Durant la guerre impérialiste

De Marxists-fr
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Auteur·e(s) Alfred Rosmer
Écriture 29 mai 1962

MIA-bannière.gif



Hommage à Natalia Trotski

Durant les premiers mois de la guerre impérialiste, les opposants, ceux qui refusaient d'abandonner l'Internationale pour grimper sur le char de l' " union sacrée ", eurent beaucoup de peine à se rencontrer, même à se connaître; ils étaient peu nombreux, dispersés en France et dans le monde, coupés de toutes informations, écrasés par l'effondrement des Internationales et par tant de reniements douloureux. Ecrasés mais jamais désespérés, et les renforts successifs qu'ils recevaient confirmaient en eux la certitude que l'internationalisme, demeuré vivant malgré tout, renaîtrait, plus fort, plus sûr de lui, à mesure que les illusions se dissiperaient.

Un de ces renforts, et des plus imprévus, nous fut apporté par les socialistes russes, émigrés anciens ou récents. Le hasard d'une lettre de Martov à la " Guerre Sociale " de Gustave Hervé nous avait révélé, avec précision et fidélité, la situation intérieure du socialisme russe : c'était la même cassure que dans les autres sections de l'Internationale, non plus entre bolchéviks et menchéviks - la vieille scission - mais entre " défensistes " et internationalistes. Et c'est ainsi qu'on pût voir à nos réunions du quai Jemmapes des figures nouvelles : Trotski, Martov, Dridzo-Lozovsky, le socialiste polonais Lapinsky; trop occupé par la confection du quotidien, " Naché Slovo ", Antonov-Ovséenko, ne participait que rarement à ces rencontres mémorables où les historiens qui écrivent aujourd'hui sur la guerre et sur ses répercussions dans le monde trouveraient beaucoup à apprendre s'ils se donnaient la peine de les étudier.

De Natalia, nous apprîmes alors qu'elle existait; rien de plus et encore incidemment. Trotski était venu seul, en éclaireur, pour chercher une pension possible où le rejoindraient sa femme et les deux garçons, restés pour un temps à la première étape de Zurich; on ne la vit jamais à nos réunions, et pendant deux années de cette nouvelle vie parisienne, rares furent les camarades qui eurent l'occasion de la rencontrer. Il fallut attendre l'exil et la publication de Ma Vie, où elle apparaît à diverses reprises, l'auteur ayant recours à elle, à ses notes et à ses souvenirs pour la narration de certains événements importants d'une vie mouvementée. Pour limitée qu'elle fût, cette " collaboration ", en même temps qu'elle apportait une indication précise, posait le problème d'un effacement, d'une discrétion dont on ne connaissait que peu d'exemples. Mais comment le résoudre ? Il eût fallu s'introduire dans le foyer familial et la porte ne s'en ouvrait pas facilement.

J'aurais été un de ces rares privilégiés pour qui elle fut toujours grande ouverte : de la modeste pension de la rue de l'Amiral-Mouchez aux dorures inconfortables du Kremlin et à la triste maison de l'Avenida Viena. Partout c'était la même vie, une vie de pauvres; non certes qu'elle ne fût toujours bien remplie et, spirituellement, d'une grande richesse, mais c'est matériellement qu'elle était souvent difficile; à Vienne, les Encyclopédies - seul trésor - prirent plus d'une fois le chemin du Mont-de-Piété...

Par ce que je voyais et apprenais, il me fut vite aisé de comprendre ce que Natalia avait voulu ou voulait, car son effacement fut, du premier jour, un choix délibéré.

Les corvées ménagères quotidiennes, l'éducation des deux garçons absorbante, car il fallait les aider à passer de l'allemand de Vienne, et de sa pédagogie, au français - tout en maintenant le russe, sur lequel L. D. veillait jalousement; cela faisait déjà beaucoup, mais il y avait encore L. D. lui-même dont la santé était toujours préoccupante à cause de cette fièvre tenace, persistant sous toutes les latitudes, et à laquelle les médecins des deux mondes furent tous incapables de jamais porter remède... Accomplissant toutes ces tâches, Natalia restait néanmoins toujours disponible pour de plus hautes. En 1905, dès que les nouvelles du soulèvement ouvrier atteignirent Genève, ce fut elle qui partit la première pour préparer l'organisation clandestine - T. était alors illégal, il fallait prendre quelques précautions... Après la terrible condamnation, ce fut la joie inespérée d'une évasion fabuleuse.

Alternance de lourds désastres et d'espoirs immenses - sans doute était-ce le lot des révolutionnaires russes. Le rôle qu'elle s'était assigné - le moins voyant non le moins dur -, Natalia le tint sans jamais faiblir, quel que fût le tourment que lui causa le sort de son jeune fils, Serge, demeuré en Russie de son plein gré mais que parfois elle se reprochait d'avoir ainsi livré au bourreau... De ce tranquille courage, je pourrais citer maint exemple, je n'en rapporterai qu'un, que je choisis parce que j'en fus témoin. La partition quotidienne de " Naché Slovo ", toute mutilée qu'elle fût par la censure, irritait les gouvernants russes qui reprochaient à leur ambassadeur à Paris, Isvolsky, d'être incapable d'en exiger la suppression. Le meurtre du chef d'un détachement de soldats russes en France lui fournit l'occasion d'une nouvelle intervention qui, à l'encontre des précédentes, fut tout de suite accueillie favorablement. Briand fit aussitôt prendre par Malvy un arrêté d'expulsion contre T. Cette mesure, pensait-il, donnerait à réfléchir aux autres rédacteurs qui, désormais, se tiendraient tranquilles.., et le journal disparaîtrait. La veille du jour fixé pour l'expulsion, je montai rue Oudry, aux Gobelins, pour faire mes adieux à Trotski. Ce fut lui qui vint m'ouvrir, disant tout de suite, riant " Je ne pars pas ! " Des députés socialistes étaient intervenus auprès de Briand qui, gêné, avait accordé un délai. Mais, cette fois, Pétersbourg exigeait sur un tel ton qu'à l'expiration du délai deux policiers vinrent prendre l'expulsé pour le conduire à la frontière espagnole. Je revins chaque soir rue Oudry prendre des nouvelles et en donner; nous avions là-bas un ami dévoué qui suivait l'affaire d'aussi près que possible. Un télégramme arriva : " Venez au plus vite; on veut m'embarquer à Barcelone. " Souci et soulagement à la fois; on prépara les bagages. J'étais mobilisé et il ne pouvait être question pour moi d'accompagner Natalia et les enfants à Barcelone; pour faciliter leurs pérégrinations dans la ville, je leur apportai un plan, et leur donnai des adresses d'amis. Toute préoccupée qu'elle fût par cette nouvelle aventure, je trouvai Natalia toujours maîtresse d'elle-même; sa voix gardait la même douceur, son maintien la même tranquille assurance : elle en avait, certes, connu d'autres, mais il y avait encore en celle-ci un inconnu bien inquiétant.