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En quoi résidait la force de Karl Liebknecht ?
| Auteur·e(s) | Alexandra Kollontaï |
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| Écriture | 19 janvier 1919 |
Prononcez le nom de Liebknecht, de Karl Liebknecht, dans n’importe quel pays, et partout où le
peuple ouvrier est courbé sous le joug du capital, ce nom fera nâtre un sourire lumineux et
fraternel. Comme si la seule évocation de Liebknecht rendait la vie plus supportable, comme si ce nom insufflait des forces nouvelles pour le combat, une assurance nouvelle dans l’inéluctabilité de la victoire.
Que portait donc Liebknecht en lui, qui attirait irrésistiblement les cœurs ? En quoi résidaient la beauté et le charme de cette personnalité d’une pureté cristalline ?
Liebknecht n’était pas seulement un grand dirigeant, un combattant intrépide et puissant. Non, c’était avant tout un cœur immense, embrasé. Un cœur qui brûlait de haine contre tout ce qui respirait l’injustice, la violence capitaliste ; un cœur qui brûlait d’une chaleur inépuisable, d’une participation frémissante à la peine et à la souffrance de quiconque était broyé par le capitalisme et son ordre cruel et égôïste.
Toujours actif, préoccupé, rognant sur son sommeil pour accomplir les tâches toujours plus nombreuses que lui confiaient le parti, Liebknecht, pourtant, ne passait jamais avec indifférence, d’un pas bureaucratique et froid, à côté d’un être humain qui s’adressait à lui.
Et les ouvriers, les « petites gens », les camarades ordinaires, venaient à lui en files continues ; chacun lui confiait son chagrin personnel, chacun cherchait auprès de lui protection, aide, réconfort. On cherchait, et l’on trouvait.
Liebknecht n’était pas seulement un grand et puissant dirigeant en qui l’on a foi, à la suite duquel et en présence duquel l’âme soudain s’éclaire, s’échauffe et se réjouit… On se réjouissait parce que l’on croyait à nouveau que la véritable solidarité, la camaraderie, la sensibilité, la compassion n’étaient pas de vains mots, mais une réalité vivante et tangible.
Chez Liebknecht, plus peut-être que chez aucun de nos contemporains, rayonnait et réchauffait ce sentiment de solidarité sans lequel nous ne pourrons édifier le monde nouveau…
Ainsi, vivant perpétuellement sous la menace de la police allemande, les émigrés russes en Allemagne savaient qu’ils avaient un soutien ferme en Karl Liebknecht, qu’il se précipiterait toujours à leur défense, sans se soucier des répercussions que cela pourrait avoir sur ses propres relations avec les autorités.
Là où il s’agissait de porter secours au plus faible, Liebknecht devenait intrépide et indomptable…
Le jour historique du vote du budget militaire, le 4 août 1914, pendant la suspension séparant deux séances, Liebknecht, après avoir épuisé toutes les tentatives pour amener le groupe parlementaire à revenir sur sa décision, prise la veille, de voter les crédits de guerre, se précipite au commandement, au quartier général, pour obtenir la libération des camarades russes arrêtés. On le reçoit debout, avec un mépris hautain et marqué pour sa qualité de « membre du Reichstag », d’élu, de représentant du peuple. La joue de Liebknecht tressaille nerveusement face au ton provocateur des officiers d’étatmajor, mais le sort des camarades russes préoccupe trop son cœur ardent, sensible et internationaliste. Il se contient et recherche avec pragmatisme des prétextes formels pour leur libération.
Le jour de la perquisition chez Liebknecht, peu après le début de la guerre. Sa femme venait d’être menacée pendant une heure par des revolvers braqués sur sa poitrine… Pourtant, à dix heures du matin, Karl Liebknecht est à son poste dans son modeste bureau de la Schoïnleinstrasse, pour prendre la défense d’un ouvrier injustement jeté à la rue, pour soutenir un autre camarade mobilisé et appelé sous les drapeaux, pour trouver, parmi le crépitement des téléphones et la gestion d’affaires d’une importance mondiale, le temps de dicter un document qui donnera l’espoir de libérer plusieurs camarades russes emprisonnés… Tel était Karl Liebknecht. Une source intarissable de sensibilité, de chaleur humaine, de sollicitude et d’amour, non seulement pour la cause abstraite, mais pour l’être humain concret.
L’âme de chacun devenait plus chaude, plus claire, plus joyeuse au contact du « Karl » intraitable et passionné… Et c’est pourquoi, avec l’assassinat lâche de Liebknecht, le monde soudain sembla se vider, et tout devint si froid alentour… Comme si un lourd nuage nous avait dérobé le rayon vivifiant, brûlant et solaire…
Mais ce n’est pas l’heure des pleurs et du deuil ! La mémoire du lumineux combattant au cœur ardent et sensible appelle le prolétariat de tous les pays à une lutte nouvelle, à la bataille, à la victoire. Le nom de Karl Liebknecht demeurera pendant de longs siècles non seulement un nom sacré de héros combattant intrépide, mais aussi le symbole de la force morale, de l’outil le plus puissant de la classe ouvrière : l’esprit de solidarité, de camaraderie, du grand amour de l’unité.