Discours sur la tombe de Jenny Marx

De Archives militantes
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Londres, 5 décembre 1881.

La courageuse et tendre compagne de Karl Marx est morte vendredi dernier, 2 décembre. Née dans une famille aristocratique, la famille des Westphalen, alliée à la famille écossaise des Argyll, Jenny de Westphalen partagea la vie et les idées du grand révolutionnaire auquel elle s'unit. Exilée à Londres, après l'effondrement révolutionnaire de 1848, elle supporta bravement toutes les misères des exilés pauvres. Son frère était alors ministre du roi de Prusse. Mme Marx est morte comme elle a vécu, une communiste révolutionnaire, une athée matérialiste. La mort n'eut pas de terreur pour elle : quand elle sentit le moment de dissolution finale, elle s'écria  : « Karl, mes forces sont brisées ! » Ce furent ses dernières paroles distinctes.

Mme Marx a été enterrée, le 5 décembre, au cimetière de Highgate, dans le terrain des réprouvés (unconsecrated ground). Pour se conformer à la pratique de sa vie et à celle de Marx, toute publicité fut soigneusement évitée ; quelques amis intimes seulement accompagnèrent Mme Marx à sa dernière demeure. Avant de se séparer, au bord de la fosse, le vieil ami et compagnon intellectuel et révolutionnaire de Marx, Fr. Engels, prononça les paroles suivantes (L'Egalité).

Amis,

La femme au noble cœur que nous enterrons naquit à Salzwedel, en 1814. Son père, le baron de Westphalen, se lia à Trèves intimement avec la famille Marx ; les enfants des deux familles grandirent ensemble. Quand Marx partit pour l'université, lui et sa future femme savaient que leur existence devait être inséparable.

En 1843, après que Marx se fut pour la première fois distingué publiquement comme rédacteur en chef de la première Rheinische Zeitung, et après la suppression du journal par le gouvernement prussien, le mariage eut lieu. Dès ce jour, non seulement elle suivit la fortune, les travaux, les luttes de son mari, mais elle les partagea activement avec la plus haute intelligence et la plus intense passion.

La jeune couple alla à Paris ; l'exil volontaire devint bientôt obligatoire. Même à Paris, le gouvernement prussien persécuta Marx. Avec regret, je dois mentionner qu'un homme comme A. Humboldt s'abaissa jusqu'à coopérer avec le gouvernement prussien pour induire le gouvernement de Louis-Philippe à chasser Marx de France. Il se rendit à Bruxelles. La révolution de février éclata. Au milieu des troubles que causa cet événement à Bruxelles, la police belge non seulement arrêta Marx, mais emprisonna sa femme, et cela sans l'ombre d'un prétexte.

L'effort révolutionnaire de 1848 échoua l'année suivante. L'exil recommença ; d'abord à Paris, puis à Londres, grâce à l'intervention du Gouvernement français. Cette fois-ci c'était l'exil avec toutes ses misères. Elle aurait supporté patiemment les souffrances ordinaires des exilés, quoiqu'elles fussent la cause de la perte de trois enfants, dont deux garçons ; mais de voir tous les partis, gouvernementaux et d'opposition (féodalistes, libéraux, soi-disant démocrates) ligués contre son mari, entassant contre lui les plus viles et les plus basses calomnies, de voir que toute la presse, sans exception, lui était fermée, qu'il était sans secours et sans défense devant des adversaires que lui et elle méprisaient, fut pour elle une blessure cuisante. Et cela dura pendant des années.

Mais cela prit une fin. Peu à peu la classe ouvrière d'Europe se trouva dans des conditions politiques qui lui permirent quelque action. L'Association internationale des travailleurs fut fondée. Elle attira dans la lutte une nation civilisée après l'autre, et dans cette lutte, premier entre les premiers, combattit son mari. Enfin vint le temps qui commença à lui adoucir ses souffrances passées. Elle vécut pour voir les basses calomnies entassées contre son mari s'envoler comme des fétus de paille ; elle vécut pour entendre les doctrines de son mari, que les réactionnaires de tous les pays avaient essayé d'étouffer, pour les entendre proclamer ouvertement et victorieusement dans tous les pays civilisés, dans toutes les langues civilisées. Elle vécut pour voir le mouvement révolutionnaire du Prolétariat, conscient de sa victoire, envahir un pays après l'autre, de Russie en Amérique. Une de ses dernières joies fut d'apprendre, sur son lit de mort, la preuve splendide de vie indomptable que la classe ouvrière allemande, en dépit de toutes les lois répressives, a donnée aux dernières élections.

Ce qu'une telle femme d'une intelligence si claire et si critique, d'un tact politique si sûr, d'une énergie si passionnée, d'un pouvoir de dévouement si grand, a fait dans le mouvement révolutionnaire, n'a pas été paradé devant le public, n'a pas été inséré dans les colonnes de la presse. Ce qu'elle a fait n'a été connu que de ceux qui ont vécu avec elle. Mais ce que je sais, c'est que nous regretterons souvent ses conseils courageux et prudents ; courageux sans forfanterie, prudents sans sacrifice de l'honneur.

De ses qualités personnelles, je n'ai pas besoin de parler. Ses amis les connaissent et jamais ne les oublieront. Si jamais il y eut femme qui mit son plus grand bonheur à rendre les autres heureux, ce fut cette femme.