Explications indispensables

De Marxists-fr
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 23 avril 1917


Publié dans La Guerre et la Révolution. Paris 1974, pp. 301-304


La publication des documents ayant trait à mon emprisonnement par les Anglais me paraît politiquement indispensable. La presse bourgeoise – celle-là même qui a répandu les plus basses calomnies sur les émigrés russes retournant en Russie à travers l’Allemagne n’a pas dit un mot des procédés barbares que les Anglais infligent aux Russes faisant route vers la patrie à travers l’Océan Atlantique. La presse social-patriote, devenue ministérielle, n’est pas plus digne. Elle n’a aucun motif pressant de rappeler que les ministres socialistes professaient récemment encore un profond respect pour les émigrés, « les professeurs », mais qu’ils se révèlent aujourd’hui les proches collaborateurs à Lloyd George, qui empoigne les « professeurs » au collet sur la grande route océane. Cet épisode tragi-comique dépeint à merveille les sentiments de l’Angleterre pour la Révolution russe et le sens de cette Sainte-Alliance au service de laquelle sont entrés les citoyens Tsérételli, Tchernov et Skobelev.

Car, en dépit de toutes leurs déclarations, les ministres socialistes portent la responsabilité du gouvernement dont ils font partie. Le gouvernement de Lvov n’est pas allié aux socialistes révolutionnaires anglais tels que MacLean et autres que le Pouvoir tient en prison, mais leurs geôliers : Lloyd George et Henderson.

J’ai passé les deux premières années de guerre en France. J’ai eu la possibilité d’observer le ministérialisme socialiste à l’époque de la « guerre libératrice ». Guesde et Sembat alléguaient les circonstances tout à fait extraordinaires qui les avaient obligés à entrer dans le ministère : la Patrie en danger, les Allemands aux portes de Paris, le désarroi général, la nécessité fondamentale de défendre la République et la tradition révolutionnaire; en un mot, ils employaient la même argumentation dont usent maintenant, sous une forme plus naïve, Tsérételli et Tchernov pour démontrer que leurs ministérialisme se différencie, comme le soleil des ténèbres, de celui de Guesde et de Sembat.

Avec la bénédiction et la participation des camarades-ministres, je fus chassé de France à cause de mon travail dans un quotidien russe internationaliste et ma collaboration aux travaux de la Conférence de Zimmerwald. La Suisse, se conformant docilement aux ordres du tsar refusa de me recevoir. Des gendarmes français, revêtus de costumes civils pour sauvegarder l’honneur de la République, m’accompagnèrent jusqu’à la frontière espagnole. Trois jours après, le Préfet de Paris, Laurent, télégraphiait à la police madrilène qu’un dangereux agitateur avait franchi la frontière. La Sûreté espagnole ne trouva rien de mieux que de m’arrêter. Libéré de la « prison modèle », après une interpellation aux Cortès, je fus expédié à Cadis De là, je devais être embarqué pour La Havane, et ce ne fut qu’après une résistance menaçante de ma part et grâce à l’intervention des socialistes et de quelques républicains espagnols, que j’obtins la permission de me rendre, avec ma famille, à New York.

C’est là, après un séjour de deux mois, que nous atteignit la nouvelle de la Révolution en Russie. Le groupe de bannis politiques dont je faisais partie tenta de gagner la Russie par le premier navire en partance. Mais le socialiste russe propose… et Lloyd George dispose. Les autorités anglaises nous firent débarquer à Halifax et nous enfermèrent dans un camp de prisonniers de guerre. Ma lettre, reproduite plus bas, décrit les circonstances de l’arrestation et les conditions de l’emprisonnement. J’ai écrit cette lettre destinée au ministre des Affaires étrangères sur le bateau danois que je pris après ma libération : j’avais, alors en vue, M. Milioukov. Mais le leader du Parti Kadet tomba, victime de sa fidélité à la Bourse londonienne. Téréchenko prit la succession de Milioukov, exactement comme ce dernier avait pris celle de la diplomatie tsariste. C’est pourquoi, je puis de plein droit adresser ma lettre à Téréchenko. Elle lui est envoyée par l’intermédiaire du Président du Conseil des ouvriers et des soldats de Pétrograd, Tchkhéidzé.

Je dois dire ici quelques mots sur les prisonniers allemands dont je partageai le sort durant un mois. Us étaient 800 : environ 500 matelots, dont les navires avaient été coulés par les Anglais, 200 ouvriers que la guerre avait surpris au Canada et une centaine d’officiers mêlés à des prisonniers civils d’origine bourgeoise. Dès que la masse des prisonniers apprit que nous étions arrêtés en tant que révolutionnaires internationalistes, leurs relations avec nous se précisèrent aussitôt. La masse des sans-grade nous manifesta sa sympathie. Ce mois de ma vie dans ce camp ne fut qu’un meeting continu. Nous racontions aux prisonniers les causes du naufrage de l’Internationale, les transformations au sein du Parti socialiste; nous leur parlions aussi de la Révolution russe. Les relations entre la masse démocratique et les officiers, dont certains « fichaient » leurs matelots, prirent une tournure très aiguë. Les officiers allemands finirent par s’adresser au commandant du camp, le colonel Morris, en se plaignant de notre propagande antipatriotique. Le gradé anglais se mit, cela va de soi, rapidement du côté du patriotisme hohenzollernien et m’interdit toute manifestation publique. Cette défense survint dans les derniers jours de mon séjour et ne fit que renforcer notre amitié avec les marins et les ouvriers allemands, qui répondirent à la mesure prise par le colonel, par une protestation écrite comportant 530 signatures.

Quand on me relâcha, les prisonniers nous firent la haie. C’est un souvenir que j’ai toujours conservé. Les officiers et les « sous-off » s’enfermèrent chez eux, mais les « nôtres », les internationalistes, se placèrent sur deux files, tout le long du camp; l’orchestre joua la marche socialiste; des mains se tendaient de tous côtés… Un des prisonniers prononça un discours où il exprima son enthousiasme pour la Révolution russe, lança sa malédiction contre le gouvernement allemand; il nous pria de transmettre son salut fraternel au prolétariat russe. Ainsi fraternisâmes-nous avec les marins allemands à Amherst. En vérité, nous ne savions pas que les Zimmerwaldiens au service du prince Lvov, Tsérételli et Tchernov, considéraient la fraternisation comme contraire aux fondements du Socialisme international. Ils s’accordaient, sur ce point, avec le gouvernement Hohenzollern qui, lui aussi, défendait la fraternisation – mais sous un prétexte moins hypocrite, il est vrai.

La presse américano-canadienne explique notre emprisonnement par notre « germanophilie ». Les journaux russes du Parti kadet leur emboîtèrent le pas. Ce ne fut pas la première fois qu’on m’accusait de « germanophilie ». Quand les chauvinistes français préparaient mon expulsion, ils répandaient le bruit que j’avais des tendances pangermanistes. Mais la presse française elle-même parla de ma condamnation par un tribunal allemand pour avoir écrit la brochure « Der Krieg und die Internationale » (La Guerre et l’Internationale). Elle fut éditée à Zürich et passée en Allemagne par les socialistes suisses; là, elle fut diffusée par les socialistes de l’aile gauche, amis de Liebknecht, que la presse « jaune » (les social-traîtres) stigmatisait comme agents du Tsarisme et de la Finance anglaise. Dans les ignominies dont nous couvrent les « milioukoviens », il n’y a rien d’original. Ce sont des traductions littérales de l’allemand.

Sir Buchanan, ambassadeur d’Angleterre à Pétrograd, battit tous les records : il affirma, dans une lettre destinée à la presse, que nous étions de retour en Russie, pourvus de subsides allemands et chargés de renverser le gouvernement provisoire. Dans les milieux « bien informés », on donnait le chiffre des subsides : dix mille marks. Le gouvernement allemand estimait à une somme aussi modeste la fermeté du gouvernement Goutchkov-Milioukov !

On ne peut refuser, en général, à la diplomatie anglaise des qualités de prudence et de « fair-play ». Mais la déclaration de l’ambassadeur anglais en manquait singulièrement ! Elle est un exemple de bassesse et de stupidité. On explique ce phénomène par les « deux manœuvres » de la diplomatie britannique : l’une est pour les nations « civilisées », l’autre, pour les colonies ! Sir Buchanan, qui était le meilleur ami de la monarchie avant de se convertir en ami de la république, se sent en Russie comme il se sentirait en Égypte ou dans les Indes et, par conséquent, il ne se gêne pas. Les autorités anglaises se sentent en droit d’arrêter des citoyens russes à bord de bateaux neutres et de les enfermer dans des camps de prisonniers de guerre; l’ambassadeur britannique se sent en droit d’attaquer des révolutionnaires russes en lançant de basses calomnies. Il est temps de mettre fin à tout cela. Le sens de notre brochure est d’accélérer le mouvement révolutionnaire jusqu’au moment où la Russie révolutionnaire dira à Buchanan et à ses maîtres : « Prenez donc la peine de f… le camp ! »