Dans l’Ouest

De Marxists-fr
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J’ai dû, l’autre jour, pour une fête scolaire, aller à Angers. Quelle intéressante et charmante ville, riche en souvenirs et en œuvres d’art ! C’est d’abord le vieux château fort qui, de ses tours décapitées, domine la mairie. Il a été commencé par les Romains, après la défaite du chef gaulois Dumnacus aux Ponts de Cé. Il a été définitivement établi par la royauté française mettant le pied en Anjou. Il a tenu sous la voûte basse de son cachot le cardinal La Balue et Fouquet. Enfin, il a permis aux bleus d’arrêter le mouvement vendéen et de sauver un moment, dans l’Ouest, la Révolution française. Toute notre histoire tient dans ces puissantes murailles.

Puis, c’est l’hospice à ogive anglaise, aux nervures s’épanouissant des colonnes comme les nervures d’une plante exotique. Il a été bâti par un Plantagenet, et la vieille lutte de la France et de l’Angleterre revient à l’esprit. L’évêché, avec son antique salle synodale aux arceaux romans, à la cheminée crénelée, rappelle la vieille puissance à la fois civilisatrice et militaire de l’épiscopat. Puis, c’est la Renaissance, avec ses logis seigneuriaux si élégants, avec ses maisons de bois sculptées, à tous les angles, à toutes les saillies, à tous les cadres, de charmantes fantaisies, et ses solides logis bourgeois du quinzième et du seizième siècles, où des marchands cossus cherchaient le repos et se frottaient d’art pour frayer avec la fine noblesse des bords de la Loire. Et, comme pour prolonger jusqu’à nos jours cette délicieuse tradition artistique du pays angevin, quand vous avez vu à la Préfecture les arceaux en profondeur d’une vieille abbaye, merveilleusement ouvragés, à la fois délicats et mystérieux, la grille élégante et simple de l’abbaye de Fontevrault qui rappelle le haut goût que mêlaient les abbesses aux fantaisies de leur vie joyeuse, vous pouvez y admirer encore des panneaux festonnés et sculptés par le père de David d’Angers.

Le plafond et le foyer du théâtre ont été peints par Lenepveu, artiste d’Angers, qui a peint le plafond de l’Opéra. Enfin, le musée enferme des choses exquises : il y a des fruits de Vélasquez, vraiment merveilleux ; une jeune femme en prière de Vanloo ; un enfant de Murillo, dont la figure joyeuse et douce contraste avec le mendiant du Louvre ; une fillette de Greuze, qui n’est pas alanguie et mièvre comme la plupart de ses sœurs ; il y a, dans sa grâce, un peu de sève et de vie. Je me suis arrêté longuement devant un inimitable Silène de Rubens : il est ivre, et deux Faunes, sortis des profondeurs du bois, le soutiennent et l’emmènent en riant ; son corps gras et blanc semble vraiment, suivant le mot de Virgile, enflé d’un vin choisi ; sa tête, légèrement inclinée, sourit avec une sorte de malice heureuse. On sent que son corps, si plein et si gras, est resté alerte et que, dans sa tête, où fermente une douce ivresse, pourraient s’allumer soudain et jaillir en éclairs les grandes chansons inspirées sur l’origine du monde et de la vie, sur cette fermentation première des choses qui ressemble, elle aussi, à une ivresse.

Mais ce qui captive le plus, c’est la collection à peu près complète des œuvres de David d’Angers. Quelle variété et quelle largeur ! et, dans cette œuvre même, il est impossible de ne pas s’attacher longuement à ces têtes de paysans vendéens qui ont combattu avec Cathelineau, Bonchamp et Charette, et que David a crayonnées. Toute l’histoire du mouvement vendéen est dans ces figures de paysans, fines, sévères et tristes.

David, qui savait si bien comprendre et traduire l’enthousiasme, n’a animé ces figures d’aucun rayon chevaleresque. Et, à vrai dire, ces paysans de la Vendée furent des héros, mais non point des chevaliers. Ce n’est pas surtout par dévouement à leur noblesse décimée, à leurs curés proscrits qu’ils se soulevèrent. Ils étaient troublés, par la conscription, par un culte nouveau, par les hurlements de la démagogie, dans leurs habitudes séculaires, et ils opposaient simplement à l’héroïsme enthousiaste de la Révolution l’héroïsme fier, mais sobre et un peu sec, de la résistance paysanne. Ils défendaient leurs traditions et leurs coutumes beaucoup plutôt qu’une idée, ils se défendaient plutôt qu’ils ne défendaient leurs maîtres et leurs pasteurs. Il n’y avait point à vrai dire, entre les paysans et leurs seigneurs, cette communication, cette pénétration de vie que la légende a imaginée et qui, seule, eût pu donner un tour chevaleresque au mouvement vendéen.

Ce que l’on peut observer aujourd’hui éclaire singulièrement le passé. Vous avez vu tout à l’heure la merveilleuse floraison artistique du pays angevin : eh bien ! si vous prenez la masse de la population, il n’en est guère de moins artiste. Il y a, à Angers, un orchestre de premier ordre qui donne des concerts renommés ; il a essayé ces concerts populaires qui réussissent si bien à Paris : le peuple n’y est point venu. Les autres manifestations de l’art le laissent aussi indifférent. L’art a donc été là le produit d’une civilisation aristocratique ; il a été alimenté par les belles fortunes, les loisirs, l’esprit raffiné, le goût du luxe et des fêtes des gentilshommes des bords de la Loire. Il n’a point pénétré jusqu’aux couches profondes. Le peuple des campagnes et des villes est resté à l’état de clientèle ignorante, indifférente et asservie, et ce que le paysan vendéen a défendu, ce sont les mœurs propres qu’il s’était faites dans sa longue vie de client.

Aussi, lorsqu’on voudra agir, au point de vue politique, sur l’esprit des populations rurales de l’Ouest, il faudra tout d’abord écarter cette légende d’une sorte d’attachement traditionnel et généreux du peuple à la noblesse. C’est là une fiction qui n’a pas seulement faussé l’histoire, mais qui fausserait encore l’action républicaine dans les régions de l’Ouest.

J’avais besoin de ce point de départ historique pour bien définir l’état politique présent de l’Ouest et les moyens d’action qui y conviennent à notre parti. Comme il importe beaucoup au parti républicain tout entier, dans la France tout entière, d’arracher enfin à la réaction sa plus forte citadelle, comme il y a d’ailleurs des fragments d’Ouest disséminés dans notre Midi, je vous demanderai la permission de revenir dans huit jours, et pour la dernière fois, sur ce sujet.

La politique dans l’Ouest[modifier le wikicode]

« La Dépêche » du dimanche 21 avril 1889

L’autre jour, à Angers, je demandais : « Mais comment se fait-il donc que l’Ouest soit resté à l’écart du mouvement politique du reste de la France et qu’il ait nommé des réactionnaires, même en 1881, alors que le pays presque tout entier nommait des républicains ? Je le comprends pour la Bretagne : elle n’a pas été occupée par les Romains ; elle n’a pas été assimilée par eux ; elle n’a pas connu les siècles de civilisation gallo-romaine qui ont unifié moralement et policé le reste de la Gaule ; elle est restée isolée dans ses traditions locales et dans sa langue. Mais vos départements de Maine-et-Loire, de la Loire-Inférieure, etc. ? On y parle le français ; ils sont à soixante-dix lieues de Paris. La civilisation romaine, puis l’autorité royale s’y sont installées. Ils sont assis sur un grand fleuve que remontent les vaisseaux du monde entier. Ils n’ont point de fanatisme. D’où vient donc leur immobilité politique ? » — Et tout le monde me répondait : « C’est parce que la grande propriété est restée maîtresse de l’Ouest. »

Mais pourquoi la grande propriété n’a-t-elle pas été entamée dans l’Ouest comme ailleurs ? J’en vois, pour ma part, deux raisons.

La première est la fertilité aisée de la terre. Là où la terre est pauvre, là où elle ne vaut guère que par le travail incessant et créateur de l’homme, elle parvient vite aux mains du paysan ; lorsqu’elle a une grande richesse et une grande fécondité naturelle, quand ce n’est pas, pour ainsi dire, le travail qui la crée, elle a, indépendamment de ce travail, un très haut prix, et le paysan ne l’acquiert pas. Prenez la Champagne pouilleuse : elle appartient presque tout entière à de petits propriétaires. Prenez au contraire la Champagne grasse : elle est presque tout entière aux mains de gros propriétaires et de capitalistes.

Mais cette raison ne suffirait pas. Ce qui explique mieux que tout le reste la survivance dans l’Ouest de la grande propriété et des grandes influences territoriales, c’est l’antique et fine culture d’esprit des gentilshommes de la vallée de la Loire. La plupart des nobles et des hobereaux de province, quand ils ne furent plus des soldats, quand la fin des guerres civiles et religieuses du seizième siècle leur eut fait tomber l’épée des mains, apparurent ce qu’ils étaient au fond, c’est-à-dire des rustres. Il suffit, pour comprendre la différence intellectuelle qui séparait la plupart d’entre eux de la noblesse de la vallée de la Loire, de comparer leurs castels vulgaires et grossiers à la merveilleuse collection des châteaux de la Loire. Dès lors, cette noblesse provinciale inculte se divisa en deux parties : l’une resta dans ses terres, s’engourdit dans son ignorance et sa présomption, tandis que la bourgeoisie s’éclairait, s’animait et montait. L’autre, attirée par Louis XIV, se précipita à la cour, s’éblouit aux splendeurs inconnues du Louvre et de Versailles, attrapa tant bien que mal un peu d’élégance et de savoir mondain, et, pleine de dédain pour les mœurs grossières qu’elle avait laissées sous le toit paternel, perdit tout désir d’influence et, par suite, toute influence dans les provinces. C’est ainsi que la rustrerie paresseuse et lourde de ceux qui restaient, la fatuité et la frivolité de ceux qui étaient partis annulèrent presque, dans beaucoup de provinces, l’influence territoriale de la noblesse.

Au contraire, les gentilshommes des bords de la Loire avaient été civilisés et cultivés avant la cour elle-même ; ils étaient certainement plus raffinés que beaucoup des compagnons de Henri IV. Leurs châteaux étaient contemporains des plus fines parties du Louvre, bien antérieurs au palais de Versailles. Aussi ne se perdirent-ils pas dans la splendeur royale. Ils n’étaient pas, comme les autres hobereaux, des mouches condamnées à danser éternellement dans un rayon du soleil royal ; ils ne dédaignaient pas leur province, car ils y retrouvaient des chefs-d’œuvre, des traditions de vie élégante, de beaux entretiens. Ils s’y sentaient, non en exil, mais dans leur naturelle patrie ; et, en même temps qu’ils fournissaient à la royauté, au seizième et au dix-septième siècle, des diplomates avisés, ils ne dédaignaient pas d’administrer leurs grands domaines, d’entrer parfois, avec une bienveillance quelque peu hautaine mais agissante, dans le détail de la vie des paysans.

Certes, comme je l’ai indiqué l’autre jour, il n’y avait point, entre leurs paysans et eux, communication d’intelligence et de vie, mais le seigneur était amené, par le goût même qu’il avait pour ses domaines et par la vivacité de son esprit, à s’occuper un peu des menues affaires, des petits intérêts domestiques de ceux qui travaillaient pour lui.

C’est donc, je le crois, une certaine supériorité d’intelligence, de culture aristocratique et d’activité locale qui a maintenu dans cette partie de l’Ouest l’influence territoriale de la noblesse.

Cette influence est très grande aujourd’hui. Quand les dames de la bourgeoisie vont faire une emplette dans un magasin, la marchande leur dit : « Prenez donc ceci ; madame une telle, qui est noble, l’a trouvé très bien. » Seulement, ce régime de protection et de clientèle est tellement en contradiction avec l’état de choses et l’état de pensée sorti de la Révolution française, qu’il ne peut se maintenir sans une continuelle tyrannie. Cette tyrannie a beau être voilée pour les paysans par quelques attentions, par quelques menus services, elle les irrite et les indispose sourdement. Ils ne peuvent pas user librement de leur bulletin de vote ; ils sentent, dans le choix des maîtres de leurs écoles, dans la direction même de l’enseignement, un calcul systématique ; ils ne peuvent pas toujours choisir pour leurs enfants la carrière qu’ils voudraient.

L’école normale d’instituteurs d’Angers se recrute avec peine ; il faut y appeler des élèves d’autres départements : c’est que, en Maine-et-Loire, les familles de paysans qui y destinent leurs enfants sont vexées et inquiétées. De plus, le paysan n’a pas l’espoir d’arriver à acquérir la terre, parce que les familles nobles ne veulent pas se dessaisir du sol, c’est-à-dire de la puissance. Quand elles ont épuisé leur fortune en fêtes ou en folies, elles se refont par de beaux mariages dans le monde industriel ; et les ouvriers des raffineries de sucre de Paris, des filatures de coton du Nord travaillent pour maintenir les paysans de l’Ouest dans un vasselage indéfini.

Ce n’est pas sur les paysans seulement que s’exerce la tyrannie des châtelains. Il y a quelques années, quand la République fêta pour la première fois le 14 juillet, tous les marchands d’Angers furent avisés que ceux qui arboreraient un drapeau perdraient leur clientèle noble, c’est-à-dire la meilleure. Un moine, le Père Ludovic, a dressé un catalogue imprimé des maisons spécialement recommandées, c’est-à-dire des maisons ou pieuses ou hypocrites ; les autres sont ruinées d’avance.

C’est que, partout, dans l’Ouest, le despotisme féodal et le despotisme clérical s’appuient l’un l’autre. Le seigneur comprend que la docilité des vassaux doit être entretenue par le curé, et le curé comprend que la docilité des fidèles doit être garantie par le seigneur. Il y a là une société mutuelle d’asservissement humain. Et ces deux influences oppressives sont si bien entrelacées qu’il est impossible de déraciner l’une si on ne s’applique pas en même temps à déraciner l’autre.

La République a essayé, dans l’Ouest comme partout, d’émanciper les intelligences par l’enseignement laïque ; elle a voulu, là comme ailleurs, donner aux enfants du peuple la notion de la liberté et du devoir ; elle a voulu développer en eux, par le libre exercice de l’intelligence, ce sentiment de la dignité humaine, de la valeur de l’esprit, qui fournira aux hommes, mieux que les dogmes surannés, de hautes lumières sur l’origine de la vie et la destinée humaine. Mais ce libre enseignement est sans cesse comprimé, étouffe et, peu à peu, rayé des âmes par l’oppression cléricale et seigneuriale.

Que faut-il faire, alors ? Faut-il renoncer à l’émancipation des esprits et des consciences ? Non, certes; mais il faut la compléter, l’assurer par l’émancipation simultanée du travail. Vous n’émanciperez pas les paysans, au point de vue intellectuel, si vous ne les émancipez en même temps au point de vue social.

C’est pourquoi je trouve que la politique exposée, l’autre jour, par M. Jules Ferry dans un éloquent discours contient une erreur grave. Il dit que la République doit se borner maintenant, et pour de longues années sans doute, à défendre le terrain conquis. — Si elle n’avance pas, elle reculera ; si elle ne renforce pas l’œuvre scolaire par l’œuvre sociale, l’œuvre scolaire elle-même disparaîtra.

L’autre jour, un homme très avisé d’esprit, très pratique, qui n’est pas un politicien mais un administrateur, me disait : « Avec quatre ou cinq jeunes gens sachant parler un peu et développant sans violences, selon la prudence et la justice, le thème de la terre au paysan, l’Ouest serait retourné en quelques mois. »

Ainsi, dans les pays même de réaction invétérée, ce n’est point par la timidité défensive, c’est par la vigueur offensive et la hardiesse des idées que nous délogerons nos adversaires de leurs derniers retranchements . Tandis que la politique des faux-fuyants varie suivant les milieux, la politique de justice et de dignité humaine est une ; elle peut s’appliquer à la France tout entière et soulever dans un même élan, à travers toutes les diversités provinciales, l’unanimité des cœurs droits.