Contre l'opportunisme de droite et l'inopportunisme de gauche

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Le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste, élargi par l'adjonction d'une grande partie des délégués au troisième Congrès Communiste mondial, et siégeant en véritable Congrès, a consacré trois longues séances de délibérations à la situation du Parti Communiste Français.

La délégation française, qui sait les défauts et les faiblesses de son parti, s'attendait à des critiques. Les critiques n'ont pas manqué. Elles ont été présentées successivement par les délégués des Jeunesses Communistes françaises, du Parti hongrois, du Parti luxembourgeois, dès deux Partis allemands, du Parti belge. Par contre, ce à quoi ne s'attendait pas la délégation française, c'est à l'intervention des militants les plus éminents de l'Internationale Communiste, réfutant les détracteurs du Parti français et facilitant ainsi singulièrement la tâche de notre délégation. Les discours de Trotsky et de Lénine détruisirent aisément tout ce que les critiques contenaient d'irréfléchi, tout en retenant justement ce qu'elles contenaient de fondé. Les interventions de Zinoviev et de Radek ont mis les choses au point, en termes qu'aucun membre du Parti français ne pourrait contredire. Nos camarades Loriot, Vaillant-Couturier, Delagrange[1] et Julien ayant apporté tous les renseignements de faits désirables, le Comité Exécutif a été mis à même d'apprécier en pleine connaissance de cause le mouvement communiste français. L'opinion de l'Internationale Communiste à l'égard de la situation en France et du rôle de notre Parti sera exprimée clairement, comme l'Internationale Communiste sait s'exprimer, dans une lettre au Parti français que rédigera une Commission comptant quatre de nos délégués : Loriot, Vaillant-Couturier, Tommasi[2] et le signataire de cet article, et six membres de l'Exécutif : Trotsky, Zinoviev, Thalheimer, Bela Kun, Gennari[3] et Valetsky[4]. Cette opinion a déjà été traduite par Radek dans son discours devant le Comité Exécutif en une excellente formule : pas d'opportunisme de droite, mais pas d'inopportunisme de gauche.

L'opportunisme de droite n'a pas encore disparu de notre Parti, qui ne s'en délivrera que par un effort constant d'auto-critique et par un entraînement progressif à la lutte de classe ouverte. Nous savions bien, — et nous l'avons dit à plusieurs reprises, — que le Parti français ne se transformerait pas du jour au lendemain en Parti Communiste. Un héritage d'idéologie démocratique, de mœurs parlementaires, que nous tenons de l'ancienne tradition et des anciens dirigeants du Parti, pèse sur nous et alourdira longtemps notre marche. Mais que nous ayons la volonté de nous en délivrer, que nous soyons résolus à imprégner le Parti d'un esprit nouveau, que nous nous appliquions à mettre en pratique les thèses de notre Internationale et, le cours inévitable des événements aidant, il se créera en France un Parti Communiste à la hauteur de sa mission.

L'Internationale n'attend pas de nous autre chose que notre travail pour élever le Parti au degré de capacité combattante que les circonstances historiques exigent de l'ayant-garde du prolétariat. Elle ne nous assigne aucun but inaccessible, ne nous impose aucune tâche impraticable : elle réclame, et avec raison, notre opposition multiforme au principe bourgeois, aux institutions bourgeoises, aux conceptions bourgeoises. Ce sont les conditions économiques, et non l'Internationale, qui nous commanderont de délaisser les armes de la critique pour recourir à la critique par les armes, c'est-à-dire qui nous imposeront l'offensive révolutionnaire contre le régime capitaliste.

L'inopportunisme de gauche n'est pas encore apparu dans notre Parti comme tendance organique, présentant un programme ou préconisant des méthodes définis comme le font ces « gauches d'Allemagne ou d'Angleterre que Lénine a si sévèrement et justement critiquées dans un livre fameux. Mais à défaut de véritable tendance « gauche » dans le Parti, nous avons la propension à l'action irréfléchie de nos Jeunesses qui ne proposaient rien moins, à l'occasion de la mobilisation de la classe 19, que de décréter inopinément la grève générale et l'insurrection. La magistrale leçon de marxisme donnée par Trotsky à nos jeunes camarades présents aux réunions du Comité Exécutif les a instruits d'autant mieux qu'ils ne demandaient qu'à apprendre.

Trotsky a clairement démontré que le mot d'ordre d'insoumission, le Ne partez pas, adressé à la classe 19 par le Parti français s'il avait suivi l'inspiration des Jeunesses, aurait équivalu au signal de la révolution, le refus d'obéissance aux décrets de l'Etat comportant comme corolaire inévitable la lutte armée. Or, les conditions essentielles favorables à un mouvement révolutionnaire existaient-elles au moment où le Parti eût lancé l'appel au combat décisif ? Il serait puéril de le prétendre et aussi bien, la démonstration de Trotsky n'a-t-elle pas été contestée par nos jeunes camarades. Le Parti eut donc raison de résister à leurs suggestions. Mais il reste que le Parti eut tort de rester silencieux au moment où le prolétariat attendait de lui des mots d'ordre. Etre impuissant à entreprendre une action révolutionnaire n'implique pas l'incapacité de prendre une position révolutionnaire, une attitude communiste. Notre Parti se montre trop souvent inapte à improviser rapidement sa riposte aux manifestations essentielles de la politique capitaliste et impérialiste. Il lui a manqué jusqu'ici l'entraînement, la maturité politique qui feront de lui le guide qualifié et sûr du prolétariat agissant. Mais nous croyons qu'il doit vite acquérir, dans l'époque d'activité et de lutte intenses que nous vivons, et en bénéficiant des expériences accumulées déjà par l'Internationale Communiste, le sens politique nécessaire pour opposer à la stratégie des forces capitalistes une tactique clairvoyante des forces prolétariennes.

Les critiques formulées par divers délégués internationaux devant le Comité Exécutif élargi étaient déjà familières aux délégués français : ne les avions-nous pas fréquemment exprimées nous-mêmes, n'avions-nous pas échangé entre membres du Comité Directeur et entre délégués au Congrès des appréciations sévères de tel ou de tel autre aspect de notre activité communiste ? Nous connaissons autant que quiconque nos défauts et nos erreurs. Mais nous savons mieux que quiconque les origines, les causes de ces faiblesses. Nous les avons expliquées à nos interlocuteurs au cours de ces discussions du Comité Exécutif qui ont été profitables à tous.

L'étude de la situation économique et politique en Allemagne, en Italie, en Tchéco-Slovaquie, l'examen de l'attitude des partis communistes dans ces pays, ont suscité des controverses aussi ardentes, des critiques aussi vives, des défenses aussi passionnées que celles qui furent provoquées par la discussion consacrée au Parti français. Les charlatans réformistes ne comprendront jamais ces méthodes de critique réciproque et d'auto-critique qui sont de règle dans l'Internationale Communiste pour le plus grand intérêt du mouvement ouvrier.

La révolution prolétarienne se critique elle-même, et la contre-révolution prétend s'approprier ses critiques salutaires pour en faire des commentaires venimeux. Mais l'élite du prolétariat saura discerner ce qui différencie des diatribes contre-révolutionnaires la critique révolutionnaire. Et le Parti Communiste français, n'en déplaise aux Bourtzev[5], aux Longuet et aux Merrheim, saura faire son profit des travaux du Troisième Congrès communiste mondial et tirer des résolutions prises, des armes nouvelles pour aborder de nouvelles luttes, préludant aux grands combats.

Boris SOUVARINE.

P. S. — Cet article était écrit depuis plusieurs jours quand, la fièvre des discussions étant apaisée, il fut décidé, au lieu de l'envoi d'une lettre au Parti français, de prendre de courtes résolutions attirant l'intention de notre Comité Directeur sur les améliorations immédiatement réalisables dans la tactique de notre Parti. La Commission dont il est parlé plus haut s'est donc dissoute avant d'avoir eu à travailler et c'est l'Exécutif lui-même qui se prononcera.

  1. Marcel Delagrange, maire de Périgueux de 1921 à 1925, évoluera plus tard vers le fascisme.
  2. Joseph Tommasi (1886-1926).
  3. Egidio Gennari (1876-1942).
  4. Henryk Walecki, pseudonyme de Maksymilian Horwitz (1877-1937), membre du PPS puis du Parti Communiste Polonais. Arrêté et exécuté en 1937 par le NKVD.
  5. Vladimir Bourtsef (1862-1942), journaliste, populiste avant la révolution de 1917, puis soutien de Koltchak et Dénikine.