| Catégorie | Modèle | Formulaire |
|---|---|---|
| Text | Text | Text |
| Author | Author | Author |
| Collection | Collection | Collection |
| Keywords | Keywords | Keywords |
| Subpage | Subpage | Subpage |
| Modèle | Formulaire |
|---|---|
| BrowseTexts | BrowseTexts |
| BrowseAuthors | BrowseAuthors |
| BrowseLetters | BrowseLetters |
Entretien avec le docteur Rakovsky
| Auteur·e(s) | Christian Rakovski |
|---|---|
| Écriture | 1er avril 1920 |
Un ami de notre journal, résidant à Berlin, a eu l’heureuse occasion de rencontrer le Dr. Rakovsky dans la capitale allemande et de s’entretenir longuement avec lui. L’actuel président des commissaires du peuple ukrainien a fait à notre ami un exposé large et général sur les grands problèmes sociaux qui agitent aujourd’hui l’humanité. Intéressant par la forme et le fond de son discours, extrêmement captivant par la grande personnalité du leader socialiste, nous sommes certains que l’entretien accordé par le Dr. Rakovsky impressionnera tout autant nos cercles politiques restreints que les vastes et profondes masses de la classe ouvrière organisée. « Chemarea » fait plus que son devoir d’hospitalité en étant la première à apporter au prolétariat roumain la parole du Dr. Rakovsky.
Comment j’ai revu Rakovsky
J’ai rencontré par hasard le Dr. Rakovsky à la rédaction du journal « Rote Fahne » ; je le connaissais depuis mon pays. Mais si un dirigeant socialiste allemand, sachant que je suis roumain, ne m’avait pas demandé pourquoi je ne parlais pas avec Rakovsky, je n’aurais jamais soupçonné que cet homme élancé, jeune, vif, avec la barbe et la moustache rasées, était notre ancien camarade. L’attention éveillée, je l’ai observé longuement et attentivement. Il parlait justement dans un cercle de camarades. Oui, c’étaient ses mouvements habituels, ses gestes, l’exubérance chaleureuse et inoubliable de toute sa personnalité. Ses yeux bleus brillaient d’une gaieté communicative, sa voix résonnait puissamment, avec seulement quelque chose de plus dominateur qu’autrefois. Je l’ai écouté longtemps. Il racontait des souvenirs de scènes révolutionnaires, décrivait en phrases courtes et colorées les épisodes vécus des dernières luttes sociales, puis passait rapidement à l’œuvre pratique du lendemain, aux possibilités de l’avenir, à l’organisation immédiate et définitive de la victoire du prolétariat.
De temps en temps, rarement, des objections timides l’interrompaient. Rakovsky les saisissait au vol, les rejetait avec une détermination enthousiaste, montrait les résultats immenses obtenus en deux ans seulement par l’application de la doctrine socialiste et refusait aux pessimistes le droit d’hésiter et de manquer de confiance absolue.
En l’écoutant parler, en m’approchant de lui, j’ai compris que le Dr. Rakovsky, malgré les années passées, était plus plein de vie et encore plus jeune que lorsqu’il nous avait quittés.
Alors, dans un élan explicable d’enthousiasme, j’ai fait quelques pas vers lui, lui ai tendu les mains et lui ai rappelé qui j’étais.
Le Dr. Rakovsky m’a reconnu.
Une ombre de tristesse a obscurci un instant ses yeux ; puis, dans son regard illuminé, a brillé une véritable explosion de joie.
— Camarades, je retrouve un compagnon de Roumanie. Je vous ai dit un peu de ce que j’avais à dire. Nous continuerons une autre fois. Maintenant, je vous le prends.
Et s’adressant à moi :
— Nous dînons ensemble, n’est-ce pas ?
Ce qui se passe en Russie
Nous avons passé à table plus de trois heures avec le Dr. Rakovsky, autour d’un repas extrêmement modeste. Mais aucun de nous ne songeait à la nourriture. Nous avions tant de choses à nous dire ! Le Dr. m’a parlé tout le temps en roumain. Il n’a nullement oublié notre langue. Il a perdu quelques expressions, son accent s’est légèrement altéré, mais c’est tout.
Bien entendu, je n’aurai pas la prétention de résumer, en quelques articles de journal, les innombrables faits évoqués au hasard d’une conversation de trois heures, ni leurs conclusions théoriques.
Je tenterai cependant de mettre en lumière les passages centraux, les réalités les moins connues ou les plus déformées dans notre pays, et surtout de restituer avec exactitude et fidélité les opinions personnelles du Dr. Rakovsky.
À ma première question : Quelle est la situation actuelle en Russie ?, le Dr. m’a répondu :
— On ne peut pas parler d’une situation générale et uniforme dans toute la Russie. Son territoire est trop vaste pour se prêter à de telles généralités. Dans les régions du Nord, par exemple, la famine sévit, tandis que le Sud se nourrit abondamment. Dans les zones desservies par les chemins de fer, la situation est supportable ; dans les centres industriels du Don, malgré les ravages des hordes de Dénikine, on trouve assez de pain, tandis que la population de Petrograd endure des privations totales.
— En deux ans d’organisation socialiste, vous n’avez pas pu assurer à la population la nourriture nécessaire ?
— Durant ces deux années, il nous a d’abord fallu combattre sur tous les fronts, subir des invasions désastreuses et supporter le blocus de l’Entente.
Non seulement nous, mais même la plus formidable organisation capitaliste et industrielle, dans des circonstances identiques, n’aurait pu faire davantage.
Quand la presse bourgeoise d’Occident parle de la famine en Russie et de la faillite du bolchévisme, elle oublie que des pays dotés d’une industrie puissante, de moyens de transport innombrables et gouvernés par des hommes comme Lloyd George, Millerand ou Nitti – qui, eux, ne sont certes pas bolchéviques – traversent, à cause de la guerre, des épreuves aussi graves que la Russie soviétique.
En France, le pain manque et la vie devient plus chère chaque jour. En Italie, la question du pain est tout aussi aigueë. Dans tous les États qui ont subi directement les conséquences de la guerre, les gouvernements bourgeois n’ont pas été capables de combler du jour au lendemain les pénuries, les blessures et les ruines laissées par la guerre. Pourquoi exiger de nous seuls que nous accomplissions un miracle qu’aucun État, qu’aucun gouvernement en Europe ne pourrait réaliser aujourd’hui ?
— Malgré tout, ces derniers mois, vous avez obtenu quelques améliorations.
— C’était logique. À partir du moment où toutes les forces du pays n’étaient plus consacrées à la guerre, nous avons pu les utiliser pour des œuvres constructives et pacifiques. C’est là, cependant, que commence la profonde différence entre nous et les États capitalistes. Alors que dans ces derniers, après que les travailleurs ont fait la guerre, ont saigné pendant la guerre et ont permis des gains fabuleux aux enrichis de la guerre, ils retournent aujourd’hui, toujours esclaves, dans les ateliers et les usines des riches. En Russie socialiste, les armées organisées par les travailleurs retournent aujourd’hui dans des usines qui leur appartiennent, sur des terres et dans un pays qui sont les leurs.
Je sais que la presse occidentale a poussé des cris absurdes de joie en apprenant l’existence du travail forcé en Russie. Nâvë eté ou mauvaise foi ? Car cette presse a oublié un détail en apparence insignifiant, mais décisif en la matière. Les journaux bourgeois ont oublié que le travailleur russe, obligé par son syndicat à travailler huit heures à l’usine, ne partage avec personne le fruit de son labeur. Le produit intégral de son travail lui appartient. Ni l’État, ni les parasites du capitalisme ne vivent de l’effort de ses bras. Le travail forcé au profit du riche est une chose, le travail forcé dans l’intérêt exclusif du prolétaire en est une autre. Les bourgeois d’Occident comprendront, je l’espère, bientôt cette différence – sur leur propre peau.
— Pourtant, en tant que socialiste, ne trouvez-vous pas que le travail forcé n’est pas tout à fait un idéal enviable ?
— Bien sûr, dans la future société socialiste, le travail sera volontaire. Mais aujourd’hui, nous traversons une période de transition. Nous sommes obligés de tenir compte des réalités. Nous sommes les héritiers du régime capitaliste, avec toutes ses injustices, ses incohérences et son éducation séculaire. Le travailleur actuel est tel que le capitalisme l’a façonné.
S’il est souvent ignorant, égôëste et mauvais, c’est parce que la bourgeoisie l’a fait ainsi. Nous ne voulons pas l’idéaliser. Mais nous savons en même temps qu’il est un homme, et comme tel, capable de progrès et d’amélioration. Le travailleur de demain, le prolétaire élevé dans la discipline des soviets, abreuvé aux sources du socialisme, éduqué et instruit, sera bien différent du malheureux exploité d’aujourd’hui – car s’il n’en était pas ainsi, il faudrait désespérer de l’avenir de l’humanité.
— Avez-vous fait quelque chose dans cette direction ?
— Pas quelque chose, mais beaucoup. Malgré les difficultés de la guerre, la Russie actuelle est une immense école. Des revues et des livres s’impriment quotidiennement par centaines de milliers d’exemplaires.
Tous les bâtiments inutiles du tsarisme – prisons, palais, casernes – nous les avons transformés en écoles. De même que nous ferons des charrues avec des canons, nous ferons de toutes les sources de richesse de l’État des moyens d’instruction. Les politiciens des oligarques peuvent s’indigner et nous rejeter sur le dos tous les crimes et horreurs inévitables de toute révolution. Demain, ils seront euxmêmes contraints de constater qu’aucun État au monde n’a fait, en un temps si court, autant pour le bien-être et la culture du peuple que la Russie bolchévique.
Lénine, Trotsky, tous leurs collaborateurs, connus ou anonymes, peuvent attendre tranquillement le verdict de l’histoire.
Ce verdict ne sera pas rendu par les scribes de la presse bourgeoise, ni par les politiciens des oligarchies occidentales, ni même par les cafés de Bucarest. La parole reconnaissante de ces hommes, tirés des ténèbres par la culture et de la misère par le socialisme, pèsera plus lourd dans la balance de l’histoire que toutes les injures, calomnies et diffamations qu’une Europe décrépite et un capitalisme moribond nous lancent injustement à la face.