ossinski l'oublie, quand il dit que je qualifie le centralisme démocratique de bêtise. Il n'est pas permis de déformer ainsi ! Que vient faire ici la question des nominations, qui devraient être approuvées par les organisations locales ? On peut les faire approuver par les collèges et l'on peut aussi nommer les collèges. La question est présentée hors de propos ! On dit que le centralisme démocratique, c'est non seulement le fait que le Comité exécutif central de Russie gouverne, mais aussi qu'il gouverne par l'intermédiaire des organisations locales. Que viennent faire ici la direction collective ou personnelle?

Le camarade Trotski a rappelé son rapport de 1918 et indiqué, en donnant lecture du discours qu'il prononça alors, qu'à cette époque nous ne faisions pas que débattre les questions capitales, mais que le Comité exécutif central a pris une résolution déterminée. J'ai déterré ma vieille brochure sur les Tâches immédiates du pouvoir des Soviets, que j'avais complètement oubliée, et je vois que la question de la direction personnelle n'a pas seulement été posée, mais qu'elle a aussi été approuvée dans les thèses du Comité exécutif central. Nous travaillons de telle sorte que nous oublions non seulement ce que nous écrivons mais aussi ce qu'a décidé le Comité exécutif central, après quoi nous nous référons à ses décisions. Voici des passages de cette brochure :

« Les représentants conscients (ou, pour la plupart, sans doute inconscients) du laisser- aller petit-bourgeois ont voulu voir dans l'attribution de pouvoirs « illimités » (c'est-à- dire dictatoriaux) à des individus un abandon du principe de la collégialité, de la démocratie et des principes du pouvoir des Soviets. Çà et là, on a vu les socialistes-révolutionnaires de gauche développer contre le décret sur les pouvoirs dictatoriaux[7] une propagande qui était tout bonnement infâme car elle en appelait aux mauvais instincts et à l'esprit petit-propriétaire, qui porte toujours ses tenants à «empocher »... « toute grande industrie mécanique, qui constitue justement la source et la base matérielle de production du socialisme, exige une unité de volonté rigoureuse, absolue, réglant le travail commun de centaines, de milliers et de dizaines de milliers d'hommes. Sur le plan technique, économique et historique, cette nécessité est évidente, et tous ceux qui ont médité sur le socialisme l'ont toujours reconnue comme une de ses conditions. » Ainsi seulement « peut être assurée une rigoureuse unité de volonté »...

« Mais, de toute façon, la soumission sans réserve à une volonté unique est absolument indispensable pour le succès d'un travail organisé sur le modèle de la grande industrie mécanique. Elle est deux fois et même trois fois plus indispensable dans les chemins de fer »...

« Et toute notre tâche, la tâche du Parti communiste (bolchevique), interprète conscient des aspirations des exploités à leur libération, est de nous rendre compte de ce revirement, d'en comprendre la nécessité, de nous mettre à la tête de la masse exténuée et qui s'épuise en efforts pour trouver une issue, de l'orienter dans la bonne voie, la voie de la discipline du travail, la voie propre à concilier les tâches des meetings sur les conditions de travail avec celles de la soumission sans réserve à la volonté du dirigeant soviétique, du dictateur, pendant le travail»...

«Il a fallu justement que les travailleurs remportent la victoire d'Octobre sur les exploiteurs, il a fallu toute cette période historique où les travailleurs commencèrent à discuter eux-mêmes des nouvelles conditions de vie et des nouvelles tâches pour qu'il fût possible de passer définitivement à des formes supérieures de discipline du travail, à une prise de conscience de la nécessité de la dictature du prolétariat, à une obéissance absolue aux ordres donnés pendant le travail par telle ou telle personne représentant le pouvoir des Soviets »..

« Il nous faut apprendre à conjuguer l'esprit démocratique des masses laborieuses, tel qu'il se manifeste dans les meetings, impétueux, débordant, pareil à une crue printanière, avec une discipline de fer pendant le travail, avec la soumission absolue pendant le travail à la volonté d'un seul, du dirigeant soviétique[8]

Le 29 avril 1918, le Comité exécutif central adoptait une résolution exprimant l'approbation absolue des idées maîtresses exposées dans ce rapport et chargeait son Présidium de les rédiger sous forme de thèses, comme tâches fondamentales du pouvoir soviétique. Nous ne faisons ainsi que répéter ce qui a été approuvé, il y a deux ans, dans une résolution officielle du Comité exécutif central. On s'efforce maintenant de nous faire rétrograder sur une question depuis longtemps résolue, une question tranchée et éclairée par le Comité exécutif central, qui a spécifié que la démocratie socialiste soviétique n'est nullement en contradiction avec le pouvoir personnel et la dictature, que la volonté d'une classe est parfois réalisée par un dictateur, qui parfois fait à lui seul davantage et est souvent plus nécessaire. En tout cas, notre attitude de principe envers la direction collective et personnelle n'a pas seulement été précisée depuis longtemps, mais a aussi été sanctionnée par le Comité exécutif central. A cet égard, notre congrès démontre cette triste vérité qu'au lieu d'aller de l'avant, depuis l'éclaircissement des questions de principe jusqu'aux questions pratiques, nous avançons comme les écrevisses. Si nous ne rejetons pas cette erreur, nous n'atteindrons pas nos objectifs économiques.

Je voudrais ajouter deux mots à propos de certaines observations du camarade Rykov. Il affirme que le Conseil des Commissaires du Peuple s'oppose à la fusion des commissariats économiques et, quand on dit que le camarade Rykov voudrait phagocyter le camarade Tsiouroupa, il répond : «Je ne m'oppose pas à me voir phagocyter par Tsiouroupa, pourvu que les commissariats économiques fusionnent. » Je sais où cela mène et je dois dire que la tentative du Conseil Supérieur de l'Economie, qui a voulu s'organiser en je ne sais quel bloc particulier de commissariats économiques, en dehors du Conseil de la Défense et du Conseil des Commissaires du Peuple, n'a pas échappé au Comité central qui l'a désapprouvée. Le Conseil de la Défense a maintenant pris le nom de Conseil du Travail et de la Défense. Vous voulez vous séparer du Commissariat à la Guerre qui donne les meilleures forces à la guerre et sans lequel vous ne pouvez même pas appliquer le travail obligatoire ; mais nous ne pouvons pas l'appliquer d'autre part sans le Commissariat à l'Intérieur. Si nous considérons les postes, nous ne pouvons pas envoyer une lettre sans le Commissariat des Postes et Télégraphes. Voyez le Commissariat de la Santé publique. Quelle politique économique poursuivrez-vous si les 70% de la population ont le typhus ? Il en résulte que toute affaire doit être concertée et circonscrite dans un Commissariat économique. C'est là un plan qui ne rime à rien ! Le camarade Rykov n'avait pas de raison sérieuse à donner. C'est pourquoi cette idée a été combattue, et le Comité central ne l'a pas soutenue.

Le camarade Rykov a fait du bloc qui s'esquisse entre le camarade Trotski et le camarade Goltsman l'objet de ses plaisanteries. Je voudrais dire quelques mots à ce sujet : un bloc entre les groupes du parti qui ont raison est toujours nécessaire. Ceci doit être toujours la condition obligatoire d'une bonne politique. Si le camarade Goltsman, que j'ai le regret de connaître trop peu, mais dont j'ai entendu parler comme du représentant parmi les métallurgistes de la tendance insistant surtout sur l'application des méthodes raisonnables - ce que soulignent aussi mes thèses -, si le camarade Goltsman insiste de ce point de vue sur la direction personnelle, cela ne peut être qu'extrêmement utile. Un bloc avec cette tendance serait éminemment utile. Si la représentation des syndicats est renforcée au Comité central, il sera utile qu'il y ait là des représentants de cette tendance qui, si elle est erronée sur certains points, est en revanche originale, a sa nuance propre, à côté des représentants extrêmes de la direction collective qui luttent au nom de la démocratie et sont dans l'erreur. Que les uns et les autres soient représentés au Comité central, et le bloc s'y formera. Que le Comité central soit formé de telle façon qu'on puisse y trouver, à l'aide d'un bloc, une base d'action pour opérer l'année entière et non la seule semaine du congrès. Nous avons constamment repoussé le principe de la représentation régionale, car elle implique trop de favoritisme régional. Au moment où il faut nous lier plus étroitement aux syndicats, veiller à chaque nuance des syndicats, avoir une bonne liaison, il est inévitable que le Comité central soit constitué de manière qu'il y ait une courroie de transmission avec les larges masses des syndicats (nous avons 600000 membres du parti et 3000000 de syndiqués), une courroie qui relie le Comité central à la fois avec la volonté commune des 600000 membres du parti et des 3000000 de syndiqués. Sans cette courroie de transmission nous ne pouvons pas gouverner. Plus nous avions conquis de régions : la Sibérie, le Kouban et l'Ukraine avec leurs populations paysannes, plus la tâche devenait difficile et plus la machine avance lourdement parce que le prolétariat est peu nombreux en Sibérie et assez faible en Ukraine. Mais nous savons que les ouvriers du Donetz et de Nikolaïev ont directement riposté à la défense de la direction collective semi-démagogique, dans laquelle le camarade Sapronov est tombé. Il est hors de doute que l'élément prolétarien est différent en Ukraine de ce qu'il est à Petrograd, Moscou et Ivanovo-Voznessensk, non qu'il y soit mauvais, mais en vertu de causes purement historiques. Il n'a pas eu à se tremper dans la famine, le froid et la lutte comme les prolétaires de Moscou et de Petrograd. Aussi, faut-il un lien avec les syndicats, une organisation du Comité central lui permettant de connaître les nuances non seulement des 600000 membres du parti, mais aussi des 3000000 de syndiqués, et de les diriger à tout moment comme un seul homme ! Cette organisation nous est nécessaire ! Tel est notre intérêt capital, notre intérêt politique, condition sans laquelle la dictature du prolétariat ne serait pas une dictature. Un bloc, bon, va pour un bloc ! Qu'il ne nous fasse pas peur, félicitons-nous-en plutôt et réalisons-le plus large et plus ferme dans les institutions centrales du parti!

5. Discours sur les coopératives[modifier le wikicode]

3 avril

Ce n'est qu'hier soir et aujourd'hui que j'ai pu prendre connaissance partiellement des deux résolutions. J'estime que celle de la minorité de la commission est la plus juste. Le camarade Milioutine s'y est attaqué avec un vaste répertoire de termes impressionnants, y a découvert de l'hybridité ou plutôt de la semi-hybridité, l'a accusée d'opportunisme. Mais le diable n'est pas, me semble-t-il, aussi noir qu'on le fait. Examinés de près, les arguments de Milioutine, qui a tenté de poser la question de principe, révèlent justement le caractère erroné et impropre de la résolution que le camarade Milioutine défend justement du point de vue pratique, concret et marxiste. Voici pourquoi elle est erronée : Milioutine a indiqué qu'il s'agit dans sa résolution, qui est celle de la majorité de la commission, de fusionner avec le Comité exécutif de canton, de subordonner à ce Comité et c'est ce qui fait, selon lui, la justesse et la force de sa résolution par opposition avec le manque d'esprit révolutionnaire de celle de la minorité. Nous avons déjà vu, au cours de notre longue activité révolutionnaire, le succès couronner celles de nos actions révolutionnaires qui avaient été préparées ; par contre, celles qui n'étaient qu'imprégnées d'enthousiasme révolutionnaire se soldaient par un échec.

Que dit le texte de la minorité de la commission ? Il dit : emploie-toi à intensifier le travail communiste dans les associations de consommation et à y acquérir la majorité, prépare les organismes auxquels tu veux les confier et ensuite tu les leur confieras. Comparez à cette tendance celle de Milioutine. Il dit : les coopératives sont mauvaises, confiez-les donc aux Comités exécutifs de canton. Mais avez-vous une base communiste dans ces coopératives ? L'essentiel, la préparation, est éludé, on ne donne que le mot d'ordre final. Si ce travail communiste est préparé, si les organismes susceptibles de s'en charger et de le diriger sont créés, la transmission va de soi et point n'est besoin de la proclamer au congrès du parti. Mais quels gestes d'intimidation n'avez-vous pas multipliés à l'égard des paysans ! Quels gestes d'intimidation que ceux brandis par le Conseil Supérieur de l'Economie à l'égard des paysans et des coopératives dans la collecte du lin ! Si vous vous rappeliez l'expérience acquise dans notre travail local et celui du Conseil des Commissaires du Peuple, vous diriez que cette façon de traiter la question est erronée et que la résolution a raison qui dit qu'un travail d'éducation communiste et de préparation des collaborateurs s'impose, sans quoi la transmission est impossible.

La deuxième question essentielle est celle du lien avec les coopératives de consommation. Le camarade Milioutine fait ici preuve d'une inconséquence extraordinaire. Si les coopératives de consommation ne remplissent pas toutes leurs tâches, toutes celles, en un mot, dont il a été question durant deux années dans divers décrets visant les koulaks, souvenons-nous que les moyens du pouvoir dont nous disposons contre les koulaks nous sont aussi donnés contre les coopératives de consommation. Et nous en usons sans restriction. Le principal en ce moment, c'est d'augmenter la production, la quantité des produits. Si les coopératives de consommation n'y parviennent pas, elles auront à en répondre. Mais, si rattachées aux coopératives de production, elles obtiennent une augmentation, même minime, de leurs produits, il faudra leur savoir gré et développer leur initiative. Si les coopératives de consommation n'y parviennent pas, malgré une liaison locale, vivante et plus étroite avec la production, c'est qu'elles ne remplissent pas la tâche immédiate que leur assigne le pouvoir soviétique. Il suffit que nous ayons dans chaque district deux ou trois camarades énergiques disposés à combattre les koulaks et la bourgeoisie, pour que la partie soit gagnée. Où l'initiative du camarade Tchoutchine a-t-elle été refoulée? Il ne nous a pas cité un seul cas. Mais l'idée qu'il faut rattacher les coopératives de production aux coopératives de consommation et accorder toutes les concessions à seule fin d'augmenter prochainement la quantité des produits, nous est suggérée par nos deux années d'expérience. Elle ne gêne nullement les militants communistes et ceux des Soviets dans leur lutte contre le type koulak, bourgeois, de coopération. Loin de les gêner, elle leur offre une nouvelle arme. Si tu sais organiser quelque chose, nous te donnerons une prime, mais si tu ne remplis pas ta tâche, nous te frapperons non seulement parce que tu es un contre-révolutionnaire - la Tchéka est là pour cela, comme on l'a justement rappelé ici - mais aussi parce que tu ne remplis pas la tâche que t'assignent le pouvoir, le pouvoir soviétique et le prolétariat.

Le camarade Milioutine n'a pas fourni un seul argument pratique contre la fusion des coopératives de consommation ; il s'est contenté de dire que cela lui semblait de l'opportunisme ou de l'hybridité. Il est curieux de l'entendre dire au camarade Milioutine qui se préparait, avec le camarade Rykov, à faire de grands pas, et il s'est aperçu qu'il ne pouvait pas faire un dixième de pas. De ce côté, la liaison avec les coopératives de consommation est un avantage, elle offre la possibilité de se mettre tout de suite à la production. Tous les moyens sont donnés contre l'intervention dans le travail politique, mais la subordination en matière de production et d'économie dépend entièrement du Commissariat à l'Agriculture et du Conseil Supérieur de l'Economie. Tous ces moyens, vous les avez dans la mesure où vous pouvez contrôler les coopératives.

Nous arrivons maintenant à la troisième question : celle de l'étatisation, défendue par Milioutine au point qu'il était singulier de l'entendre. Une commission a été créée, le camarade Krestinski s'y est trouvé en minorité et le camarade Milioutine en est sorti vainqueur, mais le voici qui déclare maintenant : «Je veux bien ne pas discuter l'étatisation.» Pourquoi alors la commission a-t-elle délibéré? Si vous êtes de l'avis du camarade Tchoutchine, vous avez tort de rennoncer à étatisation. On a dit ici : les biens des capitalistes ont été nationalisés, pourquoi ne pourrait-on pas nationaliser ceux des koulaks ? Mais ce n'est pas sans raison que cet argument a fait rire. En effet, de quelque façon que l'on dénombre les paysans aisés qui ne peuvent se passer d'exploiter le travail d'autrui, ils ne sont tout de même pas moins d'un demi-million et, peut-être, même près d'un million ; comment pourrions-nous donc nationaliser leurs biens? C'est de la fantaisie. Nous n'en avons pas la force en ce moment.

Le camarade Tchoutchine a parfaitement raison de dire que de nombreux contre-révolutionnaires sont embusqués dans les coopératives, mais c'est là une autre chanson. On a parlé fort à propos de la Tchéka. Si votre myopie vous empêche de démasquer certains leaders des coopératives, mettez-y un communiste pour qu'il désigne la contre-révolution, et si c'est un bon communiste - car le bon communiste est aussi un bon tchékiste - placé dans une association de consommation, il devra nous amener au moins deux coopérateurs contre-révolutionnaires.

C'est pourquoi le camarade Tchoutchine a tort de préconiser l'étatisation immédiate. Ce serait une chose excellente, mais elle est impossible, parce que nous avons affaire à une classe à laquelle nous avons peu accès et qui ne se prête aucunement à la nationalisation. Nous n'avons d'ailleurs pas nationalisé toutes les entreprises industrielles. Avant qu'un ordre des directions générales et directions centrales ne parvienne sur place, il devient complètement impuissant ; il disparaît soit dans un océan de paperasses, soit l'absence de routes, de télégraphe, etc. Aussi, n'est-il pas possible de parler en ce moment de nationaliser les coopératives. Le camarade Milioutine a aussi tort sur le plan des principes ; il se sent faible et pense qu'on peut bel et bien retirer ce point. Mais alors, camarade Milioutine, vous démolissez votre résolution, vous certifiez que celle de la minorité est la bonne, car l'esprit de la vôtre - soumettre les coopératives aux Comités exécutifs de canton (l'article premier dit tout bonnement : « prendre des mesures ») - est l'esprit tchékiste introduit mal à propos dans une question économique. L'autre résolution dit qu'il faut augmenter en premier lieu le nombre des communistes, renforcer la propagande et l'agitation communistes, créer une base. Il n'y a là rien de grandiloquent, on ne nous promet pas tout de suite de pays où les montagnes sont en caramel et les rivières en limonade. Mais s'il y a sur place des communistes, ils savent ce qu'ils ont à faire et le camarade Tchoutchine n'aura pas à leur dire où il faut traîner les contre-révolutionnaires. Deuxièmement, il faut préparer un organisme. Prépare l'organisme voulu, mets-le à l'épreuve pratique et vérifie si la production augmente, voilà ce que dit la résolution de la minorité ! D'abord créer une base, et puis nous verrons. Ce qui est nécessaire se fera tout seul. Les décrets prescrivant de conduire les contre-révolutionnaires à la Tchéka et, à défaut de Tchéka, au Comité révolutionnaire sont promulgués en nombre suffisant. Un peu moins de ces gestes excessifs ! Il faut adopter la résolution de la minorité, elle nous indique la bonne direction.

6. Discours de clôture[modifier le wikicode]

5 avril

Camarades,

Nous devons, me semble-t-il, en dressant un bilan succinct des travaux de notre congrès, nous arrêter d'abord sur les tâches de notre parti. Le congrès a adopté une résolution détaillée sur la question d'organisation ; l'éducation, l'enseignement, l'utilisation des membres de notre parti par l'organisation y tiennent, comme il fallait s'y attendre, la place la plus importante. La commission des mandats nous a informé que plus de 600000 membres sont représentés à ce congrès. Nous savons tous quelles immenses difficultés le parti a dû surmonter en ces temps de lutte comme ceux où nous avons dû nous défendre contre la pénétration et l'infiltration des pires éléments, des rebuts de l'ancien capitalisme dans le parti au pouvoir, naturellement ouvert, puisqu'il est un parti au pouvoir, et ouvrant la voie du pouvoir. Les semaines du parti[9] ont été une de nos armes dans cette lutte. Ce n'est que dans ces conditions - au moment où le parti et le mouvement étaient en proie à des difficultés sans nom, où Dénikine était au nord d'Orel et Ioudénitch à 50 verstes de Petrograd - que seuls des hommes sincèrement attachés à l'affranchissement des travailleurs pouvaient adhérer au parti.

Ces conditions ne se renouvelleront plus, tout au moins dans un avenir rapproché, et il faut dire que les effectifs accrus de notre parti, comparés à ceux des derniers congrès, suscitent certaines inquiétudes ; il existe un danger parfaitement réel, c'est que l'éducation de ces masses en vue de leurs tâches présentes n'a pas toujours marché de pair avec la croissance rapide des effectifs. Nous ne devons jamais perdre de vue que cette armée de 600000 hommes doit être à l'avant-garde de la classe ouvrière et que nous n'aurions sans doute pas pu accomplir nos tâches en deux années autrement qu'au moyen d'une discipline de fer. Le dévouement est la condition fondamentale de l'application et du maintien de la discipline la plus rigoureuse : tous les vieux moyens et sources d'application de la discipline sont anéantis, et nous n'avons basé notre activité que sur un haut degré de réflexion et de conscience. Nous avons eu ainsi la possibilité d'instituer une discipline supérieure à celle de tout autre Etat et différente de celle qui subsiste vaille que vaille, si tant est qu'elle puisse subsister dans la société capitaliste. Rappelons-nous donc que notre tâche consiste, pour l'année qui vient, après nos éclatants succès pendant la guerre, moins à élargir le parti qu'à y accomplir un travail intérieur, à hausser le niveau de ses effectifs. Nos résolutions sur les questions d'organisation y consacrent à juste titre la plus grande place.

Nous devons mettre, quoi qu'il nous en coûte, cette avant-garde du prolétariat, cette armée de 600000 membres, à la hauteur des tâches qui lui incombent. Et ses tâches internationales et intérieures sont d'une importance considérable ! Pour ce qui est des tâches internationales, notre situation n'a jamais été aussi bonne qu'en ce moment. Quoique rarement, nous recevons pourtant des nouvelles de l'étranger sur la vie des ouvriers ; chaque fois que nous parviennent quelques lettres ou numéros de journaux ouvriers socialistes d'Europe et d'Amérique, nous éprouvons la plus haute satisfaction à voir des masses qui n'étaient absolument pas touchées jadis par la propagande ou qui végétaient dans un lamentable opportunisme, dans un socialisme essentiellement parlementaire, témoigner toujours et partout, beaucoup plus que nous ne le savons, dans n'importe quel coin de terre, un intérêt extrêmement accru pour le pouvoir soviétique, pour les tâches nouvelles ; partout s'observe un profond mouvement révolutionnaire, une fermentation, partout se posent les questions de la révolution.

J'ai eu hier l'occasion de lire un numéro de l'organe du Parti ouvrier socialiste anglais. Les ouvriers anglais qui ont été dirigés par des intellectuels, qui, depuis des dizaines d'années, se distinguaient par leur mépris de la théorie, disent très nettement, et ce journal l'atteste, que maintenant le problème de la révolution suscite de l'intérêt parmi les ouvriers anglais, qu'ils portent un intérêt croissant à la lutte contre le révisionnisme, l'opportunisme, le socialisme parlementaire, cette social-trahison que nous avons si bien étudiée. Lutte qui s'inscrit à l'ordre du jour ! Nous pouvons dire avec certitude que le camarade américain R., qui a publié un volumineux ouvrage contenant divers articles de Trotski et de moi et donnant ainsi un tableau récapitulatif de la révolution russe a eu entièrement raison. Ce camarade dit que la révolution française a remporté une victoire d'une portée universelle et que si elle a pu être vraiment étouffée, c'est parce qu'elle était entourée sur le continent européen de pays plus arriérés où ne pouvaient pas naître sur l'heure des mouvements d'imitation, de sympathie et de soutien. La révolution russe qui, en raison du joug du tsarisme et de diverses autres conditions (relation avec 1905, etc.), a éclaté avant les autres, est entourée de pays situés à un niveau supérieur du développement capitaliste, qui, s'ils vont plus lentement à la révolution, y vont aussi d'un pas plus ferme, plus assuré, plus résolu. Nous voyons grandir 10 fois, 100 fois, 1000 fois, d'année en année et même de mois en mois, le nombre des partisans et des amis de la Russie soviétique dans tout pays capitaliste, et il faut le dire, nous avons beaucoup plus d'amis et d'alliés que nous ne nous en connaissons !

L'impérialisme mondial a subi, dans sa tentative de nous anéantir par la voie militaire, un échec complet ! La situation internationale nous offre maintenant une trêve beaucoup plus durable et plus sûre que celle que nous avons eue au début de la révolution. N'oublions pourtant pas que ce n'est qu'une trêve. Souvenons-nous que le monde capitaliste est armé de pied en cap et attend son moment, attend que se réalisent les meilleures conditions stratégiques, étudie les moyens de nous attaquer. Toute la force économique et toute la force militaire sont encore de son côté, il ne faut l'oublier en aucun cas ! Encore faibles à l'échelle mondiale, nous grandissons rapidement, nous prenons des forces, nous arrachons des mains de l'ennemi ses armes l'une après l'autre ; mais l'ennemi guette la République soviétique à tous les détours du chemin ! Le Capital international cherche maintenant, avec des desseins définis, avec un plan calculé, à unir, à fusionner, à grouper, à l'occasion de la levée du blocus, la spéculation internationale, la liberté internationale du commerce à notre petite spéculation de l'intérieur et nous préparer, sur les bases de cette petite spéculation, une nouvelle guerre, de nouveaux pièges, de nouveaux guets-apens.

Nous en venons à la tâche essentielle, à la question principale, à l'objet principal qui a retenu l'attention de notre congrès. C'est celle de l'édification. Le congrès a beaucoup fait à cet égard ; la résolution concernant l'aspect le plus important, l'édification économique et les transports, a été adoptée à l'unanimité. Et à présent, grâce à l'action éducatrice du parti, nous saurons la faire appliquer par nos trois millions d'ouvriers syndiqués comme par un seul homme. Nous saurons nous en servir pour que toutes nos forces, toute notre discipline, toutes nos énergies, tendent à relever l'économie du pays, les transports en premier lieu et le ravitaillement en second lieu.

Quant à la propagande, diverses questions se posent en ce moment, et toute information venant de l'étranger, toute adhésion au parti d'une dizaine de nouveaux membres nous fournissent des matériaux nouveaux en ce domaine. La propagande doit suivre son chemin sans disperser ni morceler les forces. Rappelons-nous bien que la cause de nos succès, celle des prodiges que nous avons accomplis sur le plan militaire, c'est que nous avons toujours su concentrer notre attention sur le plus important, sur l'essentiel, et résoudre les problèmes d'une manière dont la société capitaliste n'aurait pu le faire. C'est que, dans la société capitaliste, tout ce qui intéresse particulièrement les citoyens - leurs conditions économiques d'existence, la guerre et la paix -, tout est décidé par la société capitaliste à l'insu de la société même ; les questions les plus importantes : guerre, paix, affaires diplomatiques sont tranchées par une poignée infime de capitalistes qui ne se bornent pas à tromper les masses, mais souvent trompent aussi le parlement. Il n'y a pas de parlement au monde qui ait jamais dit quelque chose de sérieux sur la guerre et la paix ! Dans la société capitaliste, les principales questions concernant la vie économique des travailleurs, leur condition d'affamés ou leur bien-être sont tranchées par le capitaliste, comme par un seigneur, comme par Dieu ! Dans tous les pays capitalistes, dans les républiques démocratiques, l'attention du peuple est alors détournée par la presse vénale bourgeoise, fruit de ce qu'on appelle la liberté de parole, qui imagine et répand toutes les fourberies afin de berner les masses ! Chez nous, au contraire, tout l'appareil du pouvoir d'Etat, toute l'attention de l'ouvrier conscient sont axés sans réserve, intégralement, sur le problème majeur, capital, sur le facteur décisif. A cet égard, nous avons obtenu d'immenses succès dans le domaine militaire et il nous reste à transposer cette expérience dans le domaine économique.

Nous effectuons la transition au socialisme et la question capitale, celle du blé, celle du travail, n'est pas du ressort de l'intérêt privé, n'est pas l'affaire privée du patron, mais celle de la société entière. Tout paysan tant soit peu capable de penser doit avoir nettement conscience, comprendre que, si l'Etat pose dans toute sa presse, dans chaque article, dans chaque numéro de journal la question des transports, c'est que c'est l'affaire de tous ! Notre édification fait passer le paysan des ténèbres et de l'aveuglement auxquels le condamnait l'esclavage à la liberté véritable où les travailleurs, connaissant toutes les difficultés qui les attendent et, faisant fi de ce qui n'est que du clinquant, des colifichets, de la comédie des motions de toute espèce et des plus ingénieuses promesses que prodiguent les folliculaires en tout pays bourgeois, ils dirigent toutes les forces de l'organisation sociale, de l'appareil de l'Etat, tous les moyens d'agitation, vers les tâches les plus simples et les plus substantielles. Il faut axer toutes les forces, toute l'attention sur ces tâches économiques les plus élémentaires, intelligibles à tout paysan, contre lesquelles nul paysan moyen, voire cossu, mais tant soit peu honnête, ne peut présenter d'objections et dont la mise à l'ordre du jour dans toute réunion nous donne absolument raison. La masse ouvrière et paysanne la moins consciente confirmera que l'important, c'est de relever dès maintenant l'économie de façon qu'elle ne puisse tomber une nouvelle fois aux mains des exploiteurs, de façon que celui-là ne bénéficie d'aucun passe-droit qui, possédant dans un pays affamé des excédents de blé, les emploie à s'enrichir et à réduire les pauvres à la famine. Vous ne trouverez pas un homme, fût-il le plus arriéré, le plus inconscient, qui n'ait le sentiment que c'est injuste, qui n'ait l'idée peut-être confuse, peut-être brumeuse, mais présente tout de même, que les arguments des partisans du pouvoir soviétique sont pleinement conformes aux intérêts des travailleurs.

Nous devons axer sur ces simples tâches qui, dans les grands pays capitalistes, sont reléguées à l'arrière-plan et considérées comme l'affaire privée des patrons, toute l'attention de l'armée que forment les 600000 membres du parti ; nous ne devons pas tolérer qu'il y en ait un seul parmi eux qui ne remplisse pas sa tâche ; nous devons amener à cette fin les ouvriers à se joindre en masse à nous avec l'abnégation et le dévouement les plus grands ! C'est une chose difficile à organiser, mais cela confère une immense autorité morale, une immense force de persuasion, car c'est juste du point de vue des travailleurs ! Et dans la conviction que, grâce aux travaux du congrès, nous nous acquitterons maintenant de cette tâche aussi brillamment que nous avons su nous acquitter de celles que nous imposa la guerre, et fût-ce là aussi au prix d'erreurs et de défaites, c'est dans cette conviction que nous pouvons dire que les ouvriers de tous les pays d'Europe et d'Amérique ont les yeux fixés sur nous ; ils se demandent si nous arriverons à résoudre le problème qui se pose à nous, un problème plus ardu que celui de la victoire militaire ! L'enthousiasme seul, l'abnégation seule, le simple élan d'héroïsme ne peuvent le résoudre ! Dans cette œuvre d'organisation où nous, les Russes, avons été plus faibles que les autres, dans cette œuvre d'autodiscipline, dans cet art de savoir écarter les à-côtés au profit des choses essentielles on n'arrive vite à rien ; pour la collecte du blé, la réparation des transports, le relèvement de l'économie qui n'avance que pas à pas, où l'on prépare le terrain et où l'on bâtit peu, mais ferme, dans ce domaine les ouvriers de tous les pays nous observent, attendant nos nouvelles victoires ! Nous inspirant des résolutions de notre congrès, en obtenant des 600000 membres de notre parti qu'ils travaillent comme un seul homme, en étroite liaison avec les organismes économiques et les syndicats, nous remplirons, j'en suis convaincu, cette tâche comme nous avons rempli la tâche relative à la guerre, et nous nous acheminerons d'un pas ferme et rapide vers la victoire de la République soviétique socialiste mondiale. (App1audissements.)

  1. Allusion à la terreur blanche déclanchée en mai 1918 après que la révolution eût été réduite en Finlande . [N.E.]
  2. La défaite de la révolution de novembre 1918 en Allemagne aboutit au renversement de la monarchie de Guillaume II. [N.E.]
  3. Le consentement de la Pologne à ce que des pourparlers soient engagés fut un stratagème pour masquer sa préparation à la guerre contre la Russie des Soviets. Ayant fait échouer les pourparlers, les milieux réactionnaires de Pologne déclenchèrent la guerre contre la République soviétique le 25 avril. En automne 1920, à la suite des succès de l'Armée Rouge, le gouvernement polonais fut obligé de donner son consentement à la conclusion d'un traité de paix. [N.E.]
  4. Allusion a la brochure de S. I. Goussev Questions immédiates de l'édification économique. (Des thèses du C.C. du P.C.(b)R. Matériaux pour le IXe Congrès do P.C.(b)R. 1920.) [N.E.]
  5. Membres du parti nationaliste petit-bourgeois ukrainien, fondé en mai 1918, ainsi appelés du nom de l'organe central de ce parti, le journal Borotba (la Lutte). [N.E.]
  6. Allusion à la séance de la fraction du Conseil central des syndicats de Russie le 15 mars 1920, qui étudia les thèses de Tomski «Les tâches des syndicats». Dans son intervention Lénine critiqua sévèrement les thèses de Tomski, surtout le point 7 sur la collégialité dans la direction. Mais la fraction du Conseil central des syndicats de Russie, ayant adopté une position erronée, vota à la majorité les thèses de Tomski. [N.E.]
  7. Nom que les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires donnèrent démagogiquement au décret du Conseil des Commissaires du Peuple sur «La centralisation de la direction, la protection des chemins de fer et l'élévation de leur capacité de transport». [N.E.]
  8. Voir V. LÉNINE : Œuvres, Paris-Moscou, t.27, pp. 277, 278-282. [N.E.]
  9. La semaine du parti fit suite à la décision du VIIIe Congrès du P.C.(b)R. sur l'accroissement des effectifs du parti. Le Comité central adressa, fin septembre, à toutes les organisations du parti une lettre circulaire où il indiqua qu'il ne fallait admettre au parti, au cours de la semaine du parti, que des ouvriers, ouvrières, soldats rouges, matelots, paysans et paysannes : plus de 200000 nouveaux membres adhérèrent au parti dans 38 provinces de la partie européenne de la Fédération de Russie dont plus de la moitié étaient des ouvriers ; 25% des effectifs de l'armée et de la marine furent admis au parti. [N.E.]