Du bolchévisme (1913)

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L'article « Du bolchevisme » fut écrit pour le second tome du livre de N. Roubakine : Revue des livres. Le 12 (25) janvier 1913, Lénine envoya cet article à Roubakine à Clarens en même temps qu'une lettre dans laquelle il posait comme condition pour la publication « que vous vous absentiez d'effectuer quelque modification que ce soit. » (Œuvres, Paris-Moscou, tome 35, p. 64). L'article fut publié en entier.

L'origine du bolchevisme est indissolublement liée à la lutte de ce qu'on appelle l'« économisme » (opportunisme niant la lutte politique de la classe ouvrière et son rôle dirigeant) contre la social-démocratie révolutionnaire, en 1897-1902. L'économisme, soutenu par le Bund, fut vaincu et évincé par la célèbre campagne de la vieille Iskra[1] (Munich, Londres et Genève 1900-1903) qui rétablit, sur les bases du marxisme et les principes de la social-démocratie révolutionnaire, le Parti social-démocrate (fondé en 1898 puis ensuite détruit par les arrestations). Au second congrès du P.O.S.D.R. (août 1903), les partisans de l'Iskra se divisèrent : la majorité[2] était en faveur des principes et de la tactique de l'ancienne Iskra tandis que la minorité[3] se tournait vers l'opportunisme en bénéficiant du soutien des anciens ennemis de l'Iskra, les économistes et les bundistes. D'où les deux noms : bolchevisme et menchevisme (bolcheviks et mencheviks). En 1903-1904, l'objet essentiel de la lutte fut l'opportunisme des mencheviks dans les questions d'organisation. Dès la fin de 1904, ce furent les différences de tactiques. Le « plan de campagne des zemstvos »[4] (automne 1904) de la nouvelle « Iskra » passée aux mencheviks défendit une tactique consistant à « ne pas effrayer les libéraux ». L'an 1905 donna définitivement corps aux divergences de tactiques (Congrès des bolcheviks, IIIe Congrès du P.O.S.D.R. en mai 1905 à Londres, et à la même époque « conférence » des mencheviks à Genève). Les mencheviks s'employaient à adapter la tactique de la classe ouvrière au libéralisme. Les bolcheviks fixaient comme but à la classe ouvrière dans la révolution démocratique bourgeoise de mener cette dernière jusqu'au bout, d'entraîner la paysannerie démocratique en dépit des trahisons du libéralisme. Principales divergences des deux courants sur le plan pratique : en automne 1905, les bolcheviks sont en faveur du boycottage de la Douma de Boulyguine, les mencheviks pour la participation. Printemps 1906 : idem en ce qui concerne la Douma de Witte. Première Douma : les mencheviks sont pour soutenir le mot d'ordre du ministère (cadet) issu de la Douma ; les bolcheviks pour le mot d'ordre de comité exécutif des gauches (social-démocrates et troudoviks), pour l'organisation de la lutte directe des masses, etc. On ne peut faire d'exposé plus détaillé que dans la presse de l'étranger. Au Congrès de Stockholm (1906), victoire des mencheviks ; au congrès de Londres (1907), victoire des bolcheviks. En 1908-1909, les gens de « Vpériod » se détachent des bolcheviks (machisme[5] en philosophie, et « otzovisme » ou boycottage de la IIIe Douma en politique : Bogdanov, Alexinski, Lounatcharski, etc.). En 1909-1911, en menant la lutte contre eux (voir V. Iline, Matérialisme et empiriocriticisme, Moscou 1909[6]), ainsi que contre les liquidateurs (mencheviks niant le parti clandestin), le bolchevisme s'est rapproché des mencheviks proparti (Plékhanov et autres), qui ont déclaré une lutte résolue au courant liquidateur. Organes des bolcheviks : le Vpériod et le Prolétari (Genève 1905), la Novaïa Jizn (St-Pétersbourg 1905), la Volna, l'Echo, etc., (S.P.B. 1906), le Prolétari en Finlande (1906-1907), à Genève (1908), à Paris (1909), le Social-Démocrate à Paris (1909-1912). Résumé de quelques-uns des principaux ouvrages du bolchevisme dans le En douze ans de V. Iline[7] (St-Pétersbourg 1908), où l'on trouvera de plus une bibliographie plus détaillée. Principaux écrivains bolcheviques : G. Zinoviev, V. Iline, Y. Kaménev, P. Orlovski, etc. Ces dernières années, les bolcheviks ont été les principaux collaborateurs des journaux la Zvezda (1910-1912), la Pravda (1912) à St-Pétersbourg, et des revues la Mysl (1910) à Moscou, le Prosvéchtchénié (1911-1913) à St-Pétersbourg.

  1. ↑ « Iskra » [L'Etincelle], premier journal marxiste illégal pour toute la Russie ; fondé par Lénine en 1900 à l'étranger d'où on le faisait parvenir secrètement en Russie. Il joua un grand rôle pour la cohésion idéologique des social-démocrates russes et l'union des organisations locales isolées qui devait donner un parti marxiste révolutionnaire. Après le deuxième congrès du P.O.S.D.R., où le parti se scinda en bolcheviks et mencheviks, ces derniers mirent la main sur l'Iskra, qui, à partir de novembre 1903 (numéro 52), devint leur organe. A partir de ce moment, on distingua dans le parti la vieille « Iskra » léniniste et la nouvelle « Iskra » menchevique.
  2. ↑ Majorité en russe bolchinstvo. (N. R.)
  3. ↑ Minorité en russe menchinstvo. (N. R.)
  4. ↑ La Campagne des zemstvos fut menée de l'automne 1904 à janvier 1905 par les libéraux bourgeois. Elle prit la forme de congrès, réunions et banquets ; les revendications constitutionnelles énoncées étaient fort modérées. Lénine a vivement critiqué la position menchevique d'appui à cette campagne dans l'article « La campagne des zemstvos et le plan de l'Iskra » (voir Œuvres, Paris-Moscou, tome 7, pp. 519-544).
  5. ↑ Machisme, courant philosophique réactionnaire, idéaliste et subjectif, largement propagé en Europe occidentale à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Il fut fondé par le physicien et philosophe autrichien Mach et le philosophe allemand Avenarius. Le machisme était une tendance particulièrement dangereuse pour la classe ouvrière, car il s'opposait en paroles à l'idéalisme, se réclamait des sciences naturelles modernes, ce qui lui donnait un faux air scientifique. En Russie, à l'époque de la réaction, une partie des intellectuels social-démocrates versèrent dans le machisme, les mencheviks plus que les autres (N. Valentinov, P. Iouchkévitch, etc.). Un certain nombre d'écrivains bolcheviques subirent également son influence (V. Bazarov, A. Bogdanov, A. Lounatcharski, etc.). Tout en déclarant hypocritement qu'ils voulaient développer le marxisme, le machistes russes se livraient en réalité à une révision des fondements de la philosophie marxiste. Dans Matérialisme et empiriocriticisme, Lénine a révélé la nature réactionnaire du machisme, il a défendu la philosophie marxiste contre les atteintes des révisionnistes, il a largement développé en fonction des conditions historiques nouvelles, le matérialisme historique. La défaite du machisme a porté un coup puissant aux positions idéologiques du menchevisme, de l'otzovisme et de la construction de Dieu.
  6. ↑ Voir V. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, t. 14. (N. R.)
  7. ↑ V. Iline, un des pseudonymes de Lénine.