Contre la cherté de la vie

De Archives militantes
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Quelques semaine avant sa mort, le citoyen Paul Lafargue adressait à la Commission administrative du Parti socialiste un projet de résolution à propos du problème de la cherté de la vie et de la campagne que le Parti allait entreprendre. Pour honorer la mémoire du militant du socialisme international que fut Paul Lafargue, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de faire paraître ici ce qui fut pour ainsi dire son dernier écrit, son dernier acte public. C'est un document historique. (La Revue Socialiste)

Je crois que la première mesure à demander comme palliatif à la crise des vivres, serait la suspension des droits de douane et des impôts sur les matières alimentaires (pain, viande café, sucre, etc.) ainsi que le porte la résolution du Bureau International ; mais il faut en même temps faire une campagne pour la révision des baux de fermages, majorés grâce aux tarifs douaniers, lesquels n'ont pas profité aux fermiers et aux métayers mais aux propriétaires qui s'en sont servi pour élever le louage de la terre et augmenter la rente foncière.

Les petits propriétaires, qui consomment leur récolte, ne tirent aucun avantage des droits d'entrée ; ceux qui ne produisent pas suffisamment pour leur nourriture et le prolétaire agricole, ainsi que les ouvriers des villes, subissent la surcharge que la douane met sur leur consommation.

Bien que l'on dise que la demande de la suspension des droits douaniers nuirait à notre propagande dans certains milieux propriétaires et fermiers, nous ne devons pas hésiter à entrer dans le mouvement international contre la politique douanière des agrariens et ne pas suivre l'exemple des députés socialistes d'Italie et des chefs du syndicalisme, qui pour ne pas choquer le fol entraînement des foules, sont devenus des chauds partisans de la guerre contre la Turquie, qui heureusement ne se fera pas qu'avec des balles, mais avec des notes et des pourparlers diplomatiques ; c'est peut-être pour cela que ces farceurs d'Italiens sont enthousiastes pour cette guerre.

Il faut, je crois, soutenir le projet ministériel qui accorde aux municipalités le droit d'établir des boucheries et des boulangeries, auxquelles il faudrait ajouter des crèmeries pour la fourniture du lait.

Le grand commerce n'en veut pas entendre parler, pour des raisons très compréhensibles. Les municipalités entreprenant l'approvisionnement des villes, par le seul fait qu'elles seraient les plus gros acheteurs, influeraient sur le prix de vente. Elles n'exploiteraient pas les producteurs des campagnes, comme le font les gros commerçants ; au contraire elles les aideraient par des avances qui seraient remboursées en nature ; elles donneraient dans les meilleurs conditions le crédit agricole. Elles ne se borneraient pas à ouvrir quelques boulangeries, boucheries et crèmeries pour régulariser les prix ; elles approvisionneraient le commerce de détail dans de meilleurs conditions que ne le fait le commerce en gros.

Les boutiquiers, n'étant pas lésés, accueilleraient au contraire avec joie cette municipalisation du commerce des denrées alimentaires, comme le demande la résolution de Saint-Quentin, qu'il serait bon de faire connaître.

La crise des vivres, intensifiée par de mauvaises récoltes, ne disparaîtra pas avec de meilleures moissons, car elle est engendrée par des causes permanentes, dont la principale est la diminution de la valeur d'achat de l'or, à cause de l'abaissement du coût de sa production, par conséquent on ne peut espérer la résoudre par ces réformes qui cependant atténueront ses terribles effets sur la classe ouvrière.

Le socialiste, ainsi que le recommande le Manifeste communiste, doit prendre part à tous les mouvements qui agitent la population pour mettre au premier plan la résolution du socialisme international : socialisation des moyens de production et d'échange.