Ebauche des thèses du 17 mars 1917

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L'« Ebauche des thèses du 4 (17) mars 1917 » fut rédigée par Lénine à Zürich après les premières nouvelles sur la révolution démocratique bourgeoise de février, et envoyée à Stockholm, en tant que directive, aux bolcheviks partant pour la Russie.

Les nouvelles parvenues de Russie dont nous disposons en ce moment, le 17.III.1917 à Zürich, sont si maigres et les événements se déroulent maintenant dans notre pays avec une telle rapidité qu'on ne peut juger de la situation qu'avec une grande circonspection.

Hier, les télégrammes annonçaient que le tsar avait déjà abdiqué et que le nouveau gouvernement octobriste-cadet[1] a conclu un accord avec d'autres membres de la dynastie Romanov. Aujourd'hui, on apprend d'Angleterre que le tsar n'a pas encore abdiqué et que l'on ignore où il se trouve ! Il tente donc de résister, d'organiser un parti et peut-être une armée en vue d'une restauration ; s'il réussit à s'échapper de Russie ou à rallier à sa cause une partie des troupes, il se peut qu'il publie pour tromper le peuple un manifeste sur une paix séparée immédiate qu'il aura conclue avec l'Allemagne !

Dans cette situation, la tâche du prolétariat est assez complexe. Il doit sans nul doute s'organiser le mieux possible, rassembler ses forces, s'armer, affermir et développer son alliance avec toutes les couches de la masse laborieuse des villes et des campagnes, afin d'opposer une résistance acharnée à la réaction et d'écraser définitivement la monarchie tsariste.

D'autre part, le nouveau gouvernement qui a pris le pouvoir à Pétersbourg ou, plus exactement, qui l'a arraché au prolétariat sorti victorieux d'une lutte héroïque et sanglante, est formé de bourgeois et de propriétaires fonciers libéraux qui mènent par la bride Kérenski, porte-parole des paysans démocrates et peut-être d'une partie des ouvriers, entraînés dans la voie de la bourgeoisie et oublieux de l'internationalisme. Le nouveau gouvernement est composé de partisans avérés de la guerre impérialiste contre l'Allemagne, c'est-à-dire de la guerre en alliance avec les gouvernements impérialistes d'Angleterre et de la France, de la guerre pour le pillage et la conquête de pays étrangers, de l'Arménie, de la Galicie, de Constantinople, etc.

Le nouveau gouvernement ne peut donner aux peuples de la Russie (pas plus qu'aux nations auxquelles la guerre nous a associés) ni paix, ni pain, ni liberté complète, et c'est pourquoi la classe ouvrière doit continuer sa lutte pour le socialisme et la paix, utiliser à cette fin la nouvelle situation et l'expliquer aux masses populaires les plus larges.

Le nouveau gouvernement ne saurait donner la paix, tant parce qu'il représente les capitalistes et les gros propriétaires fonciers que parce qu'il est lié par des traités et des obligations financières aux capitalistes de France et d'Angleterre. Aussi la social-démocratie russe, fidèle à l'internationalisme, doit-elle, avant tout et au premier chef, expliquer aux masses populaires qui attendent la paix, l'impossibilité de l'obtenir de ce gouvernement. Dans sa première adresse au peuple (17.III), ce dernier n'a pas dit un mot de la question principale et essentielle de l'heure : la paix. Il garde secrets les traités de brigandage conclus par le tsarisme avec l'Angleterre, la France, l'Italie, le Japon, etc. Il entend cacher au peuple la vérité sur son programme de guerre, sur son intention de continuer la guerre et de battre l'Allemagne. Il n'est pas en mesure de faire ce qui est maintenant indispensable aux peuples : proposer incontinent et ouvertement à tous les pays belligérants un armistice immédiat, et conclure ensuite la paix sur la base de la libération complète des colonies et de toutes les nations dépendantes ou lésées dans leurs droits. Pour atteindre ces fins il faut un gouvernement ouvrier allié, premièrement, à la masse la plus pauvre de la population des campagnes ; deuxièmement, aux ouvriers révolutionnaires de tous les pays belligérants.

Le nouveau gouvernement ne peut pas donner le pain au peuple. Or, aucune liberté ne satisfera les masses affamées par suite de la disette, de la défectueuse répartition des vivres et, plus encore, de l'accaparement des denrées par les grands propriétaires fonciers et les capitalistes. Afin de donner le pain aux peuples, des mesures révolutionnaires sont nécessaires contre les gros propriétaires fonciers et les capitalistes, et ces mesures ne peuvent être prises que par un gouvernement ouvrier.

Enfin, le nouveau gouvernement n'est pas non plus en mesure de donner au peuple une liberté complète, bien que son manifeste du 17.III.1917 soit exclusivement consacré à la liberté politique et fasse le silence sur les autres questions, non moins importantes. Il a déjà tenté de s'entendre avec la dynastie des Romanov, car il a offert de la reconnaître, sans tenir compte de la volonté du peuple, à la condition que Nicolas II abdique en faveur de son fils et qu'un membre de la famille des Romanov soit nommé régent. Le nouveau gouvernement promet dans son manifeste toutes sortes de libertés, mais il ne remplit pas son devoir formel et absolu, à savoir : instituer tout de suite des libertés, faire élire les officiers, etc., par les soldats, procéder aux élections des Doumas municipales de Pétersbourg, de Moscou et des autres villes, au suffrage vraiment universel, en accordant le droit de vote aux femmes également, ouvrir tous les édifices de l'Etat et tous les bâtiments publics aux réunions populaires, procéder aux élections de toutes les institutions locales et des zemstvos au même suffrage vraiment universel, abolir toutes les entraves à l'autonomie locale, révoquer tous les fonctionnaires nommés par en haut pour surveiller les administrations autonomes locales, assurer non seulement la liberté des cultes, mais aussi la liberté de ne pratiquer aucune religion, séparer sur-le-champ l'école de l'Eglise et libérer l'école de la tutelle des fonctionnaires, etc.

Tout le manifeste publié le 17.III.1917 par le nouveau gouvernement inspire la méfiance la plus complète, car il n'est fait que de promesses et ne réalise dans l'immédiat aucune des mesures les plus urgentes que l'on pourrait et que l'on devrait parfaitement appliquer dès à présent.

Le nouveau gouvernement ne dit pas un mot dans son programme ni de la journée de 8 heures ni des autres mesures d'ordre économique qui amélioreraient la condition des ouvriers, ni de la terre à remettre aux paysans, ni de la transmission sans indemnité aux paysans de tous les domaines, révélant par son silence sur ces questions essentielles sa nature de gouvernement de capitalistes et de grands propriétaires fonciers.

Seul un gouvernement ouvrier s'appuyant, primo, sur l'immense majorité de la population paysanne, sur les ouvriers agricoles et les paysans pauvres, et, secundo, sur l'alliance avec les ouvriers révolutionnaires de tous les pays belligérants, peut donner au peuple la paix, le pain et une liberté totale.

Aussi, le prolétariat révolutionnaire ne saurait-il considérer la révolution du 1er (14).III. que comme sa première victoire, très incomplète encore, remportée dans sa voie glorieuse, et ne peut-il manquer de s'assigner la tâche de continuer la lutte pour la conquête de la république démocratique et du socialisme.

A cette fin, le prolétariat et le P.O.S.D.R. doivent utiliser au premier chef la liberté relative et partielle instituée par le nouveau gouvernement et qui ne pourra être assurée et élargie que par la poursuite d'une lutte révolutionnaire encore plus opiniâtre et plus tenace.

ll est indispensable que les masses laborieuses des villes et des campagnes, ainsi que l'armée, sachent la vérité sur le gouvernement actuel et son attitude réelle dans les questions brûlantes. L'organisation des Soviets de députés ouvriers et l'armement des ouvriers sont indispensables, ainsi que l'extension des organisations prolétariennes à l'armée (à laquelle le nouveau gouvernement promet aussi les droits politiques) et aux campagnes, et aussi, tout particulièrement, l'organisation de classe, indépendante, des ouvriers agricoles salariés.

La victoire complète de l'étape suivante de la révolution et la conquête du pouvoir par un gouvernement ouvrier ne seront assurées que si les masses les plus larges sont informées et organisées.

L'exécution de cette tâche, qui, à une époque révolutionnaire et sous l'influence des dures leçons de la guerre, peut être comprise par le peuple en un temps infiniment plus court que dans les conditions ordinaires, requiert l'indépendance idéologique et d'organisation du parti du prolétariat révolutionnaire, demeuré fidèle à l'internationalisme et insensible aux phrases mensongères de la bourgeoisie, qui trompe le peuple avec les discours sur la « défense de la patrie » dans la guerre actuelle de brigandage impérialiste.

Pas plus que le gouvernement actuel n'est en mesure de délivrer le peuple de la guerre impérialiste et de garantir la paix, un gouvernement républicain de démocratie bourgeoise s'il est composé seulement de Kérenski et d'autres social-patriotes populistes et « marxistes » ne saurait le faire.

C'est pourquoi nous ne pouvons participer à aucun bloc, aucune alliance ou même aucun accord avec les ouvriers jusqu'auboutistes, ni avec la tendance Gvozdev-Potressov-Tchkhenkéli-Kérenski, etc., ni avec des gens tels que Tchkhéidzé, etc., qui adoptent dans cette question capitale une position flottante et indéterminée. Non seulement des accords de cette sorte abuseraient la conscience des masses et les mettraient sous la coupe de la bourgeoisie impérialiste de Russie, mais ils affaibliraient et saperaient le rôle dirigeant du prolétariat dans l'action visant à débarrasser les peuples des guerres impérialistes et à garantir une paix vraiment durable entre les gouvernements ouvriers de tous les pays.

  1. Il s'agit du Gouvernement provisoire bourgeois formé le 2 (15) mars 1917 en vertu d'un accord, conclu à l'insu des bolcheviks, entre le Comité provisoire de la Douma d'Etat et les leaders socialistes-révolutionnaires et menchéviks du Comité exécutif du Soviet de Pétrograd des députés ouvriers et soldats. Ce gouvernement comprenait le prince Lvov, le chef des cadets Milioukov, le chef des octobristes Goutchkov et d'autres porte-parole de la bourgeoisie et des grands propriétaires fonciers. Le socialiste-révolutionnaire Kérenski y fut introduit en tant que représentant de la « démocratie ».
    Octobristes : parti contre-révolutionnaire de la grande bourgeoisie industrielle et des gros propriétaires fonciers, formé peu après la publication par le tsar du Manifeste du 17 octobre 1905 (de là le nom d'« octobristes ») dans lequel le tsar, effrayé par la révolution, promettait d'instituer les « libertés civiques » et de donner une constitution à la Russie.
    Les octobristes soutenaient sans réserve la politique intérieure et extérieure du gouvernement tsariste.
    Cadets : parti constitutionnel-démocrate, le principal parti de la bourgeoisie impérialiste en Russie, formé en octobre 1905. Sous le couvert d'un faux démocratisme et sous l'enseigne de parti de « la liberté populaire », les cadets s'efforçaient d'attirer la paysannerie. Ils voulaient maintenir le tsarisme sous la forme d'une monarchie constitutionnelle. Après la victoire de la Révolution socialiste d'Octobre, les cadets organisèrent des complots et des soulèvement contre la République des Soviets.