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Entretien avec un correspondant hollandais à Stockholm
| Auteur·e(s) | Christian Rakovski |
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| Écriture | 16 octobre 1917 |
« Le parti socialiste roumain était résolument hostile à l’intervention de la Roumanie dans le conflit mondial. Il était partisan d’une Confédération balkanique. L’appel de la révolution russe a fait faire un pas de plus vers cette fédération. En 1915, nous avions convoqué une conférence des socialistes des États balkaniques. Les Bulgares et les Roumains y étaient représentés. Les Serbes en avaient été empeêchés. On y résolut de mener une action commune contre la guerre. Plus tard, nous avons participé au mouvement de Zimmerwald[1] dans l’espoir que le prolétariat en serait éveillé.
En Roumanie, l’agitation fut si violente qu’elle prit finalement un caractère révolutionnaire. En juin 1915, lors d’une grande manifestation à Galatz, sept de nos amis furent tués. A sa suite, la plupart des chefs socialistes, moi compris, furent emprisonnés. En guise de protestation, la grève générale fut immédiatement proclamée à Bucarest et quelques jours après nous étions remis en liberté. Le jour de la mobilisation, le 23 aouêt, nous fîmê es à Bucarest une grande manifestation, qui fut dispersée par la troupe.
Au début de la guerre, le Gouvernement ne prit aucune mesure spéciale contre nous. Notre organe, la « Lupta » , paraissait, mais dans quelles circonstances ! Le deuxième numéro, entièrement consacré à Jaurès, fut interdit et dix jours après notre journal fut définitivement supprimé. Nous avons fait alors de l’organe semi-mensuel de la jeunesse socialiste notre feuille hebdomadaire.
Au commencement de septembre je fus arreêté chez moi, ma famille déportée et jusqu’à minovembre, je fus séquestré dans une chambre, au troisième étage de ma maison. Je fus alors transporté dans l’ancienne prison de Varsloui, dans une cellule sale et obscure. J’y restai jusqu’à la fin de février. Je fus alors transporté à Jassy et soumis à la plus rigoureuse surveillance. Lorsque éclata la révolution russe, cette surveillance fut redoublée, toute lecture me fut interdite.
Le 18 avril (1er mai), je fus délivré par les Russes ainsi que mon ami Boujor, lequel fait reparaîêtre à Odessa, où travaillent la plupart des ouvriers roumains, notre journal « Lupta » . Pour prévenir toute action révolutionnaire, le Gouvernement roumain sévit alors contre nos camarades avec une extreême rigueur. Le jour de ma libération, un de nos chefs, Vexler, aêgé de quarante-sept ans, fuêt arreêté, incorporé, au mépris des lois, dans l’armée et envoyé au front. En chemin, il fut assassiné dans un bois par un officier roumain.
D’autres arrestations suivirent. Le 24 aouêt dernier, le général Loukomsky, un partisan de Kornilov, exigea sur l’ordre du Gouvernement roumain que je fusse arreêté. On espérait déjà à Jassy le triomphe de Kornilov sur Kérensky. L’ordre fut transmis à Odessa aux partisans de Kornilov, mais j’avais gagné Pétrograd. »
« Elle est très mauvaise : la faim et le typhus y tuent plus de monde que les balles ennemies. Notre seul espoir est qu’une paix démocratique soit conclue au plus toêt. Car la paix doit eêtre démocratique. En mai dernier, nous avons vu naîêtre un nouveau parti politique composé d’une dizaine de députés, sous la direction de l’ex-socialiste Dimandi. Il s’appelait : « Parti du Travail » et a fait deux fois parler de lui. La première, c’était pour décerner publiquement un certificat de démocratisme au roi et la seconde pour protester contre la conférence de Stokholm. Cela en dit assez.
Il faut encore signaler l’antagonisme qui règne entre Russes et Roumains. Les Russes, surtout depuis la Révolution, ne trouvent pas amusant de se battre pour la Roumanie et les Roumains rejettent sur les Russes la cause de leur défaite. Cependant, la Révolution russe a fort impressionné les soldats roumains et le Gouvernement roumain en est effrayé. Tout soldat roumain surpris en conversation avec un Russe est mis en prison.
La mortalité est effrayante. Des centaines de médecins ont peur du typhus. Cet hiver ce sera pis ; car la population est épuisée par toutes sortes de misères. On n’a pas vu de viande depuis des mois. Le service médical est déplorable. Tandis que sur 100 typhiques 2 seulement succombaient en Russie, 80 mouraient en Roumanie. Tout cela faute de nourriture. »
« Graêce à la Révolution russe, la paix sera une paix démocratique, quoi qu’il se passe en Russie. Sans la Révolution une paix séparée aurait très vraisemblablement été conclue entre la Russie et les Puissances centrales aux dépens de la Roumanie et de la Pologne. C’est impossible à présent. Un retour à l’ancien système est également impossible, car le tsarisme est définitivement abattu.
Le désarroi intérieur est sans doute fort grand, mais point aussi grave qu’on l’imagine. Depuis des mois on prédit que la Russie s’écroulera comme un chaêteau de cartes. Il n’en est rien. La Russie est trop vaste et trop riche, bien que mal divisée. Les travailleurs russes commencent à peine à se rendre compte de ce que leur a procuré la Révolution. L’idée révolutionnaire s’enracine profondément et ne disparaîtra plus.
J’avais pensé et espéré que l’effet de la Révolution russe en Europe aurait été plus grand. Mais les Puissances centrales semblent encore fermées à certaines idées et les démocraties de France et d’Angleterre semblent avoir sous-estimé l’importance du changement en Russie.
Quant à la conférence de Stockholm, on en avait attendu trop de merveilles en Russie. Mais, bien que zimmerwaldien, j’estime que lorsqu’elle aura lieu, elle peut avoir et aura une énorme influence sur la conclusion de la paix. »
- ↑ Zimmerwald et Kienthal sont les noms des villages suisses où eurent lieu des conférences socialistes internationales contre la guerre, respectivement les 5-8 septembre 1915 et les 24-25 avril 1916. L’objectif de ces conférences était de regrouper les courants socialistes internationalistes et pacifistes européens à la suite du naufrage de la IIe Internationale au début de la Première guerre mondiale, majoritairement dominée par les courants « social-patriotes ». Lénine anima l'« aile gauche » de l’Union Zimmerwald, dont les membres formeront pour la plupart les cadres de la future IIIe Internationale.