Deuxième congrès du POSDR (1)

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Le IIe Congrès du P.O.S.D.R. se tint du 17 (30) juillet au 10 (23) août 1903. Les treize premières séances du Congrès eurent lieu à Bruxelles. Ensuite, à cause des persécutions policières, les assises du Congrès furent transportées à Londres. Il y eut 37 séances en tout. L'ordre du jour du Congrès comprenait 20 questions, dont les plus importantes étaient : le programme du parti, l'organisation du parti (adoption des statuts du P.O.S.D.R.), les élections du Comité central et de la rédaction de l'organe central du parti. 26 organisations étaient représentées. Au total, 43 délégués étaient présents avec 51 voix délibératives (8 délégués disposaient de deux voix chacun), et 14 délégués avec voix consultatives.

Le Congrès fut préparé par l'Iskra de Lénine. Lénine lui-même accomplit un travail considérable pour sa préparation.

Lénine établit dans ses grandes lignes le rapport sur l'activité de l'organisation de l'Iskra : il mit au point le projet des statuts du parti, les projets de résolutions sur de nombreuses questions soumises à la discussion du Congrès, l'ordre du jour et le règlement du Congrès.

Lénine eut de nombreux contacts avec les délégués. Il s'informait sur la situation et l'état des organisations locales, discutait avec les délégués de nombreuses questions posées au Congrès. A l'une des réunions des délégués du Congrès, Lénine fit un exposé sur la question nationale. La composition du Congrès n'était pas homogène. On y trouvait non seulement des partisans de l'Iskra, mais aussi des adversaires de celle-ci, ainsi que des éléments instables, hésitants. Lénine ayant fait connaissance au préalable avec les délégués, celui lui permit de se rendre compte de la position politique de chacun d'eux dès avant l'ouverture du Congrès.

Lénine fut élu au bureau du Congrès et fit partie des principales commissions du Congrès : commissions du programme, des statuts et des mandats. Il fit le rapport sur les statuts du parti et prit la parole au Congrès sur presque toutes les questions de l'ordre du jour. Le procès-verbal du Congrès consigne plus de 130 interventions, remarques et répliques de Lénine.

17 (30) juillet - 10 (23) août 1903

1. Projet de résolution sur les manifestation[modifier le wikicode]

Le Congrès considère l'organisation de manifestations publiques contre l'autocratie comme un très important moyen d'éducation politique des masses ouvrières. Le Congrès recommande à ce propos, premièrement, de s'efforcer tout particulièrement d'utiliser pour les manifestations les moments et les situations où une bassesse révoltante du tsarisme a provoqué dans les couches très larges de la population un sentiment d'indignation ; deuxièmement, de faire porter les efforts sur la participation la plus large des masses de la classe ouvrière aux manifestations et sur la meilleure organisation possible de celles-ci, aussi bien ce qui concerne la préparation que le service d'ordre et la conduite de la résistance des manifestants à la troupe et à la police ; troisièmement, de commencer la préparation de manifestations armées, en se conformant strictement sous ce rapport aux indications du Comité central.

Le Congrès recommande également à tous les comités et aux autres organisations du parti de soumettre à une discussion aussi complète que possible la question de la préparation d'une insurrection armée et de faire tous les efforts pour répandre dans les masses ouvrières la conviction que cette insurrection est nécessaire et inévitable. Le Comité central est seul habilité par le Congrès à prendre toutes les mesures pratiques de préparation de l'insurrection qui peuvent être envisagées dès maintenant.

2. Projet de résolution sur la place du Bund dans le Parti[modifier le wikicode]

Prenant en considération le fait que l'unité la plus totale et la plus étroite du prolétariat combattant est absolument nécessaire, tant pour que celui-ci atteigne le plus rapidement possible son but final, que dans l'intérêt d'une lutte politique et économique incessante dans le cadre de la société existante ;

― qu'en particulier, l'unité complète du prolétariat juif et du prolétariat non juif est particulièrement nécessaire, outre le but cité plus haut pour une lutte efficace contre l'antisémitisme, cet attisement odieux par le gouvernement et les classes exploiteuses des particularismes raciaux et des antagonismes nationaux ;

― que la fusion complète des organisations social-démocrates du prolétariat juif et du prolétariat non juif ne peut en aucune façon ni en quoi que ce soit restreindre la liberté qu'ont nos camarades juifs de mener la propagande ou l'agitation dans la langue de leur choix d'éditer des publications correspondants aux besoins de tel mouvement local ou national, de monnayer par des mots d'ordre d'agitation et de lutte politique immédiate les dispositions générales et fondamentales du programme social-démocrate sur la pleine égalité en droits et la pleine liberté de langue, de culture nationale, etc., etc. ;

― le Congrès rejette résolument le principe fédératif d'organisation du parti russe et confirme le principe d'organisation mis à la base des status de 1898, c'est-à-dire l'autonomie des organisations social-démocrates nationales dans les questions qui concernent...[1]

3. Projet de résolution sur l'attitude du à l'égard de la jeunesse étudiante[modifier le wikicode]

Le deuxième Congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie salue l'intensification de l'activité révolutionnaire de la jeunesse étudiante, convie toutes les organisations du parti à lui prêter toute assistance dans ses efforts pour s'organiser et recommande à tous les groupes et cercles d'étudiants, premièrement, de mettre au premier plan de leur activité la diffusion parmi leurs membres d'une conception socialiste du monde achevée et conséquente, l'étude sérieuse du marxisme d'une part, et d'autre part, du populisme russe et de l'opportunisme d'Europe occidentale, qui sont actuellement les principales tendances progressistes qui luttent ; deuxièmement, de se méfier des faux amis de la jeunesse, qui la détournent d'une éducation révolutionnaire sérieuse au moyen d'une phraséologie révolutionnaire ou idéaliste creuse et de récriminations de philistins sur la nocivité et l'inutilité d'une polémique incisive entre les tendances révolutionnaires et oppositionnelles, car ces faux amis ne répandent en fait que le manque de principes et de sérieux dans le travail révolutionnaire ; troisièmement, de s'efforcer de faire précéder le passage à l'action de l'établissement de relations avec les organisations social-démocrates, afin de mettre à profit leurs indications et d'éviter dans la mesure du possible de commettre de grosses fautes au début.

4. Projet de résolution sur les publications du Parti[modifier le wikicode]

Le Congrès reconnaît la nécessité absolue et impérieuse de créer une littérature social-démocrate largement accessible à toutes les couches de la population et en particulier aux masses de la classe ouvrière.

Le Congrès place au premier plan la préparation d'une série de brochures (d'un volume de 1 à 5 feuilles d'imprimerie) sur chaque point (théorique et pratique) du programme de notre parti, avec exposé détaillé et explication de ces points ; ensuite, d'une série de tracts (de 1 à 8 pages imprimées) sur les mêmes sujets destinés à être disséminés et distribués massivement dans les villes et dans les campagnes. Le Congrès charge la rédaction de l'organe central de prendre immédiatement toutes les mesures voulues pour l'exécution de ces tâches.

En ce qui concerne l'édition d'un journal distinct pour le peuple ou pour les larges couches de la classe ouvrière, le Congrès, sans repousser ce plan dans le principe, considère actuellement comme inopportune sa réalisation immédiate.

5. Projets de résolutions sur des points de détail[modifier le wikicode]

La lutte économique[modifier le wikicode]

Le Congrès reconnaît comme absolument nécessaire de soutenir et de développer dans tous les cas et par tous les moyens la lutte économique des ouvriers et leurs syndicats (des syndicats panrusses de préférence), et de fixer dès le début le caractère social-démocrate de la lutte économique et du mouvement syndical ouvrier en Russie.

Le Premier Mai[modifier le wikicode]

Le Congrès approuve la célébration du Premier Mai, qui est déjà entrée dans les mœurs, tout en attirant l'attention de toutes les organisations du parti sur la nécessité de choisir, dans les conditions où nous sommes, le moment et la manière les plus convenables pour célébrer la fête internationale de la lutte de libération du prolétariat.

Le Congrès international[modifier le wikicode]

Le Congrès confie le soin de représenter le Parti ouvrier social-démocrate de Russie au secrétariat socialiste international au camarade Plékhanov (en remplacement de la décision prise à Paris de nommer conjointement comme représentant Plékhanov et Kritchevski).

Le Congrès confie la rédaction de l'organe central et au Comité central, par accord entre eux (ou par décision du Conseil du parti), d'organiser la représentation du Parti ouvrier social-démocrate de Russie au Congrès socialiste international d'Amsterdam en 1904.

Le terrorisme[modifier le wikicode]

Le Congrès repousse résolument le terrorisme, c'est-à-dire la pratique des assassinats politiques individuels, en tant que moyen de lutte politique au plus haut point contraire à nos buts à l'heure actuelle, détournant les forces les meilleures d'un travail d'organisation et de propagande urgent et absolument indispensable, coupant les liens des révolutionnaires avec les masses des classes révolutionnaires de la population, semant à la fois parmi les révolutionnaires eux-mêmes et parmi l'ensemble de la population les idées les plus fausses sur les tâches et les méthodes de la lutte contre le pouvoir absolu.

La propagande[modifier le wikicode]

Le Congrès attire l'attention de tous les membres du parti sur l'importance qu'il y a à élever le niveau théorique des propagandistes et à créer des groupes de conférenciers itinérants pour toute la Russie, afin d'unifier le travail de propagande.

La répartition des forces[modifier le wikicode]

Le Congrès recommande à tous les camarades qui rentrent de l'étranger ou qui reviennent de déportation à leur lieu d'activité, en particulier s'ils n'ont pas de liaisons vraiment solides avec tel ou tel comité, de s'efforcer en temps opportun de prendre contact avec le Comité central ou avec ses agents, afin que le Comité central puisse répartir de façon judicieuse et au moment voulu les forces révolutionnaires en Russie.

6. Projet de résolution sur la création d'un périodique pour les membres des sectes[modifier le wikicode]

Prenant en considération le fait que le mouvement sectaire en Russie constitue, dans beaucoup de ses manifestations, un courant démocratique, le IIe Congrès attire l'attention de tous les membres du parti sur le travail parmi ses membres dans le but de les rapprocher de la social-démocratie. A titre d'essai, le Congrès autorise le camarade V. Bontch-Brouïévitch à éditer, sous le contrôle de la rédaction de l'organe central, un journal populaire intitulé Srédi sektantov[2] et charge le Comité central et la rédaction de l'organe central de prendre toutes les mesures nécessaires au lancement de cette publication et de déterminer les conditions de son bon fonctionnement.

7. Projet de statuts du P.O.S.D.R.[3][modifier le wikicode]

  1. Est membre du parti quiconque reconnaît son programme et soutient le parti tant matériellement qu'en militant personnellement dans l'une de ses organisations.
  2. L'instance suprême du parti est le Congrès du parti. Il est convoqué par le Comité central (dans la mesure du possible, au moins une fois tous les deux ans). Le C.C. a pour obligation de convoquer le Congrès si cette convocation est demandée par des comités ou des unions de comités qui réunissaient ensemble 1/3 des voix au précédent Congrès, ou si elle est demandée par le Conseil du parti. Le Congrès est considéré comme valable si plus de la moitié des comités du parti régulièrement constitués existant au moment du Congrès y est représentée.
  3. Sont représentés au Congrès : a) le Comité central, b) la rédaction de l'organe central, c) tous les comités locaux non groupés en unions, d) toutes les unions de comités reconnues par le parti, et e) la Ligue à l'étranger. Chacune des organisations énumérées dispose de deux voix délibératives au Congrès. Les nouveaux comités et les nouvelles unions de comités ne peuvent obtenir une représentation au Congrès qu'à condition d'avoir été validés au moins six mois auparavant.
  4. Le Congrès du parti désigne le Comité central, la rédaction de l'organe central et le Conseil du parti.
  5. Le Comité central coordonne et dirige toute l'activité pratique du parti et gère la caisse centrale du parti, ainsi que tous les organismes techniques intéressant l'ensemble du parti. Il tranche les conflits tant entre les différentes organisations et institutions du parti qu'à l'intérieur de celles-ci.
  6. La rédaction de l'organe central assure la direction idéologique du parti en rédigeant l'organe central du parti, l'organe théorique et les diverses brochures.
  7. Le Conseil du parti, composé de cinq personnes, est désigné par le Congrès parmi les membres du Comité central et de la rédaction de l'organe central. Le Conseil règle les litiges ou les désaccords entre la rédaction de l'organe central et le C.C. dans le domaine des questions d'organisation générale et de tactique. Le Conseil du parti renouvelle le Comité central en cas de capture complète de celui-ci.
  8. Les nouveaux comités et les nouvelles unions de comités sont validés par le Comité central. La compétence des comités, unions, organisations ou groupes reconnus par le parti s'étend aux questions qui concernent spécialement et exclusivement la localité, la région, le mouvement national ou la fonction qui est du resort particulier du groupe donné, étant entendu qu'ils s'engagent à se soumettre aux décisions du Comité central et de l'organe central et à fournir des ressources à la caisse centrale du parti dans les proportions définies par le C.C.
  9. Chaque membre du parti et chaque personne ayant quelque affaire que ce soit avec le parti est en droit d'exiger que ses déclarations soient transmises sous leur forme authentique au Comité central, à l'organe central ou au Congrès du parti.
  10. Toute organisation du parti est tenue de fournir au Comité central et à l'organe central toutes les informations nécessaires sur son activité et ses effectifs.
  11. Toutes les organisations et toutes les institutions collégiales du parti règlent à la majorité simple des voix les questions de leur ressort et ont le droit de cooptation. Pour la cooptation de nouveaux membres et les exclusions, la majorité des deux tiers est requise.
  12. La Ligue de la social-démocratie révolutionnaire à l'étranger a pour but la propagande et l'agitation hors des frontières, ainsi que le soutien au mouvement en Russie. La Ligue a exactement les mêmes droits que les comités, avec cette seule exception que sou soutien du mouvement russe s'exerce uniquement par l'intermédiaire de personnes ou de groupes spécialement désignés par le Comité central.

8. Projets de résolutions non soumis au Congrès[modifier le wikicode]

La sécession du Bund[modifier le wikicode]

Le Congrès considère que par le refus des délégués du Bund de se soumettre à la décision de la majorité du Congrès, le Bund a quitté le P.O.S.D.R.

Le Congrès regrette profondément cet acte, qui, à son avis, constitue une grave faute politique des dirigeants actuels de l'« union ouvrière juive », dont les conséquences iront inévitablement à l'encontre des intérêts du prolétariat juif et du mouvement ouvrier. Pour le Congrès, les arguments invoqués par les délégués du Bund pour justifier leur acte du point de vue pratique se ramènent à des appréhensions et à des soupçons non fondés portant sur la sincérité et la conséquence des convictions social-démocrates des social-démocrates russes, et représentent du point de vue théorique le résultat d'une affligeante pénétration du nationalisme dans le mouvement social-démocrate du Bund.

Le Congrès exprime le souhait et la profonde conviction de la nécessité de l'unité la plus complète et la plus étroite du mouvement ouvrier juif et du mouvement ouvrier russe en Russie, aussi bien au plan des principes qu'à celui de l'organisation, et décide de prendre toutes mesures pour que le prolétariat juif soit informé en détail de la présente résolution du Congrès et, plus généralement, de l'attitude de la social-démocratie russe à l'égard de tout mouvement national.

Les Groupes[modifier le wikicode]

Le Congrès exprime son regret de constater l'existence de groupes séparés de social-démocrates, tel que « Borba », « Jizn » et « Volia »[4]. Leur isolement ne peut pas ne pas provoquer une désorganisation indigne du parti, d'une part, et d'autre part, un glissement regrettable des conceptions et de la tactique social-démocrates au soi-disant socialisme révolutionnaire (pour le groupe « Volia » et en parti pour le groupe « Borba » dans son programme agraire) ou au socialisme chrétien et à l'anarchisme (pour « Jizn »). Le Congrès exprime le souhait que les groupes indiqués, ainsi qu'en général tous les groupes de personnes qui se rangent au nombre des social-démocrates, entrent dans les rangs de la social-démocratie russe unie et organisée. Le Congrès charge le Comité central de réunir les informations nécessaires et de publier une décision définitive concernant la place des groupes indiqués et d'autres groupes isolés à l'intérieur du parti ou l'attitude que notre parti doit avoir à leur égard.

L'Armée[modifier le wikicode]

Le Congrès attire l'attention de toutes les organisations du parti sur l'importance de la propagande et de l'agitation social-démocrates parmi les troupes et recommande de s'efforcer de consolider et de normaliser au plus vite les relations acquises parmi les officiers et les hommes de troupe. Le Congrès considère comme souhaitable la formation, à partir des social-démocrates servant dans l'armée, de groupes spéciaux occupant une place bien déterminée dans les comités locaux (au titre d'éléments structurels) ou dans l'organisation centrale (comme organismes créés directement par le Comité central et directement subordonnés à celui-ci).

La Paysannerie[modifier le wikicode]

Le Congrès attire particulièrement l'attention de tous les membres du parti sur l'importance qu'il y a à développer et à renforcer le travail parmi la paysannerie. Il est indispensable de faire connaître à la paysannerie (et plus particulièrement au prolétariat rural) le programme social-démocrate intégral présentant le programme agraire comme les premières revendications à faire valoir dans le cadre du régime existant. Il est indispensable de faire en sorte que parmi les paysans conscients et les travailleurs intellectuels de la campagne se forment des groupes de social-démocrates solidement unis et entretenant des rapports constants avec les comités du parti. Il est indispensable de contrebattre, au sein même de la paysannerie, la propagande des socialistes-révolutionnaires, qui sèment le manque de principe et les préjugés populistes réactionnaires.

9. Premier discours sur la question de l'ordre du jour du Congrès 18 (31) juillet[modifier le wikicode]

Je veux faire une remarque. On dit qu'il n'est pas juste de mettre à la première place la question du Bund, puisqu'à la première place doivent se trouver les rapports, à la seconde place le programme, et à la troisième, le Bund. Les raisons invoquées en faveur de cet ordre ne résistent pas à la critique. Elles se ramènent à la constatation que le parti dans son ensemble ne s'est pas encore mis d'accord sur un programme : il peut arriver que nous nous séparions précisément sur cette question du programme. Ces paroles m'étonnent. Certes, nous n'avons pas jusqu'à présent adopté de programme, mais l'hypothèse d'une rupture sur la question du programme est au plus haut point problématique. Dans le parti, dans celles des publications tout au moins qui ont reflété ces derniers temps le plus pleinement les opinions du parti, nous n'avons pas remarque de tels courants. Or, la discussion en priorité de la question du Bund repose sur des motifs à la fois d'ordre formel et d'ordre moral. Formellement, nous restons sur le terrain du Manifeste de 1898, tandis que le Bund a exprimé le désir de modifier de façon radicale l'organisation de notre parti. Moralement, de nombreuses organisations ont exprimé leur désaccord avec le Bund sur cette question ; ainsi sont nées de profondes divergences, qui ont même provoqué une polémique. On ne peut, par conséquent, entreprendre un travail constructif au Congrès, sans avoir éliminé ces désaccords. En ce qui concerne les rapports des délégués, il est possible que, dans les réunions in pleno[5], ils ne soient pas présentés du tout. C'est pourquoi je soutiens l'ordre du jour des questions approuvé par le Comité d'organisation.

10. Deuxième discours sur la question de l'ordre du jour du Congrès 18 (31) juillet[modifier le wikicode]

Maintenant que le Congrès a résolu la question du premier point de notre ordre du jour, la seule question controversée concernant l'ordre des points suivants est celle du troisième. Ce point est ainsi libellé : « Création d'un organe central du parti ou confirmation de celui qui existe. » Certains camarades ont trouvé qu'il fallait repousser ce point plus loin, parce que premièrement, on ne peut parler d'organe central tant que les questions d'organisations du parti en général et de son centre en particulier, etc., n'ont pas été entièrement résolues, et que deuxièmement, sur le fond de la question, de nombreux comités ont déjà exprimé leur avis. Je trouve, quant à moi, que cette dernière raison n'est pas valable, car les déclarations des comités n'engagent pas le Congrès, et formellement, ils n'ont pas de voix délibératives au Congrès. L'autre objection n'est pas valable non plus, car avant de résoudre la question des détails d'organisation, des statuts du parti et autres, il est nécessaire de donner une réponse définitive à la question de l'orientation de la social-démocratie russe. C'est précisément sur cette question que nous avons été divisés si longtemps, et la seule adoption d'un programme ne peut éliminer tous les désaccords qui nous divisent sur ce problème : on ne peut y arriver qu'en résolvant, immédiatement après la question du programme, celle de savoir quel organe central nous devons créer, ou à quelle feuille, modifiée sur quel point, reconnaître ce titre.

Voilà pourquoi je soutiens l'ordre du jour qui a été adopté par le Comité d'organisation.

11. Discours sur la question de la conduite du Comité d'organisation 18 (31) juillet[6][modifier le wikicode]

Je ne peux pas être d'accord avec le camarade Egorov. C'est lui qui a violé les statuts du Congrès, c'est lui qui contredit le point sur les mandats impératifs. Je ne mets pas en doute l'existence du Comité d'organisation, de même que je ne mets pas en doute l'existence de l'organisation de l'Iskra. Elle a, elle aussi, son organisation et ses statuts. Mais dès l'instant où elle a été informée des statuts du Congrès, elle a de son côté déclaré à ses délégués qu'ils avaient pleine liberté d'action au Congrès. Dans quelle situation nous, membres de la commission de vérification de la composition du Congrès, nous trouvons-nous qui avons entendu hier deux membres du Comité d'organisation, les camarades Stein et Pavlovitch, et entendons aujourd'hui une proposition entièrement nouvelle ? Il y a ici des camarades expérimentés, qui ont participé plus d'une fois à des congrès internationaux. Ces camarades pourraient tous vous raconter quelle tempête d'indignation a toujours provoqué un fait de ce genre, quand des gens disent une chose dans les commissions et une autre au congrès.

12. Discours sur la question de la participation des social-démocrates polonais au Congrès 18 (31) juillet[modifier le wikicode]

Dans son rapport, la commission trouve souhaitable la présence au Congrès des camarades polonais, mais seulement avec voix consultative. A mon avis, cela est parfaitement juste, et il me semble que l'on a entièrement raison de commencer la résolution de la commission précisément par cette déclaration. La présence des Lituaniens et des Lettons serait également tout à fait souhaitable, mais malheureusement, c'est irréalisable. Les camarades polonais ont toujours eu la possibilité de communiquer leurs conditions d'unification, mais ils ne l'ont pas fait. Le Comité d'organisation a donc bien agi en se montrant réservé à leur égard. La lettre de la social-démocratie polonaise lue ici laisse toujours cette question sans éclaircissements. Pour ces raisons, je propose de faire venir les camarades polonais en qualité d'invités.

13. Discours sur la question de la place du Bund dans le P.O.S.D.R. 20 juillet (2 août)[modifier le wikicode]

Je parlerai avant tout du discours de Hofman[7] et de son expression de « majorité compacte ». Le camarade Hofman donne à ces mots un sens péjoratifs. A mon avis, nous devons être non pas honteux, mais bien fiers de ce qu'il y a au Congrès une majorité compacte. Et nous serons encore plus fiers, si tout notre parti forme une seule majorité compacte et supercompacte à 90%. (Applaudissements.) La majorité a agi avec raison en mettant à la première place la question de la situation du Bund dans le parti : les membres du Bund l'ont aussitôt montré, en apportant leurs soi-disant statuts, mais au fond en proposant une fédération. Dès l'instant où, dans le parti, il y a des membres qui proposent une fédération et d'autres membres qui rejettent cette fédération, on ne pouvait faire autrement que de donner la priorité à la question du Bund. On ne se fait pas aimer de force, et on ne peut pas parler des affaires intérieures du parti, sans avoir décidé fermement et une fois pour toutes si, oui ou non, nous voulons marche ensemble.

Le fond de la question controversée n'a pas toujours été exposé avec une entière exactitude dans les discussions. L'affaire se ramène à ceci, que, de l'avis de nombreux membres du parti, la fédération est nuisible, la fédération contredit aux principes de la social-démocratie, dans leur application à la réalité russe présente. La fédération est nuisible, car elle légalise le particularisme et le cloisonnement, elle en fait un principe, une loi. Entre nous existe réellement un isolement complet, et nous devons non pas le légaliser, non pas le couvrir d'une feuille de vigne, mais lutter contre lui, nous devons résolument reconnaître et proclamer la nécessité d'aller fermement et sans faillir vers l'unité la plus étroite. Voilà pourquoi dans le principe, nous rejetons la fédération a limine[8], nous rejetons toutes les cloisons imposées entre nous. Même sans cela, il y aura toujours dans le parti différents groupements, des groupements de camarades ne pensant pas entièrement de la même façon sur les questions du programme, de la tactique et de l'organisation, mais que dans tout le parti il y ait une seule division en groupes, c'est-à-dire que tous ceux qui pensent de même s'unissent en un groupe, et non pas que d'abord, des groupes se forment séparément dans les diverses portions du parti, et qu'ensuite s'unissent entre eux non des groupes de différents points de vue et de différentes nuances, mais des portions du parti comportant différents groupes. Je le répète : nous n'acceptions aucune cloison imposée, et c'est pourquoi nous rejetons le principe même de la fédération.

J'en viens à la question de l'autonomie. Le camarade Liber a dit que la fédération, c'était le centralisme, et l'autonomie, la décentralisation. Le camarade Liber considère-t-il vraiment les membres du Congrès comme des enfants de six ans, pour leur servir de tels sophismes ? N'est-il pas évident que le centralisme exige l'absence de toute cloison entre le centre et les parties les plus éloignées, les plus reculées du parti ? Notre centre aura le droit absolu de toucher directement chaque membre du parti. Les membres du Bund trouveraient plutôt drôle que quelqu'un leur propose à l'intérieur du Bund un « centralisme » qui contraindrait le Comité central du Bund à ne prendre contact avec les groupes ou les camarades de Kovno que par l'intermédiaire du Comité de Kovno. A propos, au sujet des comités. Le camarade Liber s'est écrié d'un ton pathétique : « A quoi bon parler de l'autonomie du Bund, en tant qu'organisation subordonnée au seul centre ? Vous ne donneriez pas l'autonomie à un quelconque comité de Toula ? » Vous vous trompez, camarade Liber : nous donnerons sûrement et sans faute l'autonomie aussi bien à un « quelconque » comité de Toula, autonomie en ce sens qu'il sera à l'abri de l'ingérence tâtillonne du centre, tout en restant, bien entendu, tenu de se soumettre au centre. J'ai pris les mots « ingérence tâtillonne » dans le tract du Bund intitulé : « Autonomie ou fédération ? ». Le Bund a présenté cette liberté à l'égard de l'« ingérence tâtillonne » comme une condition, comme une exigence vis-à-vis du parti. La présentation d'exigences aussi ridicules suffit à montrer de quelle façon embrouillée le Bund se représente la question controversée. Le Bund pense-t-il vraiment que le parti tolérerait l'existence d'un centre qui s'ingérerait « de façon tâtillonne » dans les affaires de quelque groupe ou organisation du parti que ce soit ? Est-ce que cela ne se ramène pas précisément à cette « méfiance organisée » dont on a déjà parlé au Congrès ? Cette méfiance imprègne toutes les propositions et tous les raisonnements des membres du Bund. En effet, est-ce que par exemple, la lutte pour la pleine égalité en droits des nations, et même pour la reconnaissance de leur droit à l'autodétermination ne constitue pas une obligation pour tout notre parti ? Par conséquent, si l'une quelconque des portions du parti ne remplissait pas cette obligation, elle serait nécessairement passible d'une condamnation en vertu de nos principes, elle devrait nécessairement s'attirer une mise au point de la part des institutions centrales du parti. Et si c'était consciemment et de propos délibéré que cette obligation n'était pas remplie, malgré la pleine possibilité de le faire, cela serait une trahison.

Ensuite, le camarade Liber nous a demandé d'un ton pathétique : Comment démontrer que l'autonomie est capable de garantir au mouvement des ouvriers juifs la liberté d'action qui lui est absolument nécessaire ? Etrange question ! Comment démontrer que l'une des voies proposées est la bonne ? Il n'y a pour cela qu'un seul moyen : suivre cette voie et voir ce qu'elle vaut dans les faits. A la question du camarade Liber, je réponds : venez avec nous, et nous nous chargerons de vous démontrer dans les faits que toutes les revendications légitimes d'autonomie seront entièrement satisfaites.

Les discussions sur la place du Bund me rappellent toujours les mineurs anglais. Ils sont remarquablement bien organisés, mieux que tous les autres travailleurs. Et ils veulent pour cela faire échouer la revendication générale de la journée de huit heures, présentée par tous les prolétaires[9]. L'idée que ces mineurs se font de l'unité du prolétariat est aussi étroite que celle de nos membres du Bund. Que le triste exemple des mineurs server d'avertissement aux camarades du Bund !

14. Discours sur la question du programme du Parti 22 juillet (4 août)[modifier le wikicode]

Avant tout, je dois noter la confusion extrêmement caractéristique que le camarade Liber fait entre un maréchal de la noblesse et la couche des travailleurs et des exploités. Cette confusion marque tous les débats. Les divers épisodes de notre polémique interfèrent constamment avec l'établissement des bases de principe. On ne peut nier, comme le fait le camarade Liber, la possibilité pour une couche quelconque de la population travailleuse et exploitée de passer en bloc du côté du prolétariat. Rappelez-vous qu'en 1852, Marx ayant en vue les soulèvements des paysans français, écrivait dans Le 18 Brumaire que la paysannerie agit tantôt comme représentant du passe et tantôt comme représentant de l'avenir. On peut, disait-il, faire appel, non seulement aux préjugés des paysans, mais aussi à leur jugement[10]. Rappelez-vous en outre que Marx reconnut par la suite comme absolument juste l'affirmation des communards selon laquelle la cause de la Commune était aussi la cause de la paysannerie[11]. Je le répète, il est indubitable que, dans certaines conditions, le passage de telle ou telle couche de travailleurs du côté du prolétariat n'est nullement impossible. Toute la question est de déterminer précisément ces conditions. Et dans les mots « se placent au point de vue du prolétariat », la condition dont il s'agit est exprimée avec parfaite précision. Ce sont ces mots qui tracent de la façon la plus nette la ligne de démarcation entre nous, social-démocrates, et tous les courant prétendument socialistes en général, et les soi-disant socialistes-révolutionnaires en particulier.

J'en viens maintenant à ce passage litigieux de ma brochure Que faire ?, qui a donné lieu ici à tant d'interprétations. Il semble qu'après tous ces commentaires, la question a été suffisamment éclaircie et qu'il me reste peu de choses à ajouter. Il est évident qu'il y a eu ici confusion entre l'élaboration de principe d'une très importante question théorique (dégagement de l'idéologie) et un simple épisode de la lutte contre l'économisme. De plus, cet épisode lui-même a été rapporté de façon absolument inexacte.

Pour preuve de cette dernière affirmation, je puis invoquer en premier lieu les camarades Akimov et Martynov qui ont pris la parole ici. Ils ont montré clairement qu'en l'occurrence, c'est bien d'un épisode de la lutte contre l'économise qu'il s'agit ici. Ils ont exprimé des opinions qui ont été déjà qualifiées (et à juste titre) d'opportunistes. Ils sont allés jusqu'à la « réfutation » de la théorie de la paupérisation, et jusqu'à la remise en cause de la dictature du prolétariat, et même jusqu'à l'« Erfüllungstheorie », selon l'expression du camarade Akimov. A la vérité, je ne sais ce que cela veut dire. Le camarade Akimov ne voulait-il pas parler plutôt de l'« Aushöhlungstheorie », de la « théorie de l'évacuation » du capitalisme, c'est-à-dire de l'un des lieux communs les plus répandus de la théorie bernsteinienne. Pour défendre les vieux fondements de l'économisme, le camarade Akimov a même avancé cette conclusion, d'une originalité extraordinaire, que dans notre programme, le mot prolétariat ne se rencontre pas une seule fois au nominatif. Tout au plus, s'est écrié le camarade Akimov, le prolétariat se trouve-t-il chez au génitif. Ainsi, semble-t-il, le nominatif est le cas le plus honorable, tandis qu'à cet égard, le génitif n'occupe que la deuxième place. Il ne reste qu'à faire part de ces considérations ― peut-être par l'intermédiaire d'une commission spéciale ― au camarade Riazanov, afin qu'il complète son premier travail scientifique, sur l'alphabet, par un second traité, sur les déclinaisons...

En ce qui concerne les références directes à ma brochure Que faire ?, il m'est très facile de démontrer qu'elles ont été coupées de leur contexte. On dit : Lénine affirme dans l'absolu, sans mentionner aucune tendance opposée, que le mouvement ouvrier « va » toujours vers la soumission à l'idéologie bourgeoise. Vraiment ? Est-ce que je ne dis pas plutôt que le mouvement ouvrier est attiré vers l'idéologie bourgeoise avec le concours bienveillant des Schulze-Delitsch et consorts[12] ? Et qui est désigné ici par « consorts » ? Personne d'autre que les économistes, personne d'autre que les gens qui disaient alors, par exemple, que la démocratie bourgeoise en Russie était un fantôme. Il est facile maintenant de parler à bon compte du radicalisme et du libéralisme bourgeois, quand tout le monde en a les modèles sous les yeux. Mais en était-il ainsi auparavant ?

Lénine ne prête nullement attention au fait que les ouvriers, eux aussi, prennent par à l'élaboration de l'idéologie. Vraiment ? Ne trouve-t-on pas cent fois dans mes écrits que le plus grand défaut de notre mouvement, c'était précisément le manque d'ouvriers pleinement conscients, d'ouvriers dirigeants, d'ouvriers révolutionnaires ? N'y est-il pas dit que la formation des ouvriers révolutionnaires devait être le problème de l'heure ? N'y est-il pas montré l'importance qu'il y a à développer le mouvement syndical et à le fournir en publications appropriées ? N'y est-il pas mené une lutte acharnée contre toutes les tentatives d'abaisser le niveau des ouvriers avancés à celui des masses ou des ouvriers moyens[13] ?

Je termine. Nous savons tous maintenant que les économistes ont tordu la barre dans un sens. Pour la redresser, il fallait la tordre dans l'autre sens, et c'est ce que j'ai fait. Je suis convaincu que la social-démocratie russe redressera toujours avec énergie la barre tordue par toutes les variétés d'opportunisme, et que, par suite, notre barre sera toujours la plus droite et la mieux utilisable.

15. Rapport sur les statuts du Parti 29 juillet (11 août)[modifier le wikicode]

Lénine (rapporteur) donne des explications sur le projet de statuts proposé par lui. L'idée de base des statuts, c'est la séparation des fonctions. C'est pourquoi, par exemple, la division en deux centres, n'obéit pas à un critère géographique (Russie et étranger), mais constitue l'aboutissement logique de la séparation des fonctions. Au Comité central appartient la fonction de direction pratique et à l'organe central celle de la direction idéologique. Par ailleurs, pour unifier l'activité de ces deux centres, pour éviter que se creuse un fossé et, en partie, pour régler les conflits entre eux, il faut un Conseil, et ce Conseil ne doit nullement se réduire à une institution purement arbitrale. Les paragraphes des statuts concernant les rapports entre le Comité central et les comités locaux et délimitant la sphère de compétence du Comité central ne peuvent ni ne doivent énumérer tous les points pour lesquels le Comité central est compétent. Une telle énumération est impossible et inutile, parce que l'on ne peut songer à prévoir tous les cas possibles, et parce qu'en outre, les points non compris dans cette énumération paraîtraient échapper à la compétence du Comité central. Il est indispensable de laisser au Comité central le soin de déterminer lui-même la sphère de sa compétence, parce que n'importe quelle question local peut concerner l'intérêt général du parti, et il est indispensable de laisser au Comité central la possibilité d'intervenir dans les affaires locales, en dépit, peut-être, des intérêts locaux, pour la sauvegarde du bien commun.

16. Premier discours sur la discussion du Programme agraire 31 juillet (13 août)[modifier le wikicode]

J'indiquerais tout d'abord un détail qui a été évoqué au cours des débats. Le camarade Egorov a regretté l'absence d'un rapport, qui eût pu faciliter grandement et orienter tous nos débats. Etant donné que c'est moi qui avais été proposé comme rapporteur, c'est sur moi en quelque sorte que retombe la responsabilité du fait qu'il n'y a pas eu de rapport. Et je dirai pour ma défense qu'un rapport, j'en ai un : c'est ma réponse au camarade X[14], qui est précisément une réponse aux objections et aux malentendus les plus répandus sur notre programme agraire, et qui a été distribuée à tous les délégués au Congrès. Un rapport ne cesse pas d'être un rapport du fait qu'il est imprimé et distribué aux délégués, au lieu d'être prononcé devant eux.

J'en viens au contenu même des discours des orateurs, lesquels, malheureusement, n'ont pas prêté attention au rapport en question. Le camarade Martynov, par exemple, n'a même pas pris en considération les plus anciennes publications sur notre programme agraire, puisqu'il s'est étendu encore et encore sur la réparation d'une injustice historique, l'inutilité de revenir 40 ans en arrière, l'abolition de la féodalité des années 60 au lieu de la féodalité contemporaine, etc., etc. On est obligé de se répéter, si l'on veut répondre à ces arguments. Si nous prenions appui seulement sur le principe de la « réparation d'une injustice historique », nous nous guiderions uniquement sur la phrase démocratique. Mais nous nous référons aux vestiges du régime féodal qui existent autour de nous, à la réalité contemporaine, à ce qui, aujourd'hui, entrave et retarde la lutte libératrice du prolétariat. On nous accuse de revenir à un autre âge. C'est seulement montrer son ignorance des faits les plus connus de l'activité des social-démocrates de tous les pays. Partout et en tous lieux, ils se donnent et entreprennent d'atteindre l'objectif suivant : achever ce que la bourgeoisie n'a pas mené à son terme. C'est précisément ce que nous faisons. Et pour le faire, il faut nécessairement revenir au passé, et les social-démocrates de chaque pays agissent ainsi, revenant toujours à leur propre 1789, à leur propre 1848. Il en est exactement de même pour les social-démocrates russes : ils ne peuvent pas ne pas revenir à leur propre 1861, et y revenir d'autant plus énergiquement et plus fréquemment qu'est plus petite la part de transformations démocratiques réalisées par notre ― passez-moi le mot ― « réforme » paysanne.

En ce qui concerne le camarade Gorine, il commet lui aussi une erreur classique en oubliant la servitude féodale qui existe réellement. Le camarade Gorine déclare que « l'espoir de récupérer les otrezki maintient de force le petit paysan das une idéologie antiprolétarienne ». Or, en fait, ce ne sont pas des « espoirs » d'otrezki mais bien les otrezki actuels qui maintiennent de force la servitude féodale, et pour anéantir cette servitude, cet affermage féodal, il n'y a pas d'autre issue que de transformer les prétendus fermiers en propriétaires libres.

Enfin, le camarade Egorov a posé aux auteurs du programme la question de la signification. Ce programme, a-t-il demandé, découle-t-il de nos conceptions fondamentales sur l'évolution économique de la Russie, représente-t-il une anticipation scientifique sur le résultat possible et inévitable des transformations politiques (et en ce cas, le camarade Egorov pourrait être d'accord avec nous). Ou au contraire, notre programme se réduit pratiquement à un mot d'ordre d'action immédiate, mais alors nous ne battrons pas le record des socialistes-révolutionnaires, alors ce programme doit être considéré comme inadéquat. Le dois dire que je ne comprends pas la distinction faite par le camarade Egorov. Si notre programme ne remplissait pas la première condition, il serait erroné, et nous ne pourrions l'adopter. Si par contre notre programme est juste, il ne peut pas ne pas fournir un mot d'ordre susceptible d'entraîner les masses. La contradiction entre les deux termes du dilemme présenté par le camarade Egorov n'est qu'apparente : elle ne peut exister dans la réalité, car une solution théorique correcte garantit un succès durable dans l'action parmi les masses. Or c'est un succès durable que nous voulons obtenir, et nous ne nous laissons pas troubler par les échecs temporaires.

D'une façon semblable, le camarade Liber a répété des objections depuis longtemps réfutées, s'étonnant de la « pauvreté » de notre programme et exigeant des réformes radicales dans le domaine agraire également. Le camarade Liber a oublié la différence qu'il y a entre la partie démocratique et la partie socialiste du programme : il a pris pour la « pauvreté » le fait qu'il n'y a rien de socialiste dans le programme démocratique. Il n'a pas remarqué que la partie socialiste de notre programme agraire se trouvait à un autre endroit, dans le chapitre qui concerne les ouvriers, et qui s'applique également à l'agriculture. Seuls les socialistes-révolutionnaires, avec le manque de principes qui les caractérise, peuvent confondre et confondent constamment les revendications démocratiques et les revendications socialistes, alors que le parti du prolétariat a pour devoir de les distinguer et de les séparer de la façon la plus stricte.

17. Deuxième discours lors de la discussion sur le Programme agraire 1er (14) août[modifier le wikicode]

Avant de passer aux détails, je voudrais répliquer à certaines considérations d'ordre général, et avant tout à celles du camarade Martynov. Le camarade Martynov décale que nous devons non pas lutter contre la féodalité qui a existé, mais contre celle qui existe maintenant. C'est juste, mais je rappellerai ma réponse à X. Celui-ci a cité la province de Saratov, j'ai pris les chiffres de cette même province et qu'ai-je constaté ? Que la surface des otrezki y est de 600 000 déciatines, c'est-à-dire les 2/5 de toute la terre qui se trouvait en possession des paysans sous le régime du servage, tandis que l'affermage y couvre 900 000 déciatines ; par conséquent, les 2/3 de la terre affermée sont constituées par des otrezki. Autrement dit, nous voulons accroître des 2/3 la jouissance de la terre. Autrement dit, nous ne luttons pas contre un fantôme, mais contre un mal réel. Nous en serions venus à la même chose qu'en Irlande, où il a fallu la réforme paysanne actuelle, qui transforme les fermiers en petits propriétaires. L'analogie entre l'Irlande et la Russie a déjà été indiquée dans les ouvrages économiques des populistes. Le camarade Gorine dit que la mesure que je propose n'est pas meilleure, que le mieux est de passer à l'état de fermiers libres. Mais il se trompe lorsqu'il pense que passer de l'état de fermier semi-libre à celui de fermier libre vaut mieux. Nous n'inventons pas de forme de passage, nous proposons celle où la jouissance juridique de la terre correspond à la jouissance de fait, et nous supprimons ainsi les rapports de servitude actuels. Martynov dit que ce ne sont pas nos revendications qui sont étriquées, mais bien le principe dont elles découlent. Mais cela ressemble aux arguments que nous opposent les socialistes-révolutionnaires. A la campagne, nous poursuivons deux buts qualitativement différents : premièrement, nous voulons assurer aux rapports bourgeois la liberté de se développer, et deuxièmement, nous voulons mener la lutte du prolétariat. Notre objectif, en dépit des préjugés des socialistes-révolutionnaires, est d'indiquer aux paysans où commencent les tâches prolétariennes révolutionnaires du prolétariat paysan. C'est pourquoi les objections du camarade Kostrov sont inconsistantes. On nous dit que la paysannerie ne se contentera pas de notre programme, qu'elle ira plus loin ; mais cela, nous ne le craignons pas, nous avons notre programme socialiste, et c'est pourquoi nous ne craignons pas non plus la redistribution des terres, qui cause tant de frayeur aux camarades Makhov et Kostrov[15].

Je termine. Le camarade Egorov a traité de chimère l'espoir que nous mettons dans les paysans. Eh bien non ! Nous ne nous emballons pas, nous gardons la tête suffisamment froide, et c'est pourquoi nous disons au prolétariat paysan : « Tu luttes en ce moment de concert avec la bourgeoisie paysanne, mais tu doit être toujours prêt à lutter contre cette même bourgeoisie et cette lutte, tu la mèneras en commun avec les prolétaires industriels des villes. »

En 1852, Marx a dit que les paysans avaient non seulement des préjugés, mais aussi du jugement. En montrant maintenant à la paysannerie pauvre les causes de sa pauvreté, nous pouvons compter sur le succès. Nous croyons que, puisque la social-démocratie a engagé à présent la lutte pour les intérêts des paysans, nous pourrons à l'avenir constater que la masse des paysans est habituée à voir dans la social-démocratie un défenseur de ses intérêts.

18. Troisième discours lors de la discussion du Programme agraire 1er (14) août[modifier le wikicode]

Le camarade Liber s'étonne vainement. Il réclame de nous une mesure unique qui n'existe pas. Une fois, il faudra en appliquer une, et une autre fois, une différente. Nous n'avons pas de schéma passe-partout. Liber note que notre revendication de la suppression de la féodalité coïncide avec les revendications des libéraux. Mais les libéraux ne disent pas comment cette revendication sera mise en pratique. Nous, par contre, nous disons qu'elle doit être mise en pratique non par la bureaucratie, mais par les classes opprimées, et c'est déjà là le chemin de la révolution. C'est cela qui nous distingue radicalement des libéraux, qui par leurs raisonnements sur les transformations et les réformes « encrassent » la conscience du peuple. Si nous avions entrepris de préciser de façon concrète toutes les revendications concernant la suppression de la féodalité, il nous aurait fallu des volumes entiers. C'est pourquoi nous indiquons seulement les formes et les aspects les plus importants de l'asservissement. Nos comités, eux, en développant le programme général dans les différentes localités, exposeront et préciseront leurs revendications particulières. La remarque de Trotski selon laquelle nous ne pouvons prendre en considération les revendications locales n'est pas juste, car la question des « khizani » et des paysans temporairement redevables[16] n'est pas simplement une question locale. De plus, elle est connue dans la littérature agraire.

19. Quatrième discours lors de la discussion du Programme agraire 1er (14) août[modifier le wikicode]

Le camarade Liber propose de supprimer le point qui concerne les otrezki, pour la seule raison que les comités paysans ne lui plaisent pas. C'est bizarre. Dès l'instant où nous nous sommes mis d'accord sur la question fondamentale, à savoir que les otrezki asservissent les paysans, la création de comités devient alors une question de détail, à cause de laquelle il serait illogique de rejeter le point tout entier. Curieuse également la question de la manière dont nous pourrons exercer une influence sur les comités paysans. J'espère que les social-démocrates pourront alors organiser des congrès avec moins de difficultés et s'y mettront d'accord sur la façon d'agir dans chaque cas particulier.

20. Premier discours lors de la discussion sur les statuts du Parti 2 (15) août[modifier le wikicode]

Lénine défend brièvement sa formulation, soulignant en particulier qu'elle donne ce stimulant : « organisez-vous ! ». Il ne faut pas croire que les organisations du parti ne doivent comprendre que des révolutionnaires professionnels. Nous avons besoin des organisations les plus diverses, de toutes sortes, de tous rangs et de toutes nuances, depuis des organisations extrêmement étroites et conspiratives jusqu'à de très larges et de très libres lose Organisationen[17]. Le signe nécessaire d'une organisation du parti, c'est sa validation par le Comité central.

21. Deuxième discours lors de la discussion sur les statuts du Parti 2 (15) août[modifier le wikicode]

Je voudrais d'abord faire deux remarques d'ordre particulier. Premièrement, à propos de l'aimable proposition (je dis cela sans ironie) d'Axelrod de « passer un marché ». J'accepterais volontiers cette invitation, car je ne considère pas du tout notre désaccord comme tellement essentiel que la vie ou la mort du parti en dépende. S'il y a un mauvais article dans les statuts, nous n'en mourrons pas, tant s'en faut ! Mais puisque nous en sommes venus à la nécessité de choisir entre deux formulations, il m'est impossible de renoncer à la ferme conviction que la formulation de Martov ne fait qu'empirer le projet initial, et que cela peut causer au parti, dans certaines conditions, beaucoup de mal. La deuxième remarque concerne le camarade Brucker[18]. Il est tout à fait naturel que, voulant appliquer partout le principe électif, le camarade Brucker ait adopté ma formulation, qui seule définit de façon tant soit peu précise la notion de membre du parti. C'est pourquoi je ne comprends pas le plaisir qu'éprouve le camarade Martov à voir le camarade Brucker d'accord avec moi. Est-ce que le camarade Martov aurait adopté comme règle de conduite de prendre le contre-pied de ce que dit Brucker, sans examiner ses motifs et ses arguments ?

En ce qui concerne le fond du problème, je dirai que le camarade Trotski n'a pas du tout compris l'idée essentielle du camarade Plékhanov et que par suite, dans ses raisonnements, il est passé tout à fait à côté de la question. Il a bien parlé des intellectuels et des ouvriers, du point de vue de classe et du mouvement de masse, mais il n'a pas remarqué une question essentielle : est-ce que ma formulation restreint ou élargit la notion de membre du parti ? S'il s'était posé cette question, il se serait aisément rendu compte que ma formulation restreint cette notion, tandis que celle de Martov l'élargit, en se distinguant (selon la juste expression de Martov lui-même) par son « élasticité ». Et, dans une période de vie du parti telle que celle que nous traversons, c'est précisément l'« élasticité » qui ouvre les portes à tous les éléments de désordre, d'hésitation et d'opportunisme. Pour réfuter cette conclusion simple et évidente, il faut démontrer que de tels éléments n'existent pas, mais cela, le camarade Trotski n'a pas pensé à le faire. Or, il est impossible de le démontrer, car chacun sait que ces éléments sont loin d'être rares, qu'ils existent aussi dans la classe ouvrière. La sauvegarde de la fermeté de la ligne et de la pureté des principes du parti devient précisément maintenant une affaire d'autant plus urgent que le parti, rétabli dans son unité, va accepter dans ses rangs une grande quantité d'éléments instables, dont le nombre s'accroîtra à mesure que se développera le parti. Le camarade Trotski a très mal compris l'idée fondamentale de mon livre Que faire ?, quand il a dit que le parti n'était pas une organisation de conspirateurs (beaucoup d'autres m'ont fait également cette objection). Il a oublié que dans mon livre, j'envisage toute une série de divers types d'organisations, à commencer par les plus clandestines et les plus fermées, pour finir par des organisations relativement ouvertes et « libres » (lose)[19]. Il a oublié que le parti doit être seulement le détachement d'avant-garde, le dirigeant de l'immense masse de la classe ouvrière, qui tout entière (ou presque tout entière) travaille « sous le contrôle et sous la direction » des organisations du parti, mais qui n'entre pas tout entière et ne doit pas entrer tout entière dans le « parti ». Voyez, en effet, à quelles conclusions arrive le camarade Trotski du fait de l'erreur qu'il a commise à la base. Il nous a dit ici que si de grandes quantités d'ouvriers étaient arrêtés et que tous déclarent ne pas appartenir au parti, notre parti aurait bonne mine ! N'est-ce pas le contraire ? N'est-ce pas le raisonnement du camarade Trotski qui a bonne mine ? Il considère comme affligeant ce qui ne peut que réjouir n'importe quel révolutionnaire tant soit peu expérimenté. Si des centaines et des milliers d'ouvriers arrêtés pour fait de grève ou de manifestation se révélaient non membres des organisations du parti, cela prouverait seulement que nos organisations sont bonnes, que nous remplissons bien notre tâche : faire travailler dans la clandestinité un cercle plus ou moins étroit de dirigeants et entraîner dans le mouvement la plus large masse possible.

La racine de l'erreur que commettent ceux qui sont pour la formulation de Martov réside en ce que non seulement ils ferment les yeux sur l'un des maux essentiels de la vie de notre parti, mais qu'ils vont jusqu'à consacrer ce mal. Ce mal c'est que, quand le mécontentement politique est général, et que nous devons militer en cachette, que la plus grande partie de notre activité est concentrée dans des cercles clandestins étroits et même dans des rendez-vous personnels, il nous est au plus haut point difficile, presque impossible, de sépare les bavards des militants. Et il est douteux qu'on puisse trouver un autre pays où le mélange de ces deux catégories soit si habituel et apporte tant de confusion et de préjudice qu'en Russie. Nous souffrons durement de ce mal, non seulement dans l'intelligentsia, mais aussi parmi la classe ouvrière, et la formulation du camarade Martov légalise ce mal. Cette formulation tend inévitablement à faire de tout un chacun un membre du parti ; le camarade Martov lui-même a dû le reconnaître, avec réserve : « oui, si vous voulez », a-t-il dit. Mais c'est justement ce que nous ne voulons pas ! Et c'est précisément pour cela que nous nous élevons aussi vigoureusement contre la formulation du camarade Martov. Il vaut mieux avoir dix personnes qui militent sans se dire membres du parti (et les militants authentiques ne courent pas après les titres), que de donner à un bavard le droit et la possibilité d'être membre du parti. Voilà un principe qui me semble irréfutable, et qui m'oblige à lutter contre Martov. On m'a objecté que nous ne donnons pas de droits aux membres du parti, et qu'ainsi, il ne pourra pas y avoir d'abus. Cette objection est tout à fait inconsistante : si nous n'avons pas indiqué quels sont précisément les droits particuliers qui sont attribués aux membres du parti, remarquez que nous n'avons pas donné non plus la moindre indication concernant la limitation des droits des membres du parti. Premier point. Et deuxième point, capital ― indépendamment même des droits, il ne faut pas oublier que tout membre du parti, est responsable du parti et que le parti est responsable de chacun de ses membres. Or, dans les conditions où se déroule notre activité politique, dans l'état embryonnaire où se trouve présentement notre organisation politique, il serait franchement dangereux et nuisible d'accorder les droits de membres du parti à d'autres qu'aux membres de l'organisation, et de rendre le parti responsable de gens qui n'entrent pas dans l'organisation (et à dessein peut-être). Le camarade Martov est scandalisé à l'idée que devant les tribunaux, une personne non membre de l'organisation du parti n'aurait pas le droit, quel que soit le dévouement dont elle ait fait preuve au travail, de se déclarer membre du parti. Personnellement, cela me scandalise. Il serait gravement préjudiciable, par contre, que quelqu'un qui aurait devant le tribunal une attitude déplaisante se déclarât membre du parti sans appartenir à aucune de ses organisations. Il est impossible de démentir qu'une telle personne travaillait sous le contrôle et la direction d'une organisation, et si c'est impossible, c'est justement à cause de l'imprécision du terme. En fait ― et en cela il ne peut y avoir aucun doute ―, les mots « sous le contrôle et sous la direction » auront pour conséquence qu'il n'y aura ni contrôle ni direction. Jamais le Comité central ne sera en mesure d'étendre véritablement son contrôle à tous ceux qui travailleront sans faire partie de l'organisation. Notre tâche est d'assurer au Comité central un contrôle effectif. Notre tâche est de préserver la fermeté, la tenue et la pureté de notre parti. Nous devons nous efforcer de porter plus haut le titre et le rôle de membre du parti, plus haut, toujours plus haut, et c'est pourquoi je suis contre la formulation de Martov.

22. Discours prononcé lors des élections à la rédaction de l'Iskra 7 (20) août[20][modifier le wikicode]

Camarades ! Le discours prononcé par Martov était si étrange que je me vois obligé de m'élever énergiquement contre sa façon de poser la question. Je rappelle tout d'abord que la protestation de Martov contre l'élection même de la rédaction, ainsi que son refus et celui de ses camarades de participer à la rédaction qui doit sortir des élections se trouvent en contradiction flagrante avec ce que nous avons tous dit (et Martov y compris) lorsque l'Iskra fut reconnue comme l'organe du parti. On nous objectait alors que cette reconnaissance n'avait pas de sens, car on ne pouvait confirmer le titre seul, sans confirmer en même temps la rédaction ; or, à ceux qui faisaient cette objection, le camarade Martov lui-même expliquait que cela était faux, que c'était une orientation politique déterminée que l'on ratifiait, que la composition de la rédaction n'était en rien décidée d'avance, qu'il restait encore à procéder à l'élection des rédacteurs, et que cela ferait l'objet du point 24[21] de notre Tagesordnung[22]. C'est pourquoi le camarade Martov n'avait absolument aucun droit de parler maintenant d'une restriction à la reconnaissance de l'Iskra. C'est pourquoi lorsque Martov déclare que lâcher ses vieux camarades de la rédaction pour faire partie des trois mettrait une tache sur toute sa réputation politique, cela témoigne simplement d'une stupéfiante confusion des notions politiques. Se placer à ce point de vue, c'est nier le droit du Congrès de procéder à de nouvelles élections, de modifier en quoi que ce soit la composition des équipes responsables, des organes qu'il investira de l'autorité. Quelle confusion entraîne cette façon de poser la question, on peut le voir ne serait-ce que sur l'exemple du Comité d'organisation. Nous lui avons exprimé la pleine confiance et la reconnaissance du Congrès, mais nous avons en même temps tourné en ridicule l'idée même selon laquelle le Congrès n'avait pas le droit de regard sur les relations entre membre du Comité d'organisation, nous avons en même temps rejeté la supposition que l'existence d'un Comité d'organisation à la composition bien définie nous empêcherait de procéder à une révision « inamicale » de cette composition et de choisir librement les membres du nouveau Comité central. Je le répète encore une fois, quand le camarade Martov soulève la question de la légimité de l'élection d'une partie de l'ancienne équipe, il manifeste la plus grande confusion des notions politiques.

Je passe maintenant à la question des deux groupes de trois. Le camarade Martov a dit que tout ce projet était le fait d'une seule personne, d'un seul membre de la rédaction (à savoir moi), et que personne d'autre n'en portait la responsabilité. Je proteste catégoriquement contre cette affirmation et déclare qu'elle est radicalement fausse. Je rappellerai au camarade Martov que, quelques semaines avant le Congrès, je lui ai déclaré sans détours, à lui et à un autre membre de la rédaction, que j'exigerais au Congrès que la rédaction soit librement élue. Si j'ai renoncé à ce plan, c'est uniquement parce que le camarade Martov lui-même m'a proposé à sa place le plan plus commode de l'élection de deux groupes de trois. J'ai noté ce plan sur un papier et je l'ai communiqué tout d'abord au camarade Martov lui-même, qui me l'a retourné avec des corrections ; je l'ai là, ce papier, avec les corrections de Martov à l'encre rouge. Plusieurs camarades ont vu ce projet des dizaines de fois, tous les membres de la rédaction l'ont vu aussi, et personne n'a jamais protesté contre ce projet de façon formelle. Je dis : « de façon formelle », car une fois, si je ne me trompe, le camarade Axelrod a laissé échapper en passant que le projet ne lui convenait guère. Mais il va de soi que pour exprimer la protestation de la rédaction, il fallait autre chose qu'une remarque en passant. Ce n'est pas sans raison que la rédaction a même pris avant le Congrès la décision formelle d'inviter une septième personne bien définie, afin de pouvoir, dans le cas où il serait nécessaire de présenter au Congrès telle ou telle déclaration collective, prendre une décision ferme, ce que, si souvent, notre groupe de six personnes n'a pas réussi à faire. Et tous les membres de la rédaction savent que l'adjonction à notre groupe de six d'un septième membre permanent de la rédaction constitue déjà depuis très longtemps l'objet de nos préoccupations. De la sorte, je le répète, l'issue trouvée, c'est-à-dire l'élection de deux groupes de trois, imposait tout naturellement, et je l'ai introduite dans mon projet au su et avec l'accord du camarade Martov. Et le camarade Martov, avec le camarade Trotski et d'autres, ont ensuite défendu bien des fois ce système d'élection de deux groupes de trois dans toute une série de réunions privées des « iskristes ».

Si je conteste la déclaration de Martov selon laquelle le plan des deux groupes de trois émanait d'une seule personne, je ne m'en prends pas pour autant aux affirmations du même Martov sur la « signification politique » de l'initiative que nous avons prise en ne reconduisant pas l'ancienne rédaction. Au contraire, je suis totalement et sans restrictions d'accord avec le camarade Martov que cette décision a une portée politique considérable, mais pas celle que lui attribue Martov. C'est là, a-t-il dit, un épisode de la lutte pour l'influence sur le Comité central à installer en Russie. Je vais plus loin que Martov. Toute l'activité de l'Iskra, en tant que groupe particulier, a été jusqu'à présent une lutte pour l'influence, mais maintenant, il s'agit de bien plus : il s'agit de faire passer cette influence dans les structures, et non plus seulement de lutter pour elle. La profondeur du fosse politique qui nous sépare, le camarade Martov et moi, se manifeste clairement dans le fait que Martov m'accuse de vouloir exercer une influence sur le Comité central, alors que moi, je me félicite d'avoir voulu et de vouloir consacrer cette influence au moyen de l'organisation. Il s'avère donc que nous parlons des langages différents ! A quoi bon tout le travail que nous avons fait, à quoi bon tous nos efforts, si tout cela doit avoir pour couronnement la même vieille lutte pour l'influence, et non l'acquisition et la stabilisation définitives de cette influence ? Oui, le camarade Martov a parfaitement raison : le pas accompli est incontestablement un grand pas politique, qui témoigne qu'entre les directions qui s'offraient à nous actuellement pour le travail futur de notre parti, nous avons choisi. Et je ne suis nullement effrayé par les discours terribles sur l'« état de siège dans le parti », sur « les lois d'exception contre certaines personnes ou certains groupes », etc. A l'égard des éléments instables et hésitants, non seulement nous pouvons, mais nous devons créer un « état de siège », et tous nos statuts, tout notre centralisme désormais approuvé par le Congrès, tout cela n'est rien d'autre qu'un « état de siège » contre les sources si nombreuses de flottements politiques. C'est contre ces flottements que nous avons besoin de lois adéquates, fussent-elles d'exception, et le pas accompli par le Congrès a indiqué la direction politique juste, en assignant une base solide à de telles lois et à de telles mesures.

20. Discours sur la question de l'attitude à l'égard de la jeunesse étudiante 10 (23) août[modifier le wikicode]

La formule « les faux amis » n'est pas employée par les seuls réactionnaires, et ce que ces faux amis existent, nous le voyons bien avec les libéraux et les socialistes-révolutionnaires. Ce sont précisément ces faux amis qui assurent la jeunesse qu'elle n'a pas à s'efforcer de se faire une opinion sur les différents courants. Quant à nous, nous fixons pour but principal d'élaborer une conception du monde révolutionnaire cohérente, et notre effort pratique dans l'avenir vise à ce que la jeunesse, en s'organisant, se tourne vers nos comités.

  1. ↑ Le manuscrit s'interrompt ici. (N.R.)
  2. ↑ « Parmi les membres des sectes ». (N.R.)
  3. ↑ Le projet de statuts du P.O.S.D.R. présenté par Lénine au IIe Congrès du parti n'a pas été conservé. Dans le présent volume, nous reproduisons le projet initial de status placé par la commission des procès-verbaux du IIe Congrès en annexe au Texte complet des procès-verbaux du IIe Congrès ordinaire du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, édités à Genève en 1904. C'est par erreur que le projet initial de statuts de Lénine, placé par la commission des procès-verbaux du IIe Congrès du parti en appendice XI au Texte complet des procès-verbaux a été appelé par cette commission projet des statuts d'organisation du P.O.S.D.R. présenté par Lénine au Congrès (voir V. Lénine. Un pas en avant, deux pas en arrière, point « g ». Statuts du parti. Projet du camarade Martov).
  4. ↑ Les noms de ces groupes se traduisent en français comme suit : « La lutte », « La vie », « La liberté ». (N.R.)
  5. ↑ Plénières. (N.R.)
  6. ↑ Le discours de Lénine sur la question de la conduite du Comité d'organisation fut provoqué par l'incident suivant. Avant l'ouverture du Congrès, le Comité d'organisation avait rejeté la demande du groupe « Borba » qui voulait avoir un représentant au Congrès avoir voix consultative. La commission des mandats avait entériné la proposition du Comité d'organisation. Après que la décision de la commission des mandats fut communiquée au Congrès, l'un des membres du Comité d'organisation réclama une suspension de séance, pour avoir la possibilité de discuter à nouveau de cette question au Comité d'organisation. Pendant la suspension de séance, le Comité d'organisation tint une réunion au cours de laquelle il fut décidée à la majorité des voix (contre une) d'inviter un représentant du groupe « Borba » avec voix consultative.
    Les personnes mentionnées dans le discours sont : Egorov, le menchevik E. Lévine, Stein, le menchevik E. Alexandrovna, Pavlovitch, le bolchevik P. Krassikov.
  7. ↑ Hofman, pseudonyme du membre du Bund V. Kossovski.
  8. ↑ D'emblée. (N.R.)
  9. ↑ Il s'agit des syndicats de mineurs de deux comtés d'Angleterre, le Northumberland et le Durham, qui avaient obtenu dans les années 80 du XIXe siècle ― au moyen de transactions avec les patrons ― la journée de 7 heures pour les ouvriers qualifiés du fond, et qui, par la suite, pendant de nombreuses années, s'opposèrent à l'introduction de la journée de 8 heures pour tous les ouvriers anglais.
  10. ↑ Lénine a en vu le chapitre VII de l'œuvre de Karl Marx Le 18-Brumaire de Louis Bonaparte. (K. Marx, F. Engels, Œuvres choisies en deux volumes, Editions du Progrès, Moscou 1964, tome I, p. 341-356).
  11. ↑ Il s'agit de l'œuvre de Karl Marx La guerre civile en France (K. Marx, F. Engels, Œuvres choisies en deux volumes, Editions du Progrès, Moscou 1964, tome I, pp. 558-559).
  12. ↑ Voir V. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, t. 5, p. 392. (N.R.)
  13. ↑ Ibid., pp. 479-486, 463-478, 494-504. (N.R.)
  14. ↑ Voir le présent tome, pp. 458-474. (N.R.)
  15. ↑ Makhov, pseudonyme du menchevik D. Kalafati ; Kostrov, pseudonyme du menchevik N. Jordania.
  16. ↑ On appelait khizani les paysans sans terre de Géorgie, depuis longtemps installés sur les terres des grands propriétaires fonciers dans des conditions contractuelles particulières. Formellement, les khizani n'étaient pas des serfs, ils jouissaient de la liberté personnelle, mais ils restaient pour toujours des fermiers privés de droits. La réforme paysanne de 1861 ne fut pas étendue aux khizani : ils restèrent comme avant dans une complète dépendance à l'égard des propriétaires fonciers, qui se mirent à augmenter les redevances et à reprendre les terres occupées par les khizani. L'institution des khizani fut supprimée après la Révolution d'Octobre.
    On appelait paysans temporairement redevables ceux des anciens serfs qui, après l'abolition du servage en 1861, furent obligés de fournir des prestations en argent ou en travail jusqu'au moment où ils commenceraient à racheter leur lot au propriétaire foncier. Une fois conclu l'accord de rachat, le paysan cessait d'être temporairement redevable pour passer dans la catégorie de paysan propriétaire.
    Le IIe Congrès du P.O.S.D.R., sur la proposition de Lénine, compléta la partie agraire du programme du parti par la revendication de la « remise en propriété aux paysans du Caucase des terres dont ils jouissent en tant que temporairement redevables, khizani, etc. »
  17. ↑ organisations libres. (N.R.)
  18. ↑ Brucker, pseudonyme de L. Makhnovetz, par la suite passa aux mencheviks.
  19. ↑ Voir V. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, t. 5, p. 470. (N.R.)
  20. ↑ Lénine prononça le discours sur la question des élections à la rédaction de l'Iskra à la 31e séance du IIe Congrès. Lors de l'adoption du procès-verbal de cette séance à la 35e séance du Congrès, une modification fut apportée au texte du discours de Lénine, avec l'accord de celui-ci. Le début du discours, depuis : « Camarades, le discours prononcé par Martov était si étrange que je me vois obligé de m'élever énergiquement contre sa façon de poser la question... » jusqu'à : « ... témoigne simplement d'une stupéfiante confusion des notions politiques », a été supprimé et remplacé par les mots suivants :
    « Je demande au Congrès la permission de répondre à Martov.
    Le camarade Martov a dit que le vote en question avait mis une tache sur sa réputation politique. Faire des élections et ternir une réputation politique sont deux choses qui n'ont rien de commun. (Cris dans la salle : « ce n'est pas vrai ! c'est faux ! » Plékhanov et Lénine protestent contre ces interruptions. Lénine demande aux secrétaires d'inscrire dans le procès-verbal que Véra Zassoulitch, Martov et Trotski l'ont interrompu, et il demande d'inscrire également combien de fois ils l'ont interrompu.) »
    Dans le présent volume, le discours de Lénine est reproduit tel que Lénine l'avait écrit et prononcé au Congrès.
  21. ↑ Au cours des travaux du Congrès, cette question est devenue le 18e point de l'ordre du jour. (N.R.)
  22. ↑ Ordre du jour. (N.R.)