Faut-il boycotter la Douma d'Etat?

De Marxists-fr
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Le parti de la classe ouvrière, le Parti ouvrier social-démoocrate de Russie, est en train de s'unifier. Ses deux moitiés fusionnent et préparent le congrès d'unification du Parti, déjà annoncé.

Cependant, entre les deux moitiés du Parti, il subsiste encore un désaccord à propos de la Douma d'Etat. Tous les membres du Parti doivent avoir une vue claire de cette question afin d'élire en toute conscience les délégués au congrès commun, afin de trancher Ie débat comme le veulent tous les membres du Parti, et non seulement ses instances centrales et locales actuelles.

Bolcheviks et mencheviks sont d'accord sur ce point : la Douma actuelle est un piteux simulacre de la représentation populaire, il faut lutter contre cette duperie et se préparer à un soulèvement armé pour obtenir la convocation d`une Assemblée constituante librement élue par tout le peuple.

Le litige porte seulement sur Ia tactique à adopter à l'égard de la Douma. Les mencheviks disent : notre Parti doit prendre part à l'élection des délégués et des grands-électeurs. Les bolcheviks disent : il faut boycotter activement la Douma. Nous exposons ici le point de vue des bolcheviks, qui ont adopté une résolution contre la participation aux élections, au cours de la récente conférence des représentants de 26 organisations du P.O.S.D.R. [1]

Que signifie boycotter activement la Douma ? Le boycottage signifie l'e refus de participer aux élections. Nous ne voulons élire ni députés à la Douma, ni grands-électeurs, ni délégués. Le boycottage actif signifie non pas simplement se tenir à l`écart des élections, mais utiliser largement les réunions électorales pour la propagande et l'organisation de la social-démocratie. Utiliser les réunions, cela signifie y pénétrer aussi bien légalement (en s'inscrivant sur les listes électorales) qu`illégalement, y exposer tout le programme et toutes les conceptions des socialistes, y montrer tout ce que la Douma a de faux et de mensonger, y appeler à la lutte pour l`Assemblée constituante.

Pourquoi refusons-nous de participer aux élections ?

Parce que, en participant aux élections, nous maintiendrons involontairement dans le peuple la confiance dans la Douma, et nous affaiblirons ainsi notre lutte contre ce simulacre de la représentation nationale. La Douma n'est pas un parlement, mais un subterfuge de l'autocratie. Nous devons le démasquer, en repoussant toute participation aux élections.

En effet, si nous considérions comme acceptable de participer aux élections, il faudrait aller jusqu'au bout, jusqu'à l'élection de députés à la Douma. Les démocrates bourgeois, par exemple Khodsky dans le Narodnoïé Khozioïstvo, nous conseillent précisément dans ce but des compromis électoraux avec les cadets. Mais aujourd'hui tous les social-démocrates, bolcheviks et mencheviks, repoussent ce genre de marché, car ils comprennent que la Douma n'est pas un parlement, mais une nouvelle duperie montée par la police.

C'est que nous ne pouvons maintenant tirer des élections aucun avantage pour le Parti. La liberté de propagande est inexistante. Le parti de la classe ouvrière est pourchassé. On arrête sans jugement ses militants, ses journaux sont fermés, ses réunions interdites. Le Parti ne peut, à l'occasion des élections, déployer légalement son drapeau, il ne peut présenter ouvertement ses candidats au peuple sans les livrer à la police. Dans une telle situation, les buts de notre organisation et de notre propagande seront beaucoup mieux servis si nous utilisons de façon révolutionnaire les réunions électorales sans participer aux élections que si nous participons aux réunions en vue des élections légales.

Les mencheviks sont contre les élections des députés à la Douma, mais ils veulent élire délégués et grands-électeurs. Pourquoi ? Pour en faire une Douma populaire ou ime représentation libre, illégale, quelque chose dans le genre d'un soviet des députés ouvriers (et paysans par-dessus le marché) pour toute la Russie ?

A cela nous répliquons : si nous avons besoin de représentants libres, à quoi bon compter sur telle ou telle Douma pour les faire élire ? A quoi bon donner à la police des listes de nos délégués ? Et de plus, à quoi bon créer de nouveaux soviets des députés ouvriers, par une méthode nouvelle, quand il existe encore, à Petersbourg notamment, les anciens soviets des députés ouvriers ? C'est inutile, et même nuisible, car cela engendrera un état d'esprit malsain, l'idée illusoire que les Soviets qui se meurent et se désagrègent peuvent être ranimés par de nouvelles élections, et non par une nouvelle préparation et un nouvel élargissement de l'insurrection. Et si c'est pour l`insurrection, prescrire des élections légales dans des délais légaux est tout simplement grotesque.

Les mencheviks tirent argument de la participation des social~démocrates de tous les pays aux parlements, et même auxplus mauvais. Cet argument n'est pas valable. Nous aussi, nous participerons au parlement jusqu`au bout. Mais les mencheviks se rendent bien compte eux~mêmes que Douma n'est pas un parlement, et eux-mêmes refusent d`y enrrer. Ils disent que la masse ouvrière est fatiguée et veut se reposer avec des élections légales. Mais le Parti ne peut ni ne doit bâtir sa tactique sur la fatigue provisoire de quelques centres. Cela signifierait conduire le Parti à sa perte, car les ouvriers fatigués donneraient des élus non membres du Parti, seulement capables de compromettre celui-ci. Nous devons mener notre travail avec opiniâtreté et patience, en épargnant les forces du prolétariat sans toutefois perdre l'espoir que cette lassitude morale est provisoire, que les ouvriers se dresseront encore plus puissamment et plus audacieusement qu`à Moscou, qu'ils balaieront la Douma tsariste. Que les arriérés, les ignorants aillent à la Douma, le Parti n`enchaînera pas son sort à ces gens-là. Le Parti leur dira : votre propre expérience de la vie confirmera nos prévisions politiques. Vous verrez par vous-mêmes quelle duperie est cette Douma, et vous reviendrez alors vers le Parti convaincus de la justesse de ses conseils.

La tactique des mencheviks est contradictoire et inconséquente (participer aux élections, mais ne pas élire à la Douma). Elle ne convient pas à un parti de masse, car au lieu d'une solution simple et claire, elle donne une solution en embrouillée et ambiguë. Elle n'a pas de valeur pratique, car les listes de délégués tombent entre les mains de la police le Parti subira un grave préjudice. Enfin, cette tactique inapplicable car lorsque les mencheviks se présenteront aux réunions électorales avec notre programme, nous aurons inévitablement, au lieu d'élections légales, une utilisation illégale des réunions sans élections. Les conditions policières sont telles que le fait de participer aux réunions conduit les mencheviks non à une participation aux élections mais à l'utilisation révolutionnaire bolcheviques des réunions.

A bas la Douma ! A bas la nouvelle duperie policière ! Citoyens ! Honorez la mémoire des héros tombés à Moscou en reprenant les préparatifs de l'insurrection armée ! Vive l'Assemblée nationale constituante librement élue l

Tel est notre mot d`ordre de combat. Et seule la tactique du boycottage actif est compatible avec ce mot d'ordre.


  1. Voir le présent tome, pp. 101-102. (N.R.)