Tome 1 : Introduction

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« C’est dans l’Internationale que se situe le centre de gravité de l’organisation de classe du prolétariat. »

Rosa Luxemburg

Dans une préface à l’ouvrage de Léon Trotsky l’Internationale communiste après Lénine, paru aux Presses universitaires de France en 1969, j’avais procédé à un rapide survol de l’histoire de cette organisation — ce qui me valut d’être appelé à faire quelques conférences sur elle. Ainsi ai-je été amené à écrire le présent livre. Il a demandé plus de temps et a pris des dimensions plus grandes que je ne le prévoyais. Mais celles-ci ne me paraissent pas, finalement, disproportionnées à l’importance du sujet, même en le délimitant — ce qu’il fallait faire nécessairement. En effet, l’IC s’est occupée de multiples domaines dans son activité (prises de positions politiques, rapports avec ses sections, rapports avec d’autres organisations, notamment des organisations périphériques, publications, etc.). Pour écrire une histoire à peu près complète, il faudrait d’abord disposer des archives de l’IC aujourd’hui encore inaccessibles et, même dans ce cas, ce ne pourrait être qu’une œuvre collective.

Quel était donc l’objet précis de mon travail? A la différence de la Ière et de la IIe Internationales, l’Internationale communiste (souvent appelée Komintern) — l’IC — a été fondée, sous l’impulsion de la révolution d’Octobre, sur une base théorique, celle du marxisme révolutionnaire. Elle voulait rassembler des sections nationales ayant pour tâche de diriger les luttes révolutionnaires du monde entier, pour abattre le capitalisme et instaurer une société socialiste. Pendant l’existence de l’IC, de grandes luttes révolutionnaires, de grands événements historiques se sont produits : la vague révolutionnaire qui suivit la Première Guerre mondiale, notamment en Allemagne; la révolution chinoise de 1925-1927; la grève générale britannique de 1926; la gigantesque crise de l’Union soviétique et du Parti bolchévik qui commença en 1923 ; la grande crise économique de 1929 avec ses dizaines de millions de chômeurs ; la montée et la victoire du nazisme en Allemagne en 1933; le Front populaire et la révolution espagnole en 1936; les épurations staliniennes des années 1936- 1938; la Deuxième Guerre mondiale, pour ne citer que les plus importants. J’ai voulu écrire une histoire de l’IC qui soit essentiellement consacrée à ces événements pour lesquels elle avait été précisément créée, aux analyses qu’elle en dressa, aux théories et aux politiques qu’elle élabora, aux interventions qu’elle fit, aux problèmes qu’elle rencontra et aux crises qu’elle traversa.

L’IC avait suscité les plus grands espoirs à sa naissance, elle connut des heures glorieuses, dégénéra et, après de multiples convulsions, mourut de façon tragique. Je me suis efforcé de comprendre et d’expliquer cette histoire et d’en tirer des leçons pour ceux qui luttent aujourd’hui pour la victoire mondiale du socialisme. Ce n’est donc pas une histoire « neutre » que j’ai écrite; je ne connais pas d’histoire tant soit peu contemporaine qui le soit, aucun historien ne pouvant faire abstraction de ses propres considérations sur la société, les hommes, les classes, leurs organisations. Histoire et politique n’ont jamais vraiment été très indépendantes l’une de l’autre; un «inventeur» grec de l’histoire comme Thucydide cherchait, de son propre aveu, à voir clair dans les faits du passé pour discerner l’avenir. Rien de «neutre» n’a été écrit sur la Révolution russe, sur l’Union soviétique et sur l’IC. Qui d’ailleurs pourrait être neutre envers l’histoire d’une organisation dont une importante partie du mouvement ouvrier d’aujourd’hui est un prolongement?

Il est vrai que les partis communistes actuels jettent volontiers un voile sur l’IC et, dans la mesure où ils se voient contraints d’en parler, tentent de la présenter comme appartenant à une époque depuis longtemps révolue, sans rapport avec leur existence quotidienne. Mais, s’il y a effectivement de grandes différences avec l’époque où ils appartenaient à ITC, il n’en est pas moins impossible de comprendre leur activité présente (politique, méthodes, vie intérieure...) si l’on ignore l’histoire de ITC qui les a marqués au plus profond d’eux-mêmes.

L’auteur de ce livre — qui n’est pas un historien professionnel mais un militant, exclu du Parti communiste de France en 1929 pour trotskysme et qui combat dans les rangs de la IVe Internationale — ne cherche donc pas à dissimuler qu’il a écrit une histoire trotskyste de ITC. Je ne considère pas cette dernière comme une aberration due à un accident de l’histoire, mais comme une ébauche de l’instrument indispensable de la révolution socialiste mondiale. Une ébauche qui a été détruite par des événements gigantesques dépassant de très loin la volonté de ses créateurs, mais qui aura — je n’en doute pas — sa continuation dans une Internationale de masse, enrichie de toutes les leçons tirées du passé et qui accomplira l’œuvre que ITC n’a pu remplir.

Je ne doute pas qu’on me reprochera probablement une nostalgie du passé; mais je crois ce passé beaucoup plus vivant que bien des innovations présentes et beaucoup plus prometteur pour l’avenir. Je ne vois dans mon orientation politique aucun obstacle à écrire une histoire objective, c’est- à-dire rapportant honnêtement les faits et les idées, et s’efforçant d’être aussi rigoureuse que possible dans la compréhension de l’enchaînement des faits et des implications des idées. Sans songer à une quelconque comparaison personnelle, qu’il me soit cependant permis d’invoquer non seulement Trotsky qui a montré, dans son Histoire de la Re'volution russe, que sa participation à cette révolution n’avait en rien nui à l’objectivité de son étude, mais aussi Jean Jaurès à qui on avait reproché d’avoir intitulé son œuvre Histoire socialiste de la Révolution française, et qui répondait en ces termes :

«Si l’on entend... que [l’histoire] doit être «objective», on a pleinement raison. Mais c’est bien du point de vue de sa conception générale de la société et de la vie que l’historien en observe les événements. Pourquoi donc des socialistes... n’auraient-ils pas averti, par le titre même de leur œuvre, que tout ce mouvement historique s’éclairait pour eux par le terme où il leur paraît qu’il doit aboutir?»

Je suis retourné sur le passé à partir d’une vue d’ensemble sur l’IC, mais en étant prêt à rectifier, corriger, modifier si besoin était mes jugements passés. Je n’avais jamais pensé que l’IC avait connu du temps de Lénine et de Trotsky un «âge d’or», comme l’historien américain H. Gruber l’attribue aux trotskystes, pour la simple raison qu’un tel âge n’existe pas pour une organisation révolutionnaire. Mon travail m’a confirmé que si, au cours des premières années de l’IC, il y a eu bien des erreurs et des faiblesses, son orientation générale a été correcte, qu’il y a eu plus de forces que je le pensais qui ne se sont pas laissé engloutir par le stalinisme, mais que les forces susceptibles de la redresser quand le mal bureaucratique l’atteignit étaient très faibles.

J’ai enfin été fortifié dans ma conviction que l’orientation défendue dès 1923 par l’Opposition de gauche a été fondamentalement correcte. On y trouve certainement des approximations, des incertitudes, des erreurs; comment aurait-il pu en être autrement, surtout face à un phénomène nouveau et aussi totalement inattendu que le stalinisme? Je ne prétends évidemment pas avoir écrit le dernier mot sur l’histoire de l’IC, mais j’ai la conviction que l’avenir confirmera mon point de vue sur la place qu’a occupée l’IC dans l’histoire du socialisme.

Une difficulté qui s’est présentée à moi et quej’espère avoir réussi à surmonter était de donner aux différents chapitres une dimension correspondant à la fois à l’importance des événements traités et à l’ampleur des interventions de l’IC dans ceux-ci. Certains trouveront peut-être que les premières années occupent une place disproportionnée par rapport à l’ensemble ; je ne le pense pas car, si l’on se réfère au recueil le plus important des textes de l’IC qui a paru, celui de Jane Degras, on y trouve environ 1 250 pages pour la période qui s’étend de 1919 à la mi-1933 et 250 pages seulement pour les dix années suivantes.

Comme matériaux, je me suis servi essentiellement des publications de l’IC : procès-verbaux des congrès et des sessions plénières du Comité exécutif, publications officielles, notamment l’Internationale communiste et la Correspondance internationale, celle-ci suivie de Rundschau et die Welt, débats au sein du PCUS. J’ai repris chaque fois qu’il m’a été possible le texte en allemand, langue officiellement employée dans l’IC.

Ces documents sont, à mon avis, les plus indiqués pour connaître l’histoire de l’IC. Ceux des premières années sont aussi véridiques que possible. Pour la période de déclin, s’il faut écarter les falsifications que les staliniens ont introduites contre les opposants, s’il faut aussi savoir discerner ce qui a servi les dirigeants à dissimuler leurs erreurs, leurs tournants, leurs responsabilités, il n’y a par contre aucune peine à saisir leurs positions politiques réelles. J’ai cru indispensable de donner souvent des citations un peu longues, surtout en matière d’analyses et d’orientations politiques.

Les archives de l’IC, lorsqu’elles seront disponibles, présenteront sans aucun doute beaucoup d’intérêt notamment sur le rôle précis de certains hommes, peut-être sur ce qui se passait au plus haut sommet du temps de Staline, mais je ne pense pas qu’elles apporteront quelque chose de nouveau sur la connaissance des positions politiques en face des grands événements.

Ecartant d’emblée les kremlinologues, les soviétologues, j’ai utilisé avec précaution ce qui a été écrit sur l’IC par ceux qui y ont participé. En ce qui concerne les staliniens proprement dits (Foster, Cogniot...), ils n’ont rien produit de valable, ou bien, dans le cas d’Ercoli-Togliatti, on trouve des réflexions destinées à effacer les traces de ses propres responsabilités.

Quant à ceux qui ont rompu avec l’IC et ses sections, pour un ouvrage comme le Moscou sous Lénine d’Alfred Rosmer qui, tout en ayant été écrit autour des années soixante, conserve avec une précision photographique les exposés qu’il avait faits sur le même sujet trente ans auparavant, combien d’autres à qui les désillusions, les rancœurs et l’évolution politique ont joué de mauvais tours, à eux et à la vérité historique.

Je suis loin de méconnaître certains travaux qui se rapportent à l’histoire de l’IC et je les ai discutés chaque fois que je me suis référé à eux. J’ai discuté assez longuement du livre de F. Claudin, la Crise du mouvement communiste, dans les chapitres où je traite du bilan de l’IC. Mais je n’ai pas discuté les ouvrages d’historiens des partis communistes actuels, comme l’Italien Spriano ou le Français Elleinstein : ils se différencient énormément des staliniens de jadis à l’égard de la vérité historique ; mais une discussion avec eux doit nécessairement sortir du cadre de l’histoire pour pénétrer dans un débat de politique actuelle. Je dirais simplement qu’ils sont amenés par leur position politique à tenter d’amoindrir la place du stalinisme dans l’histoire de leurs partis respectifs, mais que c’est là une tâche impossible car le stalinisme est collé à eux comme une tunique de Nessus.

J’ai également puisé dans mes souvenirs, notamment dans mes rencontres avec nombre de militants — certains que j’ai peu connus comme les Allemands Urbahns, Scholem, Walcher, les Autrichiens Joseph Strasser et Joseph Frey, les Tchécoslovaques Alois Neurath et Karl Kreibich, etc., et d’autres que j’ai connus à certaines époques d’assez près, pour certains de très près, comme les Français Alfred Rosmer, Albert Treint, André Marty, les Italiens Pierre Tresso, Rava- zolli, Leonetti, Vercesi (bordiguiste), le Hollandais Henri Sneevliet, les Allemands Ruth Fischer et Arkadi Maslow, l’Espagnol Andrès Nin, le Chinois Peng Chu Chih, l’Américain James P. Cannon.

Et, surtout, j’ai énormément eu recours à Léon Trotsky, chez qui j’ai vécu à Prinkipo de juillet 1932 à juillet 1933, au cours d’une année qui fut particulièrement funeste dans l’histoire de l’humanité avec le triomphe du nazisme, et plus spécifiquement pour le sort de l’IC. Je ne saurais exprimer comme il convient tout ce que je lui dois, tout ce que cette année a constitué dans ma vie. Mais je veux dire qu’en écrivant cette histoire de l’IC, je n’ai cessé de me rappeler cette maxime de Spinoza qu’il aimait à citer, surtout dans les moments les plus difficiles : « Ni rire ni pleurer, mais comprendre ».

Cette introduction est écrite à la première personne, mais par la suite j’emploie le nous d’auteur qui me paraît plus approprié au sujet traité.

P. F.

Mars 1973