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Entretien avec Lénine sur l’Australie
| Auteur·e(s) | William Earsman |
|---|---|
| Écriture | 1976 |
Introduction au document
Ce document se veut être le compte-rendu d’une rencontre entre Lénine et deux représentants du Parti communiste d’Australie à Moscou le 1er décembre 1922, durant le Quatrième Congrès de l’Internationale communiste. Pour autant que l’on sache, il s’agit de l’unique rapport de cet entretien, ce qui lui confère une importance considérable. Un membre de l’équipe de « Tribune » , en triant les papiers de feu Alec Robertson (rédacteur en chef de « Tribune » de 1964 à 1974), l’a découvert plus ou moins par hasard.
On ignore tout des conditions dans lesquelles le document original a été rédigé, ainsi que de son histoire entre 1922 et 1976, date de sa découverte. Toutefois, le nom de W.P. Earsman est dactylographié à la fin et certaines corrections ont été apportées à l’encre. En 1922, W.P. Earsman était membre du Comité exécutif de l’Internationale communiste (CEIC) et représentant de l’Australie au Komintern. Il ne semble pas exister de raison sérieuse de douter de son authenticité.
Parmi les trois participants à l’entretien, Lénine n’a guère besoin de présentation. Il est toutefois utile de noter qu’au moment de la discussion, il était très malade. Après une période de mauvaise santé, Lénine subit en mai 1922 le premier d’une série d’accidents vasculaires. Il était partiellement handicapé et avait perdu l’usage de la parole. Néanmoins, il fit de grands efforts pour recouvrer la santé et, après une convalescence à Gorki, il retourna à Moscou en octobre 1922, put travailler à temps partiel et participa brièvement au Quatrième Congrès du Komintern. Malheureusement, la maladie (artériosclérose) était progressive et l’état de santé de Lénine se détériora. Ainsi, le 25 novembre, ses médecins lui prescrivirent un repos absolu.
Peu après sa rencontre avec les Australiens, Lénine eut un second accident vasculaire plus grave, mais il fut capable, fin décembre et début janvier, de dicter son fameux « Testament » . Sa santé continua de décliner et il mourut le 21 janvier 1924.
W.P. (Bill) Earsman, l’auteur du rapport, fut une figure majeure de la formation du Parti communiste d’Australie et son premier secrétaire. Il fut délégué au Troisième Congrès du Komintern en 1921. Après être brièvement retourné en Australie, il devint le représentant australien au Komintern et membre du CEIC..[1]
La troisième personne mentionnée était J.S (Jock) Garden, secrétaire du Conseil du travail de Nouvelle-Galles du Sud de 1918 à 1937, premier président du Parti communiste, délégué au Quatrième Congrès du Komintern et délégué australien au Deuxième Congrès de l’Internationale syndicale rouge (ISR – Profintern).
Quant au fond du rapport de la discussion, la première chose à noter est peut-être l’écoulement du temps. Il semble aujourd’hui composé d’un mélange bizarre de réalisme et de naïvï eté. Certains points de vue exprimés peuvent paraïêtre surannés, voire exagérés. Mais il y a aussi beaucoup d’éléments intéressants et d’actualité.
La question la plus pertinente est de savoir pourquoi Lénine, censé observer une prescription médicale de repos complet, aurait recherché la compagnie de deux personnes assez obscures pour parler de la situation politique dans un pays qui restait une colonie autonome. Il n’existe pas de réponse entièrement satisfaisante à cette question et, dans une large mesure, on ne peut que conjecturer, mais une probabilité (que les preuves internes tendent à confirmer) est l’importance que la direction de l’Internationale communiste, et Lénine en particulier, en étaient venues à attacher au front unique.
S’inspirant à la fois des affaires intérieures russes et des événements internationaux de la première moitié de 1921 – Kronstadt, la NEP, l’action de mars en Allemagne, le traité anglo-soviétique, etc. –, le Komintern, d’abord au Troisième Congrès mais très explicitement lors de la réunion du CEIC fin 1921, lança une nouvelle politique de front unique qui soulignait la nécessité de développer l’unité de la classe ouvrière, tant dans l’action politique que syndicale. Lors du Troisième congrès déjà, Trotsky avait contacté Earsman pour lui proposer son aide dans les négociations auxquelles celui-ci participait. Les rapports d’Earsman sur la radicalisation en Australie et le virage à gauche des syndicats avaient surpris les dirigeants du Komintern.
Une tendance majeure du Parti communiste en Australie s’était développée à partir de syndicalistes qui avaient formé l’aile gauche du Parti travailliste. Earsman et Garden incarnaient personnellement la fusion des deux courants les plus proches ; tous deux étaient syndicalistes, Earsman – à moitié socialiste, à moitié syndicaliste, en dehors du Parti travailliste ; Garden – du Parti travailliste et syndicaliste industriel. Ils partageaient beaucoup de terrain commun, distinct d’une part des socialistes doctrinaires, et d’autre part des ex-IWW [Industrial Workers of the World] . Dans les premières luttes internes au PCA, la tendance Earsman-Garden avait formé une alliance avec les exIWW pour vaincre les socialistes doctrinaires.
La démarche de Lénine est évidente à travers sa préoccupation pour le Parti travailliste, sa surprise devant l’adoption de l’Objectif socialiste, son insistance sur le travail avec les masses du Parti travailliste, sa recommandation de ne pas commettre « l’erreur d’attaquer le Parti travailliste en général » et son accent sur les syndicats comme « l’organisation la plus importante de la classe ouvrière ».
Quant au Parti communiste, ses points sont toujours d’actualité ; la nécessité d’un parti de masse gagnant la confiance des travailleurs ; et le danger d’une rhétorique révolutionnaire vide. Peut-être Earsman a-t-il attribué à Lénine plus que ses paroles exactes. En tant que révolutionnaire australien, Earsman a probablement exagéré la vision de Lénine sur l’importance de l’Australie, bien que les réformes sociales en Australie et les gouvernements travaillistes au début du vingtième siècle aient effectivement suscité l’intérêt des socialistes de nombreux pays, y compris des bolcheviks.
Roger Coates
L’entretien avec Lénine
C’était dans la soirée du 1er décembre 1922. Il faisait très froid, avec vingt centimètres de neige et un gel de vingt degrés au-dessous de zéro, lorsque je vis le camarade Lénine.
La journée avait été très dure et fatigante à la Conférence et après le dîner, je me suis allongé pour me reposer avant d’aller à la Conférence du Profitern [sic].[2] Je venais à peine de m’installer et commençais à m’endormir… quand le téléphone sonna. Je me levai pour répondre, maudissant tout le monde en général et souhaitant que tous les téléphones soient supprimés dans les chambres. Cependant, en décrochant, je fus aussitôt pleinement attentif, car c’était le camarade Lénine me demandant de me rendre chez lui à sept heures ce soir-là. Le camarade Garden était allongé et je demandai la permission qu’il m’accompagne. Celle-ci fut accordée.
À sept heures ce soir-là, nous étions au Kremlin et montâmes directement à la chambre du « Vieux ». C’est le surnom sous lequel Lénine est connu dans les cercles officiels. Il s’avança et nous accueillit. Nous rapprochâmes nos chaises de lui et entrâmes immédiatement dans le vif du sujet. À notre demande concernant sa santé, Lénine répondit qu’il allait bien maintenant et commençait à se sentir tout à fait lui-même à nouveau, mais se sentait encore un peu faible et se fatiguait vite après avoir travaillé ; « Je ne peux pas travailler plus de quatre heures d’affilée et ensuite je dois me reposer, et même ne rien lire du tout. Je brûle de retourner à mon travail et de voir les choses par moi-même. »
À le regarder, il me parut être le même Lénine que j’avais rencontré l’année dernière, sauf que je le rencontrais cette fois dans des circonstances différentes, à savoir que je n’étais pas dans son bureau mais dans sa propre chambre, ce qui donnait à la rencontre un caractère de conversation amicale plutôt que d’un entretien professionnel. En fait, c’était une opportunité offerte à peu de gens, et je peux vous assurer que je l’ai pleinement appréciée, car j’ai découvert une facette de Lénine que je n’avais jamais vue décrite par d’autres.
Lénine commença en disant : « Racontez-moi tout sur l’Australie, son développement, interne et ses connexions avec d’autres pays. Vous savez, je n’ai rien lu à ce propos depuis près d’un an, et j’ai vu très peu de gens, et ce soir est un vrai festin pour moi. »
J’esquissai brièvement le développement pendant la guerre, son influence et ses effets sur le pays. Je lui parlai des partis politiques et particulièrement de l’ALP. Il fut très surpris par son programme et posa de nombreuses questions sur la façon dont la situation avait été amenée.[3] Après l’avoir examinée, il sourit et dit : « Je suis absolument convaincu que si notre parti se mettait à travailler avec les masses du Parti travailliste, ils trouveraient de très, très bon éléments susceptibles de devenir membres du Parti communiste. Mais ne commettez pas l’erreur d’attaquer le Parti travailliste en général. Rappelez-vous que les masses constituent le Parti travailliste et elles sont toujours bonnes. Vous devez veiller à séparer les DIRIGEANTS TRAVAILLISTES BOURGEOIS des masses et vos critiques devraient viser à isoler ces dirigeants des masses. Le Parti communiste doit travailler avec les masses et façonner leurs opinions politiques, et nous ne devons à aucun moment nous les mettre à dos. Si nous sommes les véritables dirigeants, nous devons le prouver en étant toujours avec elles dans toutes leurs luttes. »
Lénine fut à nouveau surpris par le développement économique rapide, particulièrement la production de masse en agriculture, qu’il trouva merveilleuse. Puis il s’enquit des syndicats et le camarade Garden lui fournit tous les renseignements et faits. Il fut satisfait du pourcentage élevé de travailleurs syndiqués et du développement du syndicalisme industriel, mais la meilleure nouvelle fut le fait que le Conseil du travail de N.S.W. s’était affilié à l’I.S.R. 4 Lénine estima que c’était une vraie réussite pour un parti aussi petit que le nôtre et dit au camarade Garden que c’était magnifique. « Gardez les yeux sur les syndicats, ce sont les organisations les plus importantes de la classe ouvrière. Une grande prudence est nécessaire dans ce travail car on est très susceptible de devenir syndicaliste et non communiste. » Ses questions suivantes concernèrent la marine, l’armée et la police ; nous lui donnâmes autant d’informations que possible (sans divulguer de secrets gouvernementaux).
Puis je poursuivis en lui racontant les développements récents, et l’attention que le pays recevait de la part des capitalistes américains. Comment ils investissaient de l’argent dans de nombreuses industries, telles que la viande, les mines et le charbon ; achetant des terres et obtenant des baux sur toutes les terres. Je lui racontai aussi les expériences de Theodore[4] tentant d’emprunter de l’argent, comment il s’était rendu auprès des financiers américains et avait obtenu quelques millions après que les financiers londoniens l’eurent refusé. Pendant deux minutes, Lénine resta assis à me regarder avec une expression d’étonnement absolu sur le visage. Puis, se penchant en avant et me regardant fixement, il dit : « C’est la chose la plus stupéfiante que j’aie jamais entendue. Toute ma vie et dans toute mon expérience, je n’ai connu qu’une chose constante, c’est la solidarité absolue de la classe capitaliste, et voici que dans l’Australie lointaine vous avez même brisé cela pendant une minute. Ha ! Nous devons trouver un moyen d’exproprier ces bienveillants capitalistes américains. »
La question suivante que nous abordâmes fut le Congrès pan-australien des syndicats et son travail, spécialement la résolution concernant le Congrès pan-pacifique.[5] Lénine dit : « C’est une très belle idée mais vous vous êtes fixé une tâche beaucoup plus grande que vous ne le réalisez. Il faudra beaucoup de travail pour accomplir cela avec succès, et cela prendra plus de temps que vous ne le pensez. L’opposition du Parti travailliste combinée au préjugé des travailleurs d’Extrême-Orient, découlant de votre politique d’« AUSTRALIE BLANCHE », sera une des difficultés que vous aurez à affronter. Néanmoins, c’est quelque chose qui vaut la peine d’être accompli et aura une très grande influence parmi les travailleurs de tous les pays. »[6]
Le problème suivant abordé concerna la relation de l’Australie avec la « Mère Patrie », et si l’Australie devait attendre le succès des travailleurs en Grande-Bretagne avant que notre heure révolutionnaire n’arrive. Lénine répondit : « C’est une très grande question et il faudra prendre en considération de très nombreux éléments : l’armée, la marine et la police, et quelles chances nous avons de les avoir avec nous. Ensuite, vos chances de prendre le contrôle des communications aériennes, car rappelez-vous que c’est une question décisive. Puis il y a le danger des gaz toxiques qu’il faut garder à l’esprit. Après avoir pris tout cela en considération, vous devez tourner votre attention vers la question des attaques venant de l’extérieur. Les risques d’envoi d’une armée britannique depuis l’Inde, ou une du Japon agissant de concert avec la Grande-Bretagne, doivent être pleinement considérées ainsi que vos chances de résister face à un tel développement. Ceci bien sûr en prenant pour acquis que vous avez une majorité de travailleurs en sympathie avec vous. Vos approvisionnements alimentaires doivent être gardés à l’esprit car c’est la première étape vers un véritable succès. Avec cela bien en main, vous serez capable de gérer les masses et les empêcher de devenir une foule ; une fois que vous perdez le contrôle, alors tout est perdu. N’ayez aucune pitié pour la bourgeoisie si elle se met en travers du chemin. Écrasez- la, mais sans larmes aux yeux car ces gens n’ont aucune pitié. Il faut les désarmer et les réprimer à tout
4 . Le Labour Council of New South Wales [Union NSW, Conseil du Travail de la Nouvelle Galles du Sud] avait adhéré à l’ISR en 1922 après avoir entendu le rapport de son président, J. Home, qui assista au congrès fondateur en juillet 1921. Home représentait en fait officiellement une majorité de syndicalistes australiens au congrès.
prix. »
« La position de l’Australie est dangereuse pour un si petit parti et tous les efforts doivent être faits pour devenir un parti de masse. Vous devez obtenir la confiance des travailleurs même si vous devez faire un pas en arrière dans votre propagande. N’effrayez pas la masse avec des discours vides sur la révolution et n’éveillez pas inutilement les soupçons de la bourgeoisie. N’oubliez pas ce qui s’est passé en Afrique du Sud, il y a là une leçon objective pour vous. La bourgeoisie y fut alertée, et ils ont simplement provoqué les travailleurs, qui sont tombés dans le piège et ont été massacrés. J’espère que le travailleur australien apprendra beaucoup de cette leçon. »
Lénine continua : « L’Australie est importante parce que nous la connaissons tous comme le pays des expériences politiques bourgeoises ; si une révolution socialiste réussie y était menée, ce serait le coup de grâce pour l’homme politique travailliste bourgeois. Non seulement cela, mais elle aurait aussi une grande signification dans le monde oriental et occidental, plus même que la Révolution russe n’en a eue, je pense. Mais comprenez qu’avant tout effort pour saisir le pouvoir, vous devez saisir le bon moment PSYCHOLOGIQUE ; cela est primordial. Si nous avions agi le 6 ou le 8 novembre, nous aurions été écrasés mais notre moment était le bon. Votre position est difficile mais allez de l’avant et transmettez à tous nos camarades en Australie et en Nouvelle-Zélande mes meilleurs vœux. Vous avez éveillé mon attention à de nouveaux problèmes dans le monde occidental et en Australie et je ne les oublierai pas. Je vais demander à notre parti de prêter attention à la question et obtenir toute l’information que je peux pendant que je me repose. »
La conversation dura près de deux heures et Lénine parla sans traducteur, il était très réticent à nous laisser partir mais nous vîmes qu’il se fatiguait, il valait donc mieux le quitter. Je pourrais ajouter que nous fûmes parmi les très rares que Lénine fit appeler, pratiquement aucun délégué ne le vit cette année, il ne fut qu’un jour au Congrès et ce ne fut que pour une heure.
Le lendemain, dimanche 2 décembre, avant que je ne sois levé, le téléphone sonna : c’était le secrétaire de Lénine qui me demanda quand je quittais le pays et me pria de ne pas partir avant d’être revenu le voir, ce que j’essayai de faire mais cela ne fut pas possible car il était à la campagne pour quelques jours. Lénine, bien que malade, est loin d’être à l’agonie, son esprit est aussi clair qu’auparavant et la seule différence que je vis en lui était qu’il était un peu plus patient qu’avant, mais cela pouvait s’expliquer par le fait que cette fois je lui parlais dans sa propre chambre et non dans son bureau pendant son service.
W.P. EARSMAN
- ↑ Voir Roger Coates, The Earsman Report , « Australian Left Review » 27, oct-nov 1970 ; Jane Degras (éd.), The Communist International, 1919-1943 , vol. 1, p. 455.
- ↑ Profintern, Internationale syndicale rouge (ISR), formée à l’époque du Troisième Congrès de l’Internationale communiste, juillet 1921.
- ↑ Il s’agit apparemment d’une référence à l’Objectif socialiste adopté à la Conférence du Commonwealth du Parti travailliste australien en octobre 1921.
- ↑ Il s’agit très certainement d’Edward (Ted) Theodore (1884–1950), une figure majeure de la vie politique et syndicale australienne de l’époque. Avant sa carrière politique, Theodore avait été président du Syndicat des mineurs de Broken Hill. En 1922, il était l’une des personnalités politiques les plus puissantes d’Australie en tant que chef du Parti travailliste australien (ALP) dans le Queensland et Premier ministre de cet État (1919-
- ↑ Le congrès qui se réunit en juin 1921 formula l’Objectif socialiste pour soumission au Parti travailliste.
- ↑ La proposition de congrès pan-pacifique conduisit à des actions concertées avec des syndicalistes d’AsiePacifique en 1926 et 1927.