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Famine et révolution en Inde
| Auteur·e(s) | Manabendra Nath Roy |
|---|---|
| Écriture | septembre 1919 |
Traduit de l'anglais par Pierre Vanek.
Source : M. N. Roy, « Hunger and revolution in India », marxists.org.
Manabendra Nath Roy (1887-2954), après avoir fait des études de mathématiques, devient un leader communiste en Inde, où il est l'un des principaux représentants du nationalisme révolutionnaire. Il part en Allemagne en 1915, puis aux États-Unis en 1916 et au Mexique en 1917, où il sera l'un des cofondateurs du Part communiste. Il participe au Ile congrès de l'Internationale communiste en 1920 et écrit les « thèses supplémentaires sur la question nationale ». À la fois philosophe et militant, Lénine le définira comme le « Marx oriental ». De retour en Inde après son exclusion comme « droitier » en 1929, M. N. Roy passe huit années en prison ; il sera libéré en 1936. Après le second conflit mondial, en 1948, il lance en Inde le Mouvement pour un humanisme radical.
Première partie[modifier le wikicode]
publiée le 18 septembre 1919
Le contrôle absolu des moyens de communication par les gouvernements des puissances victorieuses a empêché le public d'apprendre quoi que ce soit qui pourrait déranger les nations puissantes qui dominent la terre entière et les millions d'êtres humains qui l'habitent.
Comme l'Angleterre s'est emparée de chaque canal permettant aux nouvelles de filtrer hors de l'Inde, le monde ne sait que ce que l'Angleterre veut que l'on sache à propos de la situation du peuple indien. Le résultat de cette politique, en vigueur déjà avant la guerre, est une croyance répandue parmi les peuples de l'hémisphère occidental selon laquelle l'administration bienveillante (?) de l'Inde par les Britanniques aurait conduit à tous les avantages de la paix et de la prospérité pour cette nation lointaine.
Les propagandistes de l'impérialisme affirment depuis cinquante ans au public qu'avant l'arrivée des Britanniques les Indiens n'avaient jamais bénéficié de ces avantages et que sous l'aimable protection de ceux-ci 350 millions d'Indiens vivent dans le contentement et le bonheur. Mais l'heure est venue où les événements vont si vite que même la voix étouffée des millions d'Indiens affamés arrive aux coins les plus éloignés du globe. Les crimes barbares commis en Inde par les Anglais pendant plus d'un siècle et demi atteignent des sommets sans précédent et même la main toute-puissante de la « perfide Albion » se trouve incapable de maintenir le monde plus longtemps dans l'ignorance de cette réalité choquante.
En ce moment, l'Inde est frappée par une famine telle qu'elle n'en a jamais connu, même au long de sa longue et tragique histoire de famines successives sous le joug des Britanniques. Les causes de cette épidémie terrible sont l'épuisement économique du peuple et exportation de toute la production alimentaire pour nourrir les armées alliées durant les quatre ans de guerre.
Aux cris entremêlés des masses mourantes, le gouvernement britannique a répliqué avec des bombes et des baïonnettes, ainsi que par l'édiction de lois répressives encore plus strictes, pour empêcher que les appels au secours d'un peuple opprimé atteignent le monde extérieur. Les quelques entrefilets publiés dans la presse des États-Unis et du Canada attestent le fait que les conditions en Inde ont atteint des seuils critiques alarmants. Tout le pays est en état de rébellion et le gouvernement britannique utilise tout son pouvoir pour supprimer le soulèvement d'un peuple qui a été écrasé par une tyrannie sans précédent dans les annales du monde civilisé. Début avril, la révolution a éclaté simultanément dans les quatre plus grandes provinces de l'Empire indien, au Bengale, à Bombay, au Pendjab et dans les Provinces-Unies, qui, ensemble, constituent près des deux tiers du pays.
Des centaines de vies ont été perdues des deux côtés, tant dans celui des révolutionnaires que dans le camp des gouvernants. L'ancienne cité d'Amritsar est l'un des centres où le soulèvement a démarré[1] ; elle a été assiégée par l'armée anglaise, qui a bombardé l'ensemble de la population avec ses aéroplanes, tuant des centaines de civils innocents et détruisant partiellement le grand Temple d'Or, sacré pour les sikhs et chef-d'œuvre architectural merveilleux.
Dans toutes les partes du pays, les banques anglaises ont été saccagées parles révolutionnaires. La parte nord de Calcutta, la plus grande métropole indienne, est tombée sous leur contrôle pendant quatre jours. Les principales villes industrielles et commerciales telles que Bombay, Ahmedabad, Lahore, Delhi, siège du vice-roi, Allahabad, Gujranwala, etc., se sont transformées en champs de bataille entre le peuple totalement désarmé et les forces armées du gouvernement équipées de mitrailleuses, de voitures blindées et d'avions à partir desquels on a lâché des bombes sur des masses d'hommes, de femmes et d'enfants sans défense.
Tous les éléments différents qui composent la nation indienne, les hindous, les sikhs, les musulmans et d'autre grandes communautés se sont unis dans une opposition déterminée à la tyrannie britannique, qui a soumis l'ensemble de la population à un véritable règne de terreur avec sa récente législation répressive et l'impositon sans merci de la loi martiale. Les mesures répressives, connues collectivement sous le nom de lois Rowlatt, ont été adoptées il y a trois mois face à opposition unanime du peuple indien. Ces lois détruisent absolument la liberté de la presse et la liberté de réunion et d'association. Le but ouvertement reconnu de ces lois est de tuer l'esprit révolutionnaire qui s'est éveillé dans le peuple. Selon l'aveu même du gouvernement britannique, le peuple indien aspire à la liberté, et la seule chose qui le conduit à se soumettre au joug étranger est la force brute de l'oppresseur.
Quatre ans durant, l'Inde a agonisé dans les affres d'une des pires famines de l'histoire. Maintenant que la guerre est terminée et que chacun veut améliorer la situation dans les pays d'Europe dévastés, les conditions en Inde ont même empiré. Jusqu'aux missionnaires chrétiens qui sont les plus ardents et dévoués défenseurs de l'impérialisme britannique en Inde se sont unis pour dire qu'on devait d'abord nourrir les pauvres infidèles avant qu'on ne puisse sauver leurs âmes pour le Christ. (Suite et fin la semaine prochaine.)
Deuxième partie[modifier le wikicode]
publiée le 25 septembre 1919
Un correspondant de presse du Globe de Toronto au Canada écrit ce qui suit :
« L'Inde est prise en tenaille dans l'étau mortel de la famine et de la peste. Dans les provinces centrales et celles du Nord la mort règne en maître, prélevant un tribut qui réduit à l'insignifiance la mortalité due à la guerre. À ce jour, le nombre estimé des morts dus à la peste et à la famine s'élève à trente-deux millions. Les pauvres ont mangé tous leurs aliments, et la condition physique de milliers et de milliers d'entre eux est telle qu'ils sont trop faibles pour porter leurs récipients d'eau. On peut se faire une idée de l'ampleur de cette mortalité affreuse en évoquant les comparaisons suivantes : si les cercueils des trente millions de sujets indiens de la couronne britannique qui sont morts l'an dernier de peste et de famine étaient placés bout à bout, ils feraient une fois et un tiers le tour de la Terre par l'équateur. Les mots manquent pour décrire l'horreur de cette énorme tragédie et les photos de celle-ci sont trop affreuses pour être publiées. »[2]
Le London Times l'admet : « L'Inde a été dépouillée de toute nourriture pour faire face aux exigences de la guerre. » Selon les statistiques du gouvernement, les exportations de céréales en 1917-1918 se sont montées à 5 400 000 tonnes[3] évaluées à 36 000 000 livres sterling. Pour la même année, du blé à hauteur de 1 500 000 tonnes a été exporté. En 1919, « la contribution indienne en matière alimentaire a été maintenue à un niveau encore plus haut qu'en 1917-1918. » Durant cette période, le pays a été ravagé par la famine et les épidémies connexes qu'elle a entraînées.
Malgré le fait que de nombreuses notices ont trouvé le chemin de la presse des États-Unis concernant les conditions de famine sévissant en Inde, les gens là-bas n'ont jusqu'ici que très peu contribué afin d'alléger les conditions terribles entraînées par le tribut forcé prélevé pour contribuer à la « Guerre pour la liberté ». Dans la seconde moitié du mois de mai, quelques journaux canadiens ont bien lancé un appel de fonds destiné à sauver les millions de mourants de faim en Inde, mais cet appel a immédiatement été étouffé, sur ordre du gouvernement, qui n'a, depuis lors, autorisé l'impression d'aucune nouvelle concernant l'Inde.
L'Inde, pays de richesses et d'opulence proverbiales, est tombée sous l'empire d'une malédiction lorsque des exploiteurs européens voraces ont abordé ses rivages à la recherche de profits. Depuis le temps de la Compagnie des Indes orientales jusqu'au présent, le peuple indien a souffert de famines chroniques, de malnutrition et de maladies endémiques qui sont le résultat inévitable de telles conditions. De par leur nature, leur éducation et des siècles de culture, les Indiens, comme race, sont paisibles et n'aiment pas répandre le sang. Les capitalistes anglais, profitant de ces caractéristiques bien connues, ont créé un type d'exploitation sans merci, cruel et efficace, qui est calculé pour annihiler l'ensemble do peuple indien. Un système qui réussit à tuer trente-deux millions d'êtres humains en une seule année parle de lui-même sans qu'on ait besoin de rajouter des faits additionnels à sa charge pour le condamner. Les gens qui se rebellent contre leur assujettissement à un tel gouvernement devraient, pour le moins, recevoir le soutien moral du monde entier.
Mais l'impérialisme anglais est déterminé à réprimer les légitimes aspirations du peuple indien à n'importe quel prix, sans honte ni scrupules, il utilise tout l'arsenal de la guerre moderne contre un peuple totalement désarmé depuis cinquante ans. Maintenir le peuple indien dans son état actuel d'esclavage sans espoir est une nécessité vitale pour l'existence future du système capitaliste anglais ; ce que les capitalistes perdent dans leur combat contre les ouvriers britanniques, ils le récupèrent largement par leur exploitation sans merci des travailleurs indiens misérables et sans défense. En conséquence, malgré le fait que le prolétaire anglais aura peut-être gagné quelque chose en conséquence de la guerre, il n'arrivera jamais à renverser ses oppresseurs capitalistes aussi longtemps que les travailleurs indiens seront là pour être exploités selon leur bon plaisir. Malheureusement, ce fait manifeste est peu pris en compte par le part travailliste anglais, qui est très radical en ce qui concerne ses propres affaires, mais en ce qui concerne l'impérialisme britannique en Inde ne va jamais plus loin que de recommander une politique plus généreuse dans administration du pays.
Apparemment, le part travailliste anglais ne peut pas concevoir l'idée que l'Angleterre n'a aucune espèce de droit, ni moral ni politique, de s'imposer aux Indiens, si libéral que soit ou non son mode de gouvernement. Acceptant l'impérialisme comme juste et nécessaire au bien-être et à la grandeur de l'Angleterre, ce part se montre aussi impérialiste que ses maîtres.
Ils doivent encore comprendre tout comme l'ensemble des travailleurs que la lutte pour l'indépendance de l'Inde n'est pas une question purement locale, ayant comme but et résultat la création d'un nouveau nationalisme égoïste : la liberté du peuple indien est un facteur majeur de la politique mondiale, car l'Inde est la pierre angulaire de l'impérialisme britannique qui constitue le plus grand ennemi de la Révolution économique et sociale existant à ce jour. Tant que le Capital anglais détendra en sa possession absolue toutes les immenses ressources naturelles de l'Inde, avec un droit illimité à l'exploitation de sa main-d’œuvre, il restera ancré au pouvoir trop solidement pour être renversé par le prolétariat anglais.
Et le Capital anglais est plus que le simple Capital anglais, il représente l'avant-garde et le bastion du système capitaliste du monde enter. Vu sous cet angle, il devient évident que la libération de l'Inde relève de bien plus que d'une question de justice abstraite, il signifie un grand pas en avant dans la libération du monde de l'emprise du système capitaliste. C'est pour cette raison qu'aucune nation, aucun peuple, aucun groupe de gens ne peut se permettre de rester indifférent au sort de l'Inde, à sa lutte pour la liberté, ou aux souffrances et à la lutte de ces millions d'Indiens qui en appellent aujourd'hui au soutien moral et matériel de l'humanité.
- ↑ Le massacre d'Amritsar a lieu le 13 avril 1919. Entre vingt et vingt-cinq mille personnes s'étaient rassemblées dans les jardins Jallianwala pour protester contre les difficultés économiques extrêmes dans lesquelles était plongée la population et dénoncer les lois Rowlatt, qui permettaient d'emprisonner arbitrairement toute personne soupçonnée de participer à l'agitation. Les troupes britanniques commandées par le général Dyer tirent alors sur la foule sans sommation ; on comptera plusieurs milliers de blessés et plusieurs centaines de morts : voir notamment John Newsinger, The Blood Never Dried. A People's History of the Britsh Empire, Bookmarks, Londres, 2006, p. 113. (N.d.E.)
- ↑ L'article en question était paru le 12 avril 1919. [N.d.T.]
- ↑ Il s'agit de tonnes impériales et non métriques. [N.d.T.]