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Comment la Russie soviétique a vaincu l’Allemagne impériale
| Auteur·e(s) | John Silas Reed |
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| Écriture | janvier 1919 |
Maintenant que l’Allemagne impériale est renversée, on nous dit par la presse capitaliste de tous les pays que ce sont les armées alliées qui ont accompli cela. La pression des armes alliées supérieures a sans aucun doute brisé la puissance de l’offensive allemande à l’Ouest, mais c’est tout. Mais c’est la Russie soviétique qui a vaincu l’Allemagne impériale.
Il y a deux mois, notre gouvernement nous avertissait que la guerre pourrait durer cinq années de plus. Au plus fort de la retraite allemande, l’ « Army and Navy Journal » et les experts militaires du « New York Tribune » et du « London Times » soulignaient que les armées allemandes se repliaient en parfait ordre, selon des plans stratégiques bien élaborés. Lorsque les armées alliées entrèrent à Lille, elles n’étaient même pas en contact avec l’arrière-garde allemande. L’Allemagne aurait pu défendre ses frontières presque indéfiniment…
Ce ne furent pas les armées alliées qui brisèrent le moral des Puissances Centrales, mais autre chose, quelque chose d’interne. Il est généralement admis que l’Allemagne avait suffisamment d’hommes, suffisamment d’armes, et même de la nourriture… Pourquoi ne pouvait-elle pas répondre à l’appel à l’aide de la Bulgarie ? Et à celui de l’Autriche ? Parce qu’en Allemagne même, au cœur de la plus grande machine militaire de l’histoire, se trouvait un ennemi plus puissant que les Alliés : le soulèvement du prolétariat.
Le gouvernement impérial allemand, la bourgeoisie allemande, ont préféré se rendre aux nations bourgeoises de l’Ouest, qui respectent la propriété privée, plutôt que de faire face à la révolution sociale… Même maintenant, comme la bourgeoisie russe avant eux, ils font appel aux Alliés pour obtenir de l’aide contre leur propre classe ouvrière « rouge »…
Effets de l’offensive de Galicie
En juillet 1917, après trois mois d’inaction, les armées russes reçurent l’ordre d’avancer en Galicie. Durant ces mois, il y avait eu une fraternisation presque continue sur le front de l’Est. Les armées allemandes se démoralisaient ; des régiments entiers refusaient de tirer sur les lignes russes, étaient réorganisés, et de nombreux soldats fusillés. L’alarme régnait dans toute l’Allemagne. Mais l’offensive de Galicie brisa le charme. Rien n’aurait pu être plus bienvenu pour le haut commandement allemand. À Stockholm, en août, je vis une lettre écrite par Rosa Luxemburg à une amie :
« Ainsi, vous autres Russes avez brisé la paix ! La révolution russe était tout pour nous aussi. Tout en Allemagne vacillait, s’effondrait… Pendant des mois, les soldats des deux armées avaient fraternisé, et nos officiers étaient impuissants… Puis soudain, sans un mot d’avertissement, les Russes ont tiré sur leurs camarades allemands ! Après cela, il fut facile de convaincre les Allemands que la paix russe était un mensonge. Hélas, mes pauvres amis ! L’Allemagne va vous détruire maintenant, et pour nous revient le sombre désespoir… »
C’est à cause de cela que l’avance allemande sur Riga fut si efficace, bien qu’il n’y ait eu aucun combat dans ce secteur depuis avril… Cependant, lorsque le Comité d’Armée de la 12 e Armée évacua la ville, des soldats circulèrent sous le bombardement, affichant sur tous les murs et espaces ouverts cette proclamation :
« Soldats allemands !
Les soldats russes de la 12 e Armée attirent votre attention sur le fait que vous menez une guerre pour l’autocratie contre la révolution, la liberté et la justice. La victoire de Guillaume sera la mort de la démocratie et de la liberté. Nous nous retirons de Riga, mais nous savons que les forces de la Révolution finiront par se révéler plus puissantes que la force des canons. Nous savons qu’à terme votre conscience surmontera tout, et que les soldats allemands, avec l’Armée révolutionnaire russe, marcheront vers la victoire de la liberté. Vous êtes actuellement plus forts que nous, mais votre force n’est que de la force brute. La force morale est de notre côté. L’Histoire dira que les prolétaires allemands sont allés contre leurs frères révolutionnaires, et qu’ils ont oublié la solidarité internationale de la classe ouvrière. Ce crime, vous ne pouvez l’expier que par un seul moyen. Vous devez comprendre vos propres intérêts et en même temps les intérêts universels, et tendre toute votre immense puissance contre l’impérialisme, et aller main dans la main avec nous ; vers la vie et la liberté ! »
Un mois plus tard, la mutinerie éclata dans la flotte allemande à Kiel. Les marins des cuirassés russes dans la Baltique, réunis en assemblée, envoyèrent cette salutation :
« Les marins révolutionnaires de la flotte de la Baltique… envoient leurs salutations fraternelles à leurs héroïques camarades allemands qui ont pris part à l’insurrection de Kiel. Les marins russes sont en pleine possession de leurs cuirassés. Les Comités de Marins constituent le haut commandement. Le yacht de l’ancien Tsar, l’Étoile Polaire , est maintenant le quartier général du Comité de la Flotte, qui est composé de simples marins, un de chaque navire.
Depuis la Révolution, la Flotte russe est aussi active qu’auparavant, mais les marins russes n’utiliseront pas la flotte pour combattre leurs frères, mais le feront partout pour combattre sous le drapeau rouge de l’Internationale pour la liberté du prolétariat dans le monde entier. »
Les bolcheviks font appel aux travailleurs
Le premier acte de l’insurrection bolchevique en novembre fut d’ordonner à tous les comités de compagnie, de régiment et d’armée sur le front russe de fraterniser avec les Allemands et de conclure des traités d’armistice temporaires immédiats avec les unités militaires qui leur faisaient face.
Dans la nuit du 8 novembre, au Congrès des Soviets, Lénine lut le décret sur la paix, dont une partie disait :
« Adressant cette proposition de paix aux gouvernements et aux peuples de tous les pays belligérants, le gouvernement provisoire des ouvriers et des paysans de Russie s’adresse aussi en particulier aux ouvriers conscients des trois nations les plus avancées de l’humanité et des États plus importants engagés dans la guerre actuelle : Angleterre, France et Allemagne. Les ouvriers de ces pays ont rendu les plus grands services à la cause du progrès et du socialisme : les magnifiques exemples du mouvement chartiste en Angleterre ; une série de révolutions historiques d’une importance majeure réalisées par le prolétariat français ; enfin la lutte héroïque contre la loi d’exception et un long effort de ténacité et de discipline, qui constitue un exemple pour les ouvriers du monde entier, effort tendant à former des organisations prolétariennes de masse en Allemagne. Tous ces exemples d’héroïsme prolétarien et d’initiative historique sont pour nous la garantie que les ouvriers de ces pays accompliront les tâches qui leur incombent aujourd’hui, qu’ils libéreront l’humanité des horreurs de la guerre et de ses conséquences ; que ces ouvriers, par leur activité multiple, décisive, par leur énergie sans réserve nous aideront à mener avec succès jusqu’au bout la lutte pour la paix et, en même temps, la lutte pour l’affranchissement des masses laborieuses et exploitées de tout esclavage et de toute exploitation. »
En même temps, une proclamation aux soldats allemands fut rédigée, imprimée en millions d’exemplaires et non seulement distribué sur la ligne de front mais aussi larguée d’avions à l’intérieur de l’Allemagne. Elle commence ainsi :
« Soldats allemands !
Frères !
Le 25 octobre (ancien style), les ouvriers et les soldats de Saint-Pétersbourg ont renversé le gouvernement impérialiste de Kerensky et placé tout le pouvoir entre les mains des Soviets d’ouvriers, de soldats et de paysans. Un nouveau gouvernement a été constitué par le Congrès pan-russe des Soviets d’ouvriers et de soldats sous le nom de Conseil des commissaires du peuple.
Le programme que ce gouvernement a entrepris de mettre sans délai en œuvre consiste en une proposition de paix démocratique immédiate qui a déjà été soumise aux gouvernements de toutes les nations belligérantes ; au transfert de la totalité des terres arables, des champs et des forêts au bénéfice des paysans et des ouvriers agricoles et à l’instauration du contrôle ouvrier dans le commerce et l’industrie.
Nous avons pris toutes les mesures et n’en laisserons aucune de côté à l’avenir pour porter à la connaissance de tous peuples et de tous les gouvernements belligérants l’intégralité de cette proposition de paix. Nous considérons qu’il est de notre devoir de nous adresser à vous en particulier, en tant que représentants de la nation placée à la tête de la coalition qui mène sur un large front la guerre contre la Russie.
Soldats, frères ! Nous vous demandons de nous soutenir maintenant de toutes vos forces dans la lutte pour la paix immédiate et le socialisme, car c’est le seul moyen d’assurer une paix équitable et permanente aux classes laborieuses de tous les pays et de guérir les blessures infligées à l’humanité par cette guerre, la plus sacrilège de toutes. »
Ceci fut suivi de l’ Appel au peuple travailleur et aux peuples opprimés et meurtris d’Europe , et des textes du décret sur la paix et du décret sur la terre.
Une proclamation imprimée pour les tranchées autrichiennes saluait Friedrich Adler, arrêté pour avoir assassiné un ministre réactionnaire à Vienne, comme l’ « Aigle » ( adler ) de la révolution sociale internationale.
La première semaine de novembre, fut établi au Ministère des Affaires étrangères un Bureau de la Presse, sous Radek, et un Bureau de Propagande Internationale Révolutionnaire, sous la charge de Boris Reinstein, de Buffalo, État de New York, dans lequel je tins brièvement un poste dans la section anglophone. Je fus remplacé par Albert Rhys Williams qui, après le Traité de Brest-Litovsk, devint Commissaire de tout le bureau, alors camouflé sous le nom de Bureau de Littérature Politique.
Nous commençâmes immédiatement la publication d’une série de journaux de propagande quotidiens. Le premier fut en allemand, « Die Fackel » (La Torche), publié à des tirages d’un demimillion par jour et envoyé par train spécial aux Comités Centraux d’Armée à Minsk, Kiev et autres villes, qui, à leur tour, par automobiles spéciales les distribuèrent dans différentes villes le long du front, où un système régulièrement organisé de courriers les apportait aux tranchées de première ligne pour distribution.
Pendant la journée, aux points officiels de fraternisation, des liasses de ces journaux étaient ostensiblement transportées ; et elles étaient toujours confisquées par les officiers allemands. Mais la nuit, le vrai travail de distribution commençait. Dans des endroits isolés, il y avait continuellement des réunions secrètes, lors desquelles les liasses de littérature de propagande étaient remises entre les mains des soldats allemands. À d’autres endroits, les soldats russes enterraient des liasses de journaux, à des endroits convenus, où elles étaient déterrées par les Allemands.
Publication d’un journal illustré
Après environ une douzaine de numéros, le nom de « Die Fackel » fut changé en « Der Völkerfriede » (La Paix des Peuples). À ce moment-là, nous avions des journaux quotidiens en hongrois, tchèque, roumain (pour les régiments transylvaniens) et croate. Williams et moi sortîmê es aussi un hebdomadaire illustré de quatre pages pour les soldats allemands plus simples, moins éduqués, appelé « Die Russische Revolution in Bildern » (La Révolution russe en images). Chaque numéro contenait douze ou quinze photographies d’événements révolutionnaires, avec une légende en dessous de propagande extrêmement élémentaire.
Sous une photo où un ouvrier arrache les aigles impériaux du toit d’un palais, et la foule les brûle, on pouvait y lire :
« Sur le toit d’un palais, un ouvrier arrache l’emblème haï de l’autocratie. Au pied du bâtiment, la foule brûle les aigles. Le soldat explique à la foule que le renversement de l’autocratie n’est que la première étape de la marche de la révolution sociale. Il est facile de renverser l’autocratie. L’autocratie ne repose que sur l’obéissance aveugle des soldats. Les soldats russes ont simplement ouvert les yeux, et l’autocratie a disparu. »
Accompagnant une photographie de soldats se réunissant dans un palais, une légende indiquait :
« Les soldats ont répété à plusieurs reprises : « Ceux qui construisent les palais devraient y vivre ! ». Ici en Russie pour la première fois vous pouvez voir des soldats-ouvriers, dont la sueur et le labeur ont construit ces palais et dont le sang a été versé pour les défendre, jouissant d’un tel palais comme de leur maison. »
Et sous une image de l’Ambassade d’Allemagne à Pétrograd se trouvait ceci :
« Voyez cette grande banderole. Y figurent les mots d’un Allemand célèbre. Était-ce Bismarck ? Était-ce Hindenburg ? Non, c’est l’appel de l’immortel Karl Marx à la fraternité internationale : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Ce n’est pas seulement pour faire joli. Ce sont les ouvriers, les soldats et les paysans russes qui ont levé cette bannière et c’est à vous, peuple allemand, qu’ils adressent ces mêmes paroles que votre Karl Marx a donnés au monde entier il y a soixante-dix ans. Une véritable république prolétarienne a enfin été fondée. Mais cette république ne peut être garantie tant que les travailleurs de tous les pays n’auront pas conquis partout le pouvoir. Les ouvriers, les paysans et les soldats russes enverront bientôt un socialiste comme ambassadeur à Berlin. Quand est-ce que l’Allemagne enverra un socialiste internationaliste dans ce bâtiment de l’ambassade d’Allemagne à Pétrograd ? »
Demandes de citoyenneté russe
Des émissaires furent envoyés pour visiter tous les camps de prisonniers allemands en Russie et en Sibérie et encourager la formation d’organisations socialistes. Pour ce travail, il y avait des hommes qui parlaient allemand, hongrois, roumain, polonais, yiddish, turc, croate, tchéco-slovaque et bulgare. La réponse fut immédiate. À Moscou, par exemple, dix mille prisonniers allemands et autrichiens s’organisèrent selon les orientations bolcheviques et commencèrent une propagande active parmi leurs compatriotes. Des journaux pour les prisonniers, publiés dans leurs propres langues, par leurs camarades prisonniers, surgirent partout en Russie et en Sibérie. L’argent était fourni par le gouvernement soviétique et tout le travail était contrôlé par le Bureau des Prisonniers de Guerre rattaché au Ministère des Affaires étrangères. Ce travail fut si efficace que lorsque les prisonniers furent renvoyés en Autriche et en Allemagne, ils furent confinés pendant trente jours dans des « camps de quarantaine politique », nourris et bien traités, et « rééduqués » avec des promesses gouvernementales, de la littérature patriotique et de la propagande social-démocrate majoritaire.
Des dizaines de milliers de ces prisonniers et déserteurs allemands demandèrent la citoyenneté dans la nouvelle République soviétique. Des milliers s’enrôlèrent dans l’Armée Rouge ; en fait, ce furent les prisonniers allemands et autrichiens qui opposèrent la seule résistance efficace aux armées impériales allemande et autrichienne marchant sur la Russie après Brest-Litovsk… Le Premier Mai 1918, lorsque le Comte von Mirbach, l’Ambassadeur d’Allemagne, regardait le défilé à Moscou, il fut stupéfait de voir une compagnie de soldats allemands marchant avec les troupes soviétiques sous des bannières rouges avec des inscriptions dans leur propre langue.
Une autre branche du travail du Bureau de Propagande était l’accueil des déserteurs, qui traversaient les lignes en un flux continu. Ils avaient toujours des informations intéressantes, ne seraitce que sur l’impact de notre propagande, et sur ce qui intéressait le plus les soldats allemands… Mais parfois ils venaient pour des missions inhabituelles ; je me souviens d’une délégation des troupes allemandes sur l’îêle d’Oesel, qui voulait de la littérature ET DES ORATEURS à rapporter avec eux ! Quelques marins parlant allemand furent renvoyés avec eux, passés en contrebande à travers les lignes en uniformes allemands ; ils restèrent une semaine et convertirent environ mille hommes.
Derrière les lignes allemandes, près de Kovno, se forma à cette époque un camp de mutins, d’environ quinze à vingt mille, selon les récits des déserteurs. Ils refusaient de se battre et déclaraient que si la ligne de front avançait, ils tireraient dessus. Nos délégués traversèrent les lignes pour se rendre à ce camp, avec des informations détaillées sur la Révolution, des copies des décrets et proclamations soviétiques. Juste avant la fin des négociations de Brest-Litovsk, le camp fut détruit par des tirs d’artillerie ; mais le poison s’était répandu.
Rendre publiques les négociations de paix
Pendant les négociations d’armistice et de paix, qui, à l’instance de Trotsky, étaient menées au grand jour, les journaux allemands falsifiaient intentionnellement les comptes-rendus. Le gouvernement soviétique publia quotidiennement la version correcte dans « Der Völkerfriede » , dont les tranchées allemandes étaient inondées. Proclamations, appels, décrets, tous en allemand, exhortant les soldats ennemis à renverser leur gouvernement, à chasser le Kaiser, à déclarer une paix révolutionnaire… Tous les jours ou presque, le général Hoffmann menaçait de rompre les négociations si les troupes russes n’étaient pas sommés de cesser la fraternisation et de s’abstenir d’inciter les troupes allemandes à la révolte. Après la signature de l’armistice aussi, le gouvernement impérial avertit les Soviets que la propagande révolutionnaire était une violation de l’armistice.
À cela, le Conseil des Commissaires du peuple répondit par des excuses et des promesses. Krylenko, le Commandant en chef russe, ordonna publiquement que la propagande cesse et envoya en privé l’ordre aux troupes de redoubler d’efforts.
Le 23 décembre, le gouvernement soviétique adopta le décret suivant :
« Considérant que le pouvoir des Soviets se place sur le terrain de les principes de la solidarité internationale et de la fraternité des travailleurs de tous les pays, que la lutte contre la guerre et l’impérialisme ne peut aboutir au succès complet que si elle est menée à l’échelle internationale, le Conseil des Commissaires du peuple estime nécessaire de venir en aide, par tous les moyens possibles, à l’aile gauche internationaliste du mouvement ouvrier dans tous les pays, indépendamment du fait que ces États se trouvent en guerre contre la Russie, qu’ils se rangent parmi ses alliés ou qu’ils occupent une position neutre. À cet effet, le Conseil des Commissaires du peuple décide d’assigner aux responsables étrangers du Commissariat aux Affaires étrangères une somme de 2 millions de roubles pour les besoins du mouvement révolutionnaire internationaliste. Le Président du Conseil des Commissaires du peuple,
V. OULIANOV (Lénine),
Le Commissaire du Peuple aux Affaires étrangères,
L. TROTSKY. »
En septembre 1918, le Ministère des Affaires étrangères avait sur sa liste de paye soixante-huit agents en Autriche-Hongrie et bien plus encore en Allemagne, ainsi que d’autres en France, Suisse et Italie.
Bien sûr, la plus grande partie de l’attention du Bureau de Propagande Internationale Révolutionnaire était concentrée sur les Puissances centrales. Un magazine hebdomadaire en françaisanglais était prévu, ainsi qu’un hebdomadaire italien, mais ne fut jamais réalisé. Pour un agent dans les pays Alliés, le gouvernement soviétique en avait cinquante en Allemagne et en Autriche.
Les Puissances centrales représentaient le plus grand danger de la Russie soviétique. Il était absolument impossible pour l’Allemagne impériale et la Russie socialiste d’exister côte à côte. L’Allemagne impériale devait être détruite, et rapidement. Mais alors qu’en Allemagne existait l’ennemi le plus sinistre de la Révolution russe, d’un autre côté en Allemagne se trouvait aussi le plus grand allié potentiel de la Russie ; une classe ouvrière bien formée aux fondamentaux de la doctrine marxiste, et mieux organisée que toute autre en Europe.
Cette condition détermina quelque peu la forme de la propagande russe. Elle était toute entière dirigée vers les ouvriers et soldats allemands. Il n’aurait pas suffi de simplement crier contre le Kaiser et les Junkers ; c’est là la manière de la bourgeoisie, pratiqué pendant quatre longues années au nom de la « démocratie » par tous les impérialistes des nations occidentales. Les ouvriers allemands étaient bien trop éduqués pour être dupes. La propagande devait être internationaliste, CONTRE TOUS LES IMPÉRIALISTES BOURGEOIS, avec un accent particulier sur les « traités secrets » et les desseins et actions impérialistes de l’Entente. Mais l’attaque bolchevique contre le Kaiser et les Junkers allemands ne cessa pas, malgré tout…
Dans le premier numéro de « Rabotchi i Soldat » , organe du Soviet de Pétrograd, publié le 31 octobre 1917, apparut le paragraphe suivant :
« Le Kaiser allemand, couvert du sang de millions de morts innocents, veut lancer son armée contre Pétrograd. Appelons les ouvriers, soldats et paysans allemands, qui veulent la paix pas moins que nous, à se lever contre cette guerre maudite ! Cela ne peut être fait que par un gouvernement révolutionnaire, qui parlerait vraiment au nom des ouvriers, des soldats et des paysans de Russie et ferait appel par-dessus la tête des diplomates directement aux troupes allemandes, remplirait les tranchées allemandes de proclamations en langue allemande… Nos aviateurs répandraient ces proclamations dans toute l’Allemagne… »
Ceci était dit une semaine avant l’insurrection bolchevique. Huit jours plus tard, dans un appel aux soldats allemands, le Conseil des Commissaires du peuple proclame :
« Soldats allemands ! Frères ! L’exemple lumineux que vous a donné votre camarade Karl Liebknecht, le plus éminent dirigeant du socialisme international, la lutte opiniâtre que vous menez contre la guerre par votre presse, vos tracts clandestins, vos assemblées et vos grèves – lutte pour laquelle votre gouvernement a emprisonné des centaines et des milliers de vos camarades - ; et , enfin, la révolte héroïque des marins de votre Flotte, tout cela témoigne de manière éclatante que les larges masses de la classe ouvrière de votre pays sont prêtes à engager le combat décisif pour la paix.
Hâtez-vous de nous secourir ! Au nom du gouvernement ouvrier et paysan, nous garantissons que nos soldats ne feront pas un pas en avant si vous prenez résolument en mains le drapeau de la paix, et cela même si une partie de vos forces se dirige vers l’arrière dans votre pays pour y lutter en faveur de cette paix. »
Après Brest-Litovsk, selon les clauses du traité, le Bureau de Propagande Internationale Révolutionnaire fut aboli. Mais le premier acte du nouveau Conseil des Commissaires du peuple fut de réorganiser secrètement ce travail, en nommant un comité non officiel pour le prendre en charge, et en allouant à cet effet vingt millions de roubles.
Des révolutionnaires à l’ambassade de Russie à Berlin
En même temps, Adolphe Joffé fut nommé ambassadeur à Berlin. Dans sa délégation se trouvaient dix propagandistes chevronnés parlant allemand. Ils achetèrent des bicyclettes, avec lesquelles ils commencèrent une tournée systématique du pays, organisant et répandant la parole. Les trois millions de prisonniers russes furent ainsi touchés. Deux de ces courriers furent attrapés et expulsés du pays. Joffé reçu des avertissements répétés du gouvernement allemand, s’excusa à plusieurs reprises, et continua.
Son premier acte dans la capitale allemande fut de hisser sur l’ambassade de Russie le drapeau rouge, portant la devise de la République soviétique : « République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie. Ouvriers de tous les pays, unissez-vous ! » Il refusa de présenter ses lettres de créance au Kaiser et invita à son premier banquet officiel Haase, Ledebour, Dittman, Franz Mehring, Rosa Luxemburg, Clara Zetkin et Karl Liebknecht (alors en prison).
Le premier acte du nouveau gouvernement de coalition allemand d’Ebert fut d’expulser Joffé de Berlin, comme c’était à prévoir. Cependant, il fut invité à revenir une semaine plus tard par le Conseil des Députés Ouvriers et Soldats de Berlin. Lors de sa libération de prison, Karl Liebknecht, sa voiture remplie de fleurs escortée par des centaines de milliers d’ouvriers, se rendit directement à l’ambassade de Russie, du balcon de laquelle il fit un discours, disant qu’il était maintenant temps que le peuple allemand suive l’exemple de la Russie.
Les journaux du soir du de New York du 25 novembre rapportèrent un discours de Liebknecht devant le Conseil des Ouvriers et Soldats de Berlin, lors de la nuit du renversement du gouvernement de coalition.
« La bourgeoisie, lorsqu’elle était au pouvoir, vous a-t-elle permis d’avoir une voix dans le gouvernement ? Non ! Alors les ouvriers ne doivent pas lui permettre d’avoir son mot à dire maintenant. Nous avons besoin d’un gouvernement de soldats et d’ouvriers, incarnant le prolétariat, qui n’aura pas à s’incliner devant l’Entente.
Il ne doit pas y avoir de marchandage avec l’impérialisme de l’Entente. Nous en disposerons comme nous l’avons fait avec l’autocratie allemande. La révolution est aussi destinée à atteindre les pays de l’Entente, mais nous, qui avons fait perdre une année entière aux Russes, insistons pour que la révolution éclate en Angleterre et en France dans les vingt-quatre heures… »
L’échec de la propagande alliée
Durant cette même période, les gouvernements alliés menaient une propagande énorme, non seulement dans les Empires Centraux, par la Suisse, la Scandinavie et la Hollande, mais aussi en Russie même. La branche russe du Comité américain sur l’Information Publique dépensa plus de 300 000 dollars en Russie, imprimant les discours de Wilson en milliers d’exemplaires, produisant de grands films cinématographiques et engageant des propagandistes russes. Les gouvernements français et britannique maintenaient des bureaux d’information coûteux dans tous les pays. Dans les pays neutres et en Russie, des journaux étaient subventionnés et même achetés par les Alliés, et des journalistes locaux étaient sur la liste de paye des ambassades alliées…
Pourquoi la propagande alliée a-t-elle échoué, à l’inverse la propagande bolchevique ? La raison est simple, et elle est particulièrement simple en ce qui concerne la propagande américaine : Les masses des peuples las de la guerre de Russie et des Puissances centrales étaient socialistes. Elles avaient été éduquées à anticiper la révolution sociale, la destruction de la bourgeoisie, l’appropriation publique des terres, des usines et des institutions financières. Elles étaient fondamentalement formées à voir dans la guerre un simple choc d’intérêts capitalistes…
La propagande alliée ressassait le patriotisme, les avantages de la démocratie politique bourgeoise ; son langage était celui de l’économie politique du XVIIIe siècle. Elle exprimait une haine du socialisme à peine moindre que sa haine des « Boches ». La propagande américaine préconisait la forme de gouvernement américaine comme le nec plus ultra social et économique. En Amérique, il y avait la liberté d’expression, la liberté de la presse et la richesse universelle. En éditant et pervertissant les mots et actes des vrais socialistes américains, on voulait démontrer que nous avions renié notre internationalisme, que nous étions corps et âme avec le gouvernement. Ce fut fait dans le cas d’Eugene Debs, Max Eastman, moi-même… Les activités de Gompers, Walling, Russell et Spargo étaient mises en avant. Des vantardises sur le rôle de l’Amérique dans la guerre, des statistiques, des films montrant la quantité de lingots d’or dans les coffres du Trésor des États-Unis… toutes ces phases de la vie politique et économique dont les peuples russe et allemand travaillaient à se débarrasser depuis des décennies leur étaient exhibées…
Dans tous ces efforts pour créer une sympathie pro-Alliés dans les pays « hostiles », le socialisme était soigneusement laissé de côté. Seuls les groupes socialistes majoritaires les plus réactionnaires et pro-gouvernementaux dans tous les pays étaient jugés dignes de confiance. Les mouvements républicains libéraux étaient favorisés. Des sentiments purement nationalistes étaient encouragés dans tous les petits pays opprimés.
Pour les propagandistes alliés, les armes les plus efficaces étaient les discours du président Wilson, auxquels la classe ouvrière révolutionnaire de tous les pays refusait de faire confiance, et qui ne les intéressaient de toute façon pas beaucoup…