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Discours sur Lénine au 7e Congrès des cheminots
| Auteur·e(s) | Lev Kamenev |
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| Écriture | 10 avril 1924 |
Ce jour marque exactement 54 ans depuis la naissance de Vladimir Ilitch dans la ville de Simbirsk. Il est naturel qu’en ce jour chaque communiste, chaque prolétaire, chaque travailleur en général souhaite concentrer sa pensée sur la leçon la plus grandiose que représentent la vie, le combat et l’activité de Vladimir Ilitch.
I l naquit dans une famille modeste d’instituteur, qui, par son travail, s’éleva progressivement de la position d’enseignant pour devenir, au moment de la naissance de Vladimir Ilitch, directeur des Écoles Populaires du gouvernement de Simbirsk. Tous les souvenirs conservés sur le père de Vladimir Ilitch nous dépeignent un homme très humble, extrêmement dévoué à la cause de l’éducation populaire, ayant consacré sa vie à l’expansion du réseau des écoles populaires et à leur amélioration.
Ilitch avait 17 ans, il était lycéen en dernière année, lorsque, sur ordre du tsar Alexandre III, fut pendu son frère aïêné, Alexandre Ilitch. Alexandre Ilitch était étudiant à l’université de Léningrad et, lors de l’année la plus sombre de la réaction, à l’époque du triomphe absolu du tsarisme, alors qu’à la tête du gouvernement se trouvait le plus borné, le plus obtus, le plus réactionnaire des tsars russes, Alexandre III, en cette période, Alexandre Ilitch, rassemblant un petit groupe de camarades, décida de rappeler à ce monarque, limité d’esprit mais illimité en pouvoir, que les masses populaires de Russie se soulevaient, qu’elles ne pouvaient supporter calmement ce joug.
Avec un petit groupe de camarades, il prépara un attentat contre Alexandre III, et le jour même où ils sortirent, des bombes à la main, pour exécuter cet acte, trahis par un provocateur, ils furent capturés par la police et pendus quelques jours plus tard. J’ai dit que Vladimir Ilitch avait alors 17 ans. Sa pensée, bien sûr, fut bouleversée par cette tragédie de son frère. Son esprit dut se tourner vers la question de savoir si la voie choisie par son frère était juste, si réellement le chemin de la libération des masses laborieuses passait par l’élimination de représentants isolés de la violence, du joug tsariste et de l’exploitation capitaliste. Cette voie – celle de l’anéantissement de figures individuelles du pouvoir – avait déjà été éprouvée par les générations précédentes de révolutionnaires. Pendant une décennie, des révolutionnaires intellectuels s’étaient engagés en duel avec le pouvoir tsariste, périssant en héros en grand nombre, éliminant parfois des représentants responsables du régime. Une fois, ils avaient même tué le tsar Alexandre II lui-même. Mais cette voie testée menait clairement à une impasse. La lutte héroïïque de l’intelligentsia, détachée des masses ouvrières, n’offrait aucune issue, n’esquissait aucune perspective de victoire. Le tsarisme se révélait plus fort qu’une poignée de révolutionnaires, pourtant héroïïques et prêts au sacrifice.
L’esprit de Vladimir Ilitch se tourna naturellement vers cette question : n’existe-t-il pas, au sein du peuple russe, une classe dont les intérêts la pousseraient à combattre toute forme de joug et d’exploitation ? Trouver cette classe en Russie était alors extrêmement difficile. La masse multimillionnaire de la paysannerie, bien que souffrant cruellement, était désorganisée, dispersée, politiquement inculte, peu cultivée, ignorante, et bien que des révoltes paysannes éclataient sporadiquement sous l’oppression, aucun mouvement unifié, centralisé, de la paysannerie n’émergea, et ces soulèvements isolés étaient facilement réprimés par les troupes et les officiers tsaristes.
La classe ouvrière, en ces années, représentait à peine une goutte dans l’océan paysan russe. Les villes étaient faibles, l’industrie peu développée, le réseau ferroviaire très limité, le prolétariat politiquement et organisationnellement formé était minuscule. Il fallait une profonde compréhension de la mécanique de la lutte des classes, une foi immense dans la doctrine du socialisme révolutionnaire et du marxisme, pour répondre alors à la question qui se posait à tous, comme le fit Vladimir Ilitch. Sa réponse, dès la fin des années 1880, à l’aube de sa vie consciente, était claire : « La libération des masses laborieuses en Russie ne sera pas l’œuvre de l’intelligentsia héroïïque, ni de son duel solitaire avec le tsarisme. Élle ne résultera pas non plus d’un soulèvement spontané des paysans. Non – disait Vladimir Ilitch – c’est une illusion, une utopie qui nous égare. La libération viendra seulement lorsque, à la tête des masses paysannes, à la tête de tous les mécontents, se tiendra un prolétariat organisé et imprégné d’une conscience exacte de ses intérêts de classe. »
Cette réponse provoqua alors moqueries et sarcasmes. « Comment – disait-on à Vladimir Ilitch et à ceux qui le suivaient – sur quel prolétariat comptez-vous dans un pays paysan ? Le prolétariat est quasi inexistant ici. Vous troquez – lui disait-on – la lutte héroïïque des révolutionnaires contre le tsarisme pour un travail minuscule, invisible, minutieux d’organisation de cercles ouvriers. Vous reportez la révolution à des années lointaines, jusqu’à ce que le prolétariat grandisse, comprenne ses intérêts de classe, s’organise et s’engage dans le combat révolutionnaire. » Telle était l’incrédulité totale envers les forces du prolétariat, partagée alors par toutes les classes, par la prétendue société éduquée. Ét des hommes comme Vladimir Ilitch – ils étaient très rares en ces années – constituaient une exception absolue, ne ménageant aucun effort pour influencer les larges masses. Alors que leurs adversaires, partisans de l’ancienne doctrine dite populiste de la révolution, disposaient de traditions, pouvaient se vanter de leurs héros tombés au combat, contrôlaient la presse légale et clandestine, ils persécutaient les premiers marxistes rassemblés autour de Vladimir Ilitch, les accusant d’obscurcir la réalité par des contes insensés sur un prolétariat inexistant. Si, à la tête de ces hommes, dans notre pays, s’était trouvé non pas Vladimir Ilitch, mais un individu moins fort, peut-être qu’entouré de cette atmosphère de défiance il aurait cédé sous ces moqueries et douté de sa cause.
Mais Vladimir Ilitch n’était pas de cette trempe. Son esprit gigantesque analysa la réalité russe jusqu’au bout. Il disséqua cette réalité, examina tous les aspects de la vie économique et politique du pays, pesa la force révolutionnaire des possibilités et se dit : « Ou bien en Russie naïêtra un prolétariat révolutionnaire qui conduira le peuple au combat, ou bien la Russie pourrira sous la botte tsariste et capitaliste. » Sa conclusion fut immédiate, et parfaitement pratique. Il déclara : « L’œuvre révolutionnaire principale aujourd’hui n’est pas de préparer des bombes ou de faire sauter la voie ferrée où pourrait passer le tsar (activité des générations précédentes de révolutionnaires). Non, cela n’est pas essentiel. Plus important que ces actes, plus sérieux et plus significatif pour l’histoire sera la création, même modeste, d’un cercle ouvrier où le prolétariat révolutionnaire apprendra à comprendre ses intérêts, qui deviendra le germe du réseau du socialisme révolutionnaire destiné à enserrer ensuite toute la classe ouvrière. » Sans prêter attention aux moqueries ou à la défiance, profondément convaincu de la force potentielle du prolétariat, Vladimir Ilitch se consacra dès lors à l’édification de ces premières cellules ouvrières, noyaux de notre actuelle armée prolétarienne.
Ne croyez pas, camarades, que Vladimir Ilitch ait toujours été, comme ces dernières années, sous les yeux du monde entier, le dirigeant et le guide de dizaines et de centaines de millions de personnes. Il fut un temps où la seule tribune d’où il pouvait s’exprimer était la chambre d’un ouvrier manuel, où ce qu’il développa plus tard devant le monde entier, il devait l’inculquer à une dizaine d’ouvriers au maximum, réunis dans cette pièce. Ét Vladimir Ilitch ne dédaigna pas ce travail, car la conquête de l’esprit d’un seul prolétaire avait à ses yeux plus de valeur qu’une déclaration spectaculaire de prétendus révolutionnaires. Il savait qu’en gagnant l’esprit d’un ouvrier avancé, il gagnait la classe ouvrière à travers lui, et que la conquête de cette classe déciderait de tout.
Le travail que Vladimir Ilitch entreprit alors n’était pas aussi visible ni apparent extérieurement. AÀ l’aune de notre échelle actuelle, il peut parfois sembler franchement dérisoire. Mais il n’est pas inutile de rappeler que le premier tract rédigé par Vladimir Ilitch en 1895 à destination des ouvriers de l’usine Semiannikovski à Léningrad se présentait sous la forme d’un feuillet manuscrit, rédigé de sa main et diffusé en exactement quatre exemplaires. On ne pouvait faire plus. Non seulement ce premier groupe de révolutionnaires de type léniniste ne disposait pas d’imprimerie, mais même un hectographe était inconcevable à l’époque. Une proclamation manuscrite en quatre exemplaires, adressée aux ouvriers de l’usine Semiannikovski à Léningrad, appelant à la grève : telle fut la première œuvre littéraire et politique de Vladimir Ilitch. Ét c’est de ce modeste papier, de ces quelques lignes d’appel de Vladimir Ilitch aux ouvriers, que découle le développement continu des proclamations communistes, désormais signées Lénine et répandues sur toute la surface du globe, non seulement en Éurope et en Amérique, mais aussi en Asie, en Afrique et en Australie.
Ce travail de création de cercles ouvriers, de rapprochement avec la masse laborieuse, exerça sur Vladimir Ilitch une influence sans précédent. Quelle que fût par la suite l’évolution des formes de son action, il conserva toujours en lui le souvenir de ces premières rencontres avec le prolétariat dans ce contexte, car Vladimir Ilitch comprenait parfaitement qu’il fallait commencer le travail avec le prolétariat d’alors par les éléments les plus élémentaires ; à cette étape de leur développement, il était impossible, impensable d’aborder les masses ouvrières avec un appel direct ou un programme développé de révolution communiste ; il fallait d’abord organiser la masse prolétarienne autour de ses intérêts quotidiens fondamentaux. L’étude de la vie quotidienne prolétarienne, l’examen des questions qui préoccupaient quotidiennement la masse ouvrière, constituaient l’une des principales méthodes de Vladimir Ilitch. Je me souviens qu’il me racontait (oui, ces souvenirs reviennent souvent aujourd’hui) comment, en fréquentant les prolétaires de ces années, il s’enquérait minutieusement des règles du quotidien dans les ateliers, les manufactures, les usines, des règlements sur les amendes, des directives internes établies. C’est par ce biais, par le quotidien, par les intérêts qui touchaient chaque ouvrier, qu’il souhaitait atteindre la masse laborieuse, et il y parvint.
Én développant son action à Saint-Pétersbourg, Vladimir Ilitch parvint, dès l’année suivante, à la fin de 1895, à la formation, sous sa direction, du premier Comité de notre parti, qui portait alors le nom de « Union Pétersbourgeoise de Lutte pour l’Émancipation de la Classe Ouvrière ». Ce fut la première organisation ouvrière communiste révolutionnaire, jetant les bases de tout le développement ultérieur du mouvement révolutionnaire marxiste parmi les masses ouvrières en Russie. Grâce à la méthode de travail indiquée par Vladimir Ilitch, cette organisation conduisit dès l’année suivante, en 1896, à une grève des ouvriers de Saint-Pétersbourg d’une ampleur et d’une persévérance inédites en Russie.
Pour la première fois dans la capitale du tsar, en Russie arriérée, dont on disait qu’elle n’avait pas de prolétariat, ou que celui-ci, là où il existait, était désorganisé et dispersé, la masse prolétarienne organisa une grève regroupant 40 000 ouvriers, qui dura plusieurs semaines et produisit une impression foudroyante non seulement en Russie, mais à l’étranger. Pour la première fois, ceux qui ne croyaient pas à l’existence du prolétariat durent admettre : oui, le prolétariat existe non seulement comme somme d’ouvriers salariés exploités, mais comme force clairement organisée, consciente de ses intérêts et prête à une action organisée et tenace. Les ouvriers européens apprirent alors pour la première fois qu’il existait une classe ouvrière non seulement dans les pays de développement industriel et capitaliste ancien, comme la France, l’Angleterre et l’Allemagne, mais aussi dans la Russie tsariste, et que cette classe ouvrière s’engageait sur la voie d’une lutte résolue contre le tsarisme et le capitalisme.
Vladimir Ilitch ne put participer à cette grève même : quelques semaines avant son déclenchement, il fut arrêté (le 9 décembre 1895). Avec lui, l’ensemble de la direction de cette organisation fut appréhendée, mais ses racines au sein de la classe ouvrière étaient déjà si profondes que même l’arrestation de ses dirigeants ne put entraver la grève déjà préparée et largement organisée. Vladimir Ilitch passa alors quatorze mois en prison, puis fut exilé en Sibérie orientale pour trois ans. Ces quatre années, durant lesquelles il fut violemment éloigné du travail prolétarien direct, ne furent cependant pas vaines pour lui. Non seulement en exil, mais même en prison, il poursuivit un travail acharné pour l’organisation de notre parti. Ce travail ne pouvait être que théorique, idéologique, et malgré les solides verrous des geôles tsaristes, depuis les cachots de Petersbourg (la prison « Kresti »), Vladimir Ilitch continua de diriger de fait l’organisation ouvrière. Il utilisa tous les moyens de clandestinité pour transmettre à l’extérieur des proclamations que l’Union de Lutte, désormais un peu établie, ne rédigeait plus à la main, mais reproduisait principalement par hectographie, parfois même imprimées dans des imprimeries secrètes.
Mais Vladimir Ilitch ne se contenta pas d’écrire des proclamations en prison : il rédigea une brochure et, plus encore, y élabora le premier projet de programme de notre parti, conçu en Russie. L’ébauche initiale du programme que nous possédons, rédigée en Russie, fut un projet écrit par Vladimir Ilitch en 1896, en prison, et transmis clandestinement à l’extérieur. Certes, ce projet fut ensuite égaré, et il fallut plus de vingt ans pour que, fouillant les archives parmi de vieux papiers et exploitant les saisies de la gendarmerie, nous puissions le retrouver et le publier.
Pour maintenir le lien avec les ouvriers de son organisation, Vladimir Ilitch usa de toutes les méthodes possibles. Nadejda Konstantinovna Kroupskaïïa, qui servait alors de lien entre l’emprisonné et l’organisation ouvrière en liberté, racontait jusqu’où il poussait ses efforts opiniâtres pour ne pas se couper du mouvement ouvrier. Il écrivait ses proclamations, sa brochure et ce projet de programme à l’encre invisible, dissimulés dans les livres qu’on lui apportait de l’extérieur. Ces livres, chargés des pensées révolutionnaires de Vladimir Ilitch mais camouflés, passaient ensuite entre les mains de la gendarmerie et revenaient à l’organisation.
Écrire au lait exigeait de se cacher des gardiens. Vladimir Ilitch imagina un stratagème : avec du pain noir donné aux détenus, il façonnait de petites coupelles en les compressant, y versait du lait, et y trempait sa plume. Lorsqu’il sentait qu’un gardien observait par le judas, il avalait rapidement l’« encrier ». Grâce à sa détermination, son sang-froid et son ingéniosité, il parvint ainsi, durant toute sa détention, à communiquer avec l’organisation et à influencer l’élaboration des premiers programmes pratiques et des mesures tactiques de la première organisation ouvrière.
Après quatorze mois de prison, il fut exilé dans le district de Minoussinsk, au village de Chouchenskoïïé. Il y vécut trois ans, consacrés principalement à la création de l’une de ses œuvres majeures : Le Développement du capitalisme en Russie . Ce titre, légal et en partie conçu pour tromper la censure tsariste, cachait un contenu profondément scientifique, fondé sur l’analyse exhaustive des données statistiques de l’économie russe. Il y démontrait que la Russie suivait inexorablement une voie générant son propre prolétariat, déjà force économique décisive.
Mais Vladimir Ilitch ne se satisfaisait jamais d’un travail purement théorique ou littéraire. Nous savons tous qu’il n’eut qu’un but dans sa vie : la victoire révolutionnaire de la classe ouvrière. Tout le reste lui était subordonné. S’il fallait plonger dans des matériaux scientifiques, des statistiques, des colonnes de chiffres pour justifier cette victoire, il devenait savant. Si la situation exigeait une tactique ancrée dans des prémisses philosophiques, lui qui ne se considérait pas philosophe, il s’y plongeait des mois durant, car il savait que c’était nécessaire à sa cause.
Vladimir Ilitch écrivit abondamment. Én économie, statistique, histoire ou philosophie, il fut sans conteste l’un des plus grands savants. Mais toute sa science avait un caractère éminemment pratique : non la science pour la science, ni la philosophie pour la philosophie, ni la littérature pour elle-même, mais tout cela uniquement pour la révolution, dans la mesure où cela servait la classe ouvrière et pouvait devenir un outil de libération entre ses mains.
Cette finalité suprême, jamais déviée, explique que toutes ses œuvres, des premières aux dernières, portent le caractère d’interventions combatives. Vladimir Ilitch pensait constamment à mieux armer la classe ouvrière : si des livres épais étaient nécessaires, il les écrivait ; si des tracts suffisaient, il les produisait.
Én exil, sans se limiter à son livre (qui resta pendant dix ans la base des marxistes dans leur lutte contre l’ordre bourgeois), il mena depuis la Sibérie une lutte acharnée, « furieuse » selon ses mots, contre les déviations erronées du mouvement ouvrier de l’époque.
Quiconque étudie l’histoire de l’action de Vladimir Ilitch voit qu’une part immense de son énergie et de son intelligence fut consacrée à combattre les dérives cherchant à s’implanter dans la classe ouvrière. Pourquoi ? Vladimir Ilitch l’expliqua maintes fois, par écrit et oralement : la classe ouvrière est partout encerclée par l’environnement bourgeois. Én Russie, elle est entourée d’une masse petitebourgeoise. La bourgeoisie tente constamment d’influencer le prolétariat. Aucun mur de pierre ou de verre ne sépare réellement la classe ouvrière de ce qui n’est pas elle.
Ainsi, les tendances bourgeoises, les illusions petites-bourgeoises, les erreurs et tromperies pénètrent inévitablement certaines couches du prolétariat, surtout celles émergentes, encore en formation dans le creuset de la grande industrie mécanisée. Ces influences cherchent à rallier la classe ouvrière à leur cause. La bourgeoisie combat pour l’esprit de cette classe.
Notre expérience douloureuse nous a montré que la bourgeoisie parvient parfois à conquérir l’esprit d’une partie du prolétariat, et que c’est là sa plus grande victoire. Observons les classes ouvrières anglaise, américaine ou allemande : une partie reste sous l’emprise de préjugés petitsbourgeois, voire bourgeois. Pour nous, communistes, avant de conquérir le pouvoir dans un État, il faut d’abord conquérir les esprits des prolétaires.
Dès ses premiers pas politiques, Vladimir Ilitch connaissait ce danger menaçant la classe ouvrière. C’est pourquoi il fut si intraitable envers toute déviation apparue dans le mouvement ouvrier. Il comprenait que la bourgeoisie, bien plus riche en moyens d’influence, disposait de milliers de leviers pour agir sur l’esprit des ouvriers : traditions, souvenirs, ignorance, oppression, écoles, religion, universités, toute la science bourgeoise. Contre cela, que pouvions-nous opposer ? L’instinct de classe du prolétariat. Cette raison forgée dans le combat même. Gratter cette gangue des vieilles traditions, éclairer l’esprit du prolétaire ; cela n’était possible que par une lutte incessante, sans concession, pour les principes fondamentaux du communisme révolutionnaire, c’est-à-dire du marxisme. Toute la vie de Vladimir Ilitch fut donc une bataille ininterrompue pour ces principes, contre toutes les formes d’influence bourgeoise sur le prolétariat.
Cela commença dès les débuts du mouvement ouvrier. Cette lutte, menée avec éclat par Vladimir Ilitch en démasquant devant les prolétaires du monde la nature bourgeoise des prétendus socialistes, anarchistes, mencheviks, « révolutionnaires » – quels que soient leurs noms –, cette lutte n’est pas achevée. Nous la poursuivons, et nous devons nécessairement y triompher, car l’enjeu en est le cerveau du prolétaire. Nous devons suivre les préceptes d’Ilitch, qui déclarait : « Dans le domaine des idées, des principes de lutte révolutionnaire, des fondements du marxisme révolutionnaire : aucune concession. Lutte jusqu’au bout. »
La première tentative à laquelle Vladimir Ilitch se heurta – visant à étouffer le mouvement révolutionnaire prolétarien pour le détourner vers d’autres voies – fut le prétendu « économisme ». Lorsque je vous expliquais comment Vladimir Ilitch, pour organiser les prolétaires, débuta par le quotidien – amendes, contremaïêtres, durée de la journée de travail, griefs concrets –, nous comprenions ensemble qu’il avait un but suprême : approcher la classe ouvrière en partant de ces réalités, tout en voyant bien plus loin. Vladimir Ilitch ne nous appelait pas à combattre tel ou tel abus capitaliste, mais le capitalisme lui-même. Il guidait le prolétariat vers la compréhension de l’oppression capitaliste à travers ces injustices particulières.
Mais certains érigèrent cette approche en principe absolu : « La classe ouvrière doit lutter pour sa situation économique. Point final. Se mêler de politique ne la concerne pas. Que l’ouvrier combatte dans son usine, son syndicat, pour améliorer son sort. Nous le soutiendrons. Mais pour les tâches politiques générales ? Ce n’est pas son affaire. Là, ouvriers, paysans, intellectuels opprimés, bourgeois spoliés excédés par les policiers véreux – tous doivent former un front uni. »
Cette théorie, baptisée « économisme », provoqua la première attaque furieuse de Vladimir Ilitch. Aujourd’hui, vingt-cinq ans après ce combat, nous comprenons que ce courant « économique » n’était rien d’autre qu’une tentative bourgeoise de maintenir le mouvement ouvrier sous son aile, l’empêchant de déployer une force politique autonome. Cette ligne traverse toute l’histoire des adversaires de Vladimir Ilitch : des économistes aux mencheviks, puis aux liquidateurs, ensuite aux socialistesrévolutionnaires (SR). Tout au long du chemin épineux du mouvement ouvrier russe, s’affrontent deux tendances : l’une léniniste ; l’autre, sous divers masques et étiquettes, poursuivant toujours un même but – soumettre le prolétariat à la bourgeoisie. Parfois, cette seconde tendance se pare de slogans révolutionnaires flamboyants, séduisant même des masses ouvrières, surtout leurs couches arriérées.
Ainsi, on observe des engouements passagers pour les mencheviks ou les SR. Mais sous ces déguisements variés se cache toujours la même tendance historique. Face à elle, s’oppose la tendance léniniste : mouvement révolutionnaire autonome de classe, où le prolétariat, selon Lénine, devait combattre en Russie tsariste non seulement le tsarisme (comme le prônaient les mencheviks), mais aussi le libéralisme.
Vous savez qu’à la veille de la première révolution russe de 1905, notre parti se scinda entre bolcheviks et mencheviks – fracture décisive pour l’avenir révolutionnaire. Les lettres et récits de Vladimir Ilitch révèlent combien cette rupture lui fut douloureuse. Beaucoup le croyaient sectaire par nature, entêté, refusant tout compromis même avec ses proches, sacrifiant des avantages évidents qu’offrait une alliance avec ses voisins de droite ou de gauche. Mais il ne s’agissait ni de sectarisme ni d’intransigeance personnelle. Dans un pays saturé de rapports petits-bourgeois, créer un parti révolutionnaire prolétarien exigeait une lutte acharnée, impitoyable, contre le moindre écart.
AÀ la veille de 1905, ces divergences éclatèrent au grand jour. Bien que passionnante, je n’ai pas le temps de retracer pas à pas l’histoire du combat de Vladimir Ilitch pour une politique révolutionnaire indépendante du prolétariat. Mais rappelons qu’en 1905, à l’aube de la première révolution, deux voies s’ouvraient clairement à la classe ouvrière russe.
La première, formulée par les mencheviks, se résumait ainsi : « Le prolétariat doit développer son mouvement sans effrayer la bourgeoisie. Combattez le tsarisme, mais modérez vos exigences, évitez les slogans repoussant la bourgeoisie vers le camp tsariste. » Les mencheviks, alors influents dans certaines franges ouvrières, défendaient cette ligne.
La ligne de Vladimir Ilitch était diamétralement opposée : « Ce puissant mouvement révolutionnaire peut aboutir de deux façons : soit les forces unies des mécontents renversent le tsarisme, établissant un État bourgeois « démocratique » où le prolétariat restera sous tutelle ; soit la révolution se déploie jusqu’à son terme. Mais qui – demandait Vladimir Ilitch – peut pousser la révolution jusqu’au bout ? »
Seul – répondait-il – le prolétariat, s’il entraïêne la paysannerie, s’il lui prouve par l’action que son intérêt est de s’allier à lui dans la construction socialiste, pourra arracher cette paysannerie arriérée, ancrée dans ses traditions et ses habitudes économiques, à l’emprise bourgeoise. La lutte entre prolétariat et bourgeoisie pour l’influence, pour le contrôle de la masse populaire décisive – la paysannerie –, voilà ce que Vladimir Ilitch identifiait comme la tâche centrale, non seulement en 1917, mais dès 1905.
Camarades, rappelez-vous : toutes les révolutions bourgeoises avant notre Révolution d’Octobre se soldèrent par des avortons, car la bourgeoisie, au moment crucial, pouvait s’appuyer sur la passivité paysanne, tandis que le prolétariat manquait de soutien actif. Les soulèvements paysans étaient écrasés, et les paysans retombaient en servitude.
L’histoire des révolutions bourgeoises suit ce schéma : le prolétariat combat sur les barricades, renverse le tsarisme, puis succombe le lendemain sous les baïïonnettes d’un parti bourgeois, face à l’indifférence d’une paysannerie se jugeant satisfaite. Ainsi la révolution se conclut par le triomphe bourgeois.
Le prolétariat russe devait éviter cet écueil, vers lequel toutes les partis – hormis les bolcheviks – le poussaient. Les mencheviks imploraient : « Au nom du ciel, n’effrayez pas la bourgeoisie, elle rejoindra le camp tsariste, et nous serons écrasés ! » Tous les partis, par intérêt de classe, souhaitaient cette issue. Seul le plan de Vladimir Ilitch traçait une autre voie pour la paysannerie.
Comment Vladimir Ilitch envisageait-il la mécanique de ce combat ? Première tâche : conquérir l’esprit du prolétariat. Deuxième tâche : ce prolétariat, imprégné d’esprit et de théorie révolutionnaires, doit entraïêner la paysannerie. Dès 1905, Ilitch voyait dans l’alliance ouvriers-paysans – qu’il nommait dictature du prolétariat et de la paysannerie – et dans les premiers Soviets des députés ouvriers (éphémères alors) les germes d’un nouveau pouvoir révolutionnaire.
Ne croyez pas, camarades, que l’idée des Soviets – non comme simples assemblées délibératives, mais comme forme étatique nouvelle incarnant la dictature du prolétariat – ait été importée par Vladimir Ilitch en avril 1917, à son retour d’exil. Non ! Élle naquit en lui lorsqu’il observa le Soviet vivant de 1905 à Petrograd. Mensonge que de prétendre que nous, bolcheviks, sous la direction de Lénine, dûmes improviser de nouvelles tactiques en 1917 ! Dès 1905, les slogans centraux, les méthodes d’action, même les linéaments de l’État soviétique, existaient déjà chez les bolcheviks – donc chez le camarade Lénine.
Il n’apprit cela d’aucun livre. Il répétait souvent, y compris à moi-même : « Les meilleurs ouvrages expliquent pourquoi la révolution prolétarienne est inévitable, mais aucun ne dit comment la faire, ni que faire au lendemain de la prise du pouvoir. Marx n’a pas écrit ces deux livres. Il démontra comment le capitalisme engendre fatalement le prolétariat, comment celui-ci se révolte, comment la propriété capitaliste se mue en société socialiste. Mais comment réaliser la révolution socialiste ? Que faire le jour d’après ? » Seul Lénine l’a écrit – non dans un livre, mais par l’action, depuis la veille d’Octobre jusqu’à son dernier souffle. »
Bien que Vladimir Ilitch Lénine s’appuie sur le marxisme comme sur un fondement granitique, il fit avancer cette doctrine. Il transforma le socialisme scientifique – théorie sur la transition du capitalisme au socialisme – en socialisme en acte, montrant concrètement sa réalisation. Cette leçon magistrale du marxisme, son apport personnel, revêt une portée historique mondiale. Élle a fait du parti léniniste un modèle pour les prolétaires du globe entier.
Revenant un instant en arrière, je dirai qu’il faut connaïêtre ses propres racines, se souvenir que les fondements du bolchévisme, en tant que socialisme prolétarien en action, furent posés dès 1905 par la fusion du génie de Vladimir Ilitch avec les actions spontanées des masses ouvrières alors en effervescence. Vous savez qu’après l’esquisse de ce schéma, Ilitch déclara : « Nous combattons non seulement le tsarisme, mais aussi le libéralisme et le capitalisme, afin de rallier la paysannerie à notre cause et, unis à elle, établir la dictature du prolétariat et de la paysannerie via les Soviets des députés ouvriers et paysans. »
Vous savez que ce schéma, avancé dans la lutte contre les libéraux, les cadets, les mencheviks, les SR et même les hésitants de nos rangs, fut initialement vaincu. Pourquoi la première tentative du prolétariat guidé par Vladimir Ilitch échoua-t-elle ? Parce que nous n’avions alors conquis qu’une partie de la paysannerie, celle-ci restant trop arriérée et soumise aux influences bourgeoises et petitesbourgeoises pour fournir au tsarisme une armée écrasant la révolte de 1905. Cette révolution prolétarienne, soutenue par le mouvement agraire spontané des paysans, fut étouffée par des soldatspaysans abusés.
S’ouvrit alors une période réactionnaire. Le moindre fléchissement, la moindre hésitation aurait ruiné l’œuvre du parti. Le mouvement révolutionnaire ouvrier était écrasé, piétiné dans le sang et la boue. Le soulèvement paysan agonisait sous les massacres. La bourgeoisie pactisa avec le tsarisme, recevant en échange quelques miettes. Un calme apparent régna. Des révolutionnaires – mencheviks, SR, sans parler des cadets – proclamèrent : « La première révolution est passée ; une seconde est impossible. La Russie suivra désormais une voie pacifique. Son développement progressera non par des crises révolutionnaires, mais par des concessions lentes accordées au prolétariat. Son sort dépendra des bonnes grâces bourgeoises. » Toute la petite-bourgeoisie, la prétendue société éduquée, invoquait le déclin de l’élan révolutionnaire chez ouvriers et paysans.
On chantait le requiem des révolutionnaires et on s’étonnait d’un Lénine, seul à son poste, clamant : « Triomphez tant que vous voulez – notre jour viendra. » Camarades, ce jour mit longtemps à venir, dans des conditions terribles. Jamais trahison, désespoir, abattement, souillure des traditions révolutionnaires de 1905 ne furent aussi intenses qu’entre la dissolution des 1re et 2e Doumas (1907 et 1912). Une nuit obscure enveloppa notre parti : les meilleurs croupissaient au bagne ou en prison ; Lénine, avec une poignée d’exilés, errait à Genève ; le parti agonisait. Les liquidateurs triomphaient sur ses ruines, proclamant : « Le parti est caduc. L’histoire a tranché : une révolution, pas deux. »
Contre ce déluge de reniements, de lâchetés, de défaitismes et de trahisons, Vladimir Ilitch, seul, maintint haut le drapeau, certain qu’une seconde révolution était inévitable. Malgré les potences de Stolypine, les tribunaux militaires de Nicolas II, malgré l’élite ouvrière décimée dès les premiers combats, il affirma : « Aucune révolution ne triomphe d’emblée. Le prolétariat marche vers la victoire à travers les défaites. Qui perd courage après un échec n’est pas révolutionnaire. »
Il plongea dans l’étude de la réalité, scrutant livres, statistiques, économie, et conclut : « Non. La tâche révolutionnaire n’est pas accomplie. La paysannerie reste insatisfaite, le prolétariat ne peut se résigner. Une seconde révolution est inéluctable, et s’y préparer est le devoir des marxistes révolutionnaires, des communistes refusant de renier leur titre. » AÀ la tête de ce petit groupe, Ilitch reconstruisit le parti sur les ruines de la première révolution.
Vous savez ce que signifiaient ces quatre à cinq années de labeur pour Vladimir Ilitch. Pièce par pièce, il ressuscita le parti, attendant l’heure où sa théorie triompherait, ensevelissant celle des gradualistes pleurant la révolution morte.
Douze ans après cette réaction, une nouvelle vague révolutionnaire surgit. La fusillade de la Lena[1] retentit comme un tocsin – signal possible car le prolétariat, pansant ses plaies, avait déjà regagné en énergie révolutionnaire. La dépression cédait. L’organisation léniniste, patiemment tissée en exil, se tenait prête à relever l’étendard tombé sous les baïïonnettes tsaristes en 1912.
AÀ partir de 1912, exploitant toutes les possibilités réelles, déployant toute la flexibilité de son génie tactique et combinant l’action clandestine avec le travail légal – saisie de la presse légale, utilisation de la tribune de la Douma d’État –, Vladimir Ilitch déploie à nouveau largement l’étendard de la lutte révolutionnaire. Vous savez que l’histoire non seulement confirma la justesse des perspectives et prédictions formulées par Vladimir Ilitch durant les années les plus sombres, mais plus encore : par l’ampleur des événements de 1912-1913 et du début de 1914, elle attesta que la Russie marchait vers une nouvelle révolution, qui ne pouvait s’accomplir que sous la forme de la dictature du prolétariat, entraïênant la paysannerie et combattant non seulement le tsarisme et le libéralisme, mais aussi les traïêtres au socialisme – ceux qui prêchaient la soumission des ouvriers à la direction bourgeoise. Cette influence fut brisée.
La guerre impérialiste surprit Petrograd sur les barricades, mais celles-ci s’évanouirent aussitôt au son des trompettes guerrières, plongeant à nouveau le mouvement ouvrier et le véritable socialisme dans les ténèbres. AÀ ce moment, Vladimir Ilitch se retrouva seul. Seul combattant pour le socialisme. Même les plus méritants, ceux dont nous avions appris – Kautsky, Guesde –, rejoignirent le camp adverse, devenant des mercenaires de la bourgeoisie recrutant des soldats pour la guerre impérialiste. La bourgeoisie exploita parfaitement les circonstances : Poincaré et Lloyd George ne pouvaient euxmêmes enrôler des prolétaires. Il leur fallait des relais – des figures crédibles pour le prolétariat, dont les discours trompeurs seraient écoutés. Les Kautsky, Vandervelde et Scheidemann furent les instruments joués par la bourgeoisie, entraïênant derrière eux (aussi douloureux que cela soit, il faut regarder la réalité en face) une grande partie de la classe ouvrière.
Il fallut les épreuves de la guerre elle-même, les tranchées, les horreurs vécues par les ouvriers, pour qu’ils comprennent que cette guerre était un conflit bourgeois pour des intérêts bourgeois, mené sous leur drapeau contre ceux du prolétariat. Il fallut une volonté surhumaine, une foi inébranlable dans la raison ouvrière, pour rester à son poste au cœur de la folie universelle et déclarer : « Oui, la classe ouvrière suit une voie erronée, mais je connais le chemin révolutionnaire. Je reste à mon poste, sûr que le prolétariat, à travers les épreuves de la guerre, retrouvera la juste voie. »
Vladimir Ilitch fut le seul au monde à tenir cette position. On le prit alors pour un fou, un isolé en exil, sans moyens pour rédiger ne serait-ce qu’un tract, encore moins l’imprimer ou le diffuser. Lui seul éleva la voix contre la guerre, lui seul crut que le prolétariat reviendrait du chemin où Kautsky et Vandervelde l’avaient poussé. Ét il attendit ce moment. La première brèche dans le front capitaliste fut ouverte par notre révolution. Le premier slogan lancé par Vladimir Ilitch à son retour d’exil fut : « Nous, ayant saisi le pouvoir, devons étendre notre révolution en révolution mondiale, rendant impossible toute guerre impérialiste future. »
Toute l’action ultérieure de Vladimir Ilitch se déroula sous cette bannière. Vous savez, camarades, qu’il y eut bien des hésitations, même parmi les bolcheviks, face à la tâche colossale qu’il nous assigna : « Camarades, l’heure est venue non seulement de renverser l’ancien pouvoir, mais d’oser prendre nous-mêmes le pouvoir et construire, par les mains du prolétariat, un nouvel État. » Ces mots semèrent le doute : le fardeau paraissait trop lourd pour les épaules du prolétariat russe. « Tiendrons-nous ? Notre prise du pouvoir ne sera-t-elle qu’un épisode, comme la Commune de Paris écrasée dans le sang après 70 jours ? »
Vladimir Ilitch, lui, ne doutait pas. Il avançait, convaincu que la guerre impérialiste, la colère accumulée contre l’ordre l’ayant engendrée, et l’endurance forgée au front, garantissaient non seulement la conquête, mais la conservation du pouvoir.
L’œuvre ultérieure de Vladimir Ilitch fut entièrement consacrée à défendre le pouvoir conquis contre ses ennemis et à poser les premières pierres de l’édifice socialiste. Je l’ai déjà dit : nous n’avions aucun modèle, aucun manuel, aucun précédent historique pour résoudre les questions qui se dressaient devant nous, devant chacun d’entre vous, et surtout devant Vladimir Ilitch, dirigeant d’un État d’un type nouveau. Ces questions, extraordinairement vastes, diversifiées, immenses et vitales, touchaient chaque individu dans cet immense pays. Pour la première fois dans l’histoire, nous expérimentions la construction d’un État prolétarien dans les conditions les moins favorables.
Le premier État prolétarien fut établi dans un pays dont l’économie était essentiellement petitebourgeoise. Pendant des années, nous n’avons reçu aucun soutien direct du prolétariat des grands pays capitalistes, demeurant la seule république prolétarienne. Piloter notre navire à travers ces écueils – écrasement par les Blancs, chaos économique, famine, mécontentement, désorganisation –, bâtir un appareil étatique entièrement nouveau, créer le Komintern comme organisation internationale du prolétariat : seul un génie suprême pouvait porter un tel fardeau.
L’ampleur et la nouveauté de cette tâche sont si évidentes que même nos pires ennemis bourgeois, tout en déversant des torrents de calomnies sur notre parti et sur Vladimir Ilitch, doivent reconnaïêtre en lui le plus grand homme d’État que le monde ait connu – un homme d’État construisant un État inédit, jamais vu. Nous savons que Vladimir Ilitch n’a pas achevé cet édifice, mais il en a posé les fondations, montrant comment manœuvrer pour éviter les récifs. Nous sommes loin de pouvoir dire que les bases de l’État socialiste sont définitivement établies, ou que son plan nous est entièrement clair.
Vladimir Ilitch répétait souvent : « La révolution en Russie, œuvre du prolétariat russe, ne peut s’achever que par la révolution du prolétariat de plusieurs pays avancés. Nous sommes à ce tournant : nous consolidons notre révolution, nous avons atteint un stade où aucune attaque décisive ne nous menace directement, intérieurement ou extérieurement. Mais le moment où notre république prolétarienne sera renforcée par l’union avec d’autres républiques ouvrières n’est pas encore venu. » C’est à ce stade de transition que nous avons perdu notre guide.
Pour ne pas succomber au découragement, pour poursuivre son œuvre, nous devons nous souvenir de sa leçon essentielle, celle qui fit de lui le plus grand bâtisseur et dirigeant, comme j’ai tenté de le montrer dans cet exposé. Cette force invincible était sa foi inébranlable dans les forces créatrices de la classe ouvrière. Même aux heures les plus sombres de la réaction, dans la défaite, quand nos idées semblaient piétinées par les bottes policières, Ilitch avançait, convaincu que le prolétariat triompherait, que son instinct de classe et sa raison collective le mèneraient sur la voie juste.
AÀ la veille d’Octobre, quand le doute nous assaillait – tiendrions-nous le choc ? –, Vladimir Ilitch, guidé par cette foi, déclarait : « Nous aiderons la classe ouvrière à détruire l’ancien régime ; elle construira le nouveau avec ses propres mains, en commettant des erreurs, en tombant et se relevant, car elle seule en est capable. »
Aux moments où le pouvoir vacillait – menacé par les armées blanches, la famine, le blocus, la ruine économique –, quand tout espoir semblait perdu, Vladimir Ilitch tenait bon, certain que la classe ouvrière recelait en elle une force invincible. « Dégagez-lui la voie, appuyez-vous sur elle, faites appel à ses forces créatrices : la victoire est inévitable. »
Voilà la foi dans l’esprit, la raison, la volonté et la main de la classe ouvrière que Vladimir Ilitch nous a léguée. Avec cette foi, la victoire de la cause qu’il dirigea est indubitable. L’union de l’expérience révolutionnaire immense du prolétariat russe avec la pensée géniale affûtée et la tactique flexible dont Vladimir Ilitch nous donna l’exemple – voilà le gage de nos futures victoires. Ét nous avons trouvé un remède pour panser la plaie profonde ressentie par notre parti et le prolétariat international après la mort de Vladimir Ilitch. Ce remède s’appelle la Promotion ouvrière léniniste.
Le parti, frappé par le deuil immense de la disparition de Vladimir Ilitch, a instinctivement fait appel à la masse laborieuse en ces heures sombres. Ét la classe ouvrière a répondu. Élle veut panser par ses propres forces la blessure ouverte par la mort de Vladimir Ilitch. Ses meilleurs représentants se précipitent dans la brèche laissée par la disparition de notre grand commandant. Ils nous rejoignent, ces ouvriers aguerris par les longues et dures années de guerre civile, conscients, confiants en nous, nous ayant éprouvés. Nous savons que le nom de Lénine est entouré du plus profond respect et d’une absolue confiance parmi la paysannerie. Pour les paysans, Lénine incarne le véritable libérateur – même pour ceux sans parti, non communistes, parfois hostiles au communisme. Én lui, ils voient le rôle colossal joué par le prolétariat dans leur émancipation, car aucune révolution au monde n’a secoué si radicalement les vestiges du capitalisme, du féodalisme et du tsarisme, avec des conséquences si profondes pour les décennies à venir, que celle menée par Vladimir Ilitch.
Dans un de ses articles, Vladimir Ilitch écrit : « Quels que soient les aboutissements, notre pays a connu un tel bouleversement des séquelles du capitalisme, du féodalisme et du tsarisme, comme aucune nation capitaliste avancée ne l’a accompli. » Les paysans le sentent. Si la classe ouvrière rejoint notre parti avec la conscience de ses intérêts de classe, comblant par son engagement la brèche – impossible à refermer pleinement – ouverte par la mort de Vladimir Ilitch, les paysans, eux, soutiennent notre édification sous la bannière de Lénine. Ét c’est sous cette même bannière que marchera le mouvement prolétarien international.
Aucun nom ne résonne aujourd’hui plus puissamment dans les esprits et les cœurs ouvriers que celui de Lénine. L’heure n’est pas loin où, au mausolée de la place Rouge, nous apporterons une nouvelle joyeuse, celle de la victoire mondiale de la cause de Lénine, de la cause du communisme prolétarien (applaudissements).
- ↑ Le 4 avril 1912, les mineurs des mines d’or de Bodaïbo (sur les bords du fleuve Léna, en Sibérie) qui protestaient contre leurs conditions de travail, furent brutalement réprimés : l’intervention de la police et de l’armée fit plus de 150 morts et 250 blessés parmi les grévistes. Ce massacre provoqua une vague d’indignation et de grèves ouvrières.