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Ce que les femmes doivent à Lénine
| Auteur·e(s) | Clara Zetkin |
|---|---|
| Écriture | 1926 |
Deux années se sont écoulées depuis que des millions de personnes à travers le monde ont apprises, bouleversées, cette nouvelle : Un grand homme a disparu : Lénine est mort ! Deux années se sont écoulée depuis que des millions de personnes à travers le monde, ébranlées, se sont lamentées : « Nous avons perdu notre meilleur guide, le plus clairvoyant et le plus audacieux. Lénine est mort ! »
Mais Lénine est-il vraiment mort ? Les hommes et les femmes de la classe ouvrière, de la petite paysannerie, les opprimés et les exploités du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest doivent-ils vraiment chercher leur voie vers la libération du joug de la propriété sans sa direction ferme et avisée ?
Non, et mille fois non ! Lénine, qui nous a quittés, est plus vivant que jamais. Il l’est pour nous, qui avons combattu à ses côtés, mais aussi pour les masses laborieuses et accablées qui aspirent à briser les chaîônes de leur misère et de leur esclavage. Un esprit génial comme le sien ne peut cesser de briller ; un cœur brûlant comme le sien ne peut se glacer ; une volonté puissante comme la sienne ne peut perdre sa force motrice, même si la mort physique arrête la vie. L’esprit, le cœur et la volonté de Lénine vivent immortellement dans l’héritage précieux qu’il nous a légué : ses écrits et ses discours, ainsi que les trois grandes créations historiques dont l’émergence et l’épanouissement sont avant tout son œuvre : le Parti communiste de Russie, l’Union des Républiques socialistes soviétiques et l’Internationale communiste.
Lénine reste notre guide et notre cher maîôtre à tous. Oui, depuis sa mort, il l’est devenu plus que jamais. Dans tous les pays, des masses laborieuses plus vastes que jamais se sont penchées sur ses idées et son œuvre pour en tirer des enseignements. Le fait d’avoir perdu ce maîôtre, de devoir lutter ici contre la bourgeoisie pour le pouvoir ou là-bas construire le nouveau monde communiste sans lui, a renforcé leur sens des responsabilités. À cela s’ajoutent les tâches immenses que leur impose l’époque.
Comme en témoigne le pacte mensonger et guerrier de Locarno, la bourgeoisie mondiale continue d’avancer partout pour consolider son règne chancelant par l’exploitation impitoyable et l’asservissement des travailleurs. Elle ose même préparer de nouvelles attaques contre l’Union des Républiques ouvrières et paysannes, le seul État où le pouvoir politique a été arraché des mains des capitalistes. Dans les paroles et les actes de Lénine, les masses de tous les pays qui se tournent vers le communisme cherchent des réponses et des orientations face aux questions qui surgissent. Ce qu’il a commencé, nous le poursuivrons dans son esprit, pour vaincre comme il a vaincu.
[…][1] En vérité, les femmes travailleuses ont une raison plus impérieuse encore que toutes les autres couches d’opprimés et d’écrasés qui veulent briser les chaîônes sanglantes du capitalisme, plus que tous ceux dont la volonté et l’action visent à transformer l’économie, les institutions sociales et les relations humaines selon le communisme. Tant que le capitalisme subsistera, faisant des riches des milliardaires, des pauvres des mendiants et des faibles des esclaves, les femmes travailleuses porteront un double joug ; leur sort sera d’être privées de droits, écrasées et exploitées de deux côtés. L’homme sera leur maîôtre à la maison, le capitaliste à l’usine ou aux champs…
Pourtant, la réalisation du communisme est impossible sans la participation consciente et résolue des millions de femmes laborieuses à la transformation de la société. La combattante contre le capitalisme, tout comme la collaboratrice à l’édification d’une société nouvelle et supérieure, doit puiser chez Lénine une claire compréhension des choses, afin de donner à la révolution prolétarienne le maximum de ses forces.
Même si Lénine n’avait écrit aucune ligne sur la « question féminine », ni prononcé un seul mot à ce sujet, il resterait pour les femmes travailleuses de tous les pays où le capital exploite encore le labeur, tout comme pour les prolétaires et paysannes de l’Union soviétique, le guide éminent vers leur libération. Car il a fait plus que quiconque à notre époque pour accélérer la grande rédemptrice du genre féminin – la révolution prolétarienne – et pour insuffler une force victorieuse à ses premières manifestations vitales. Lénine a clarifié et développé les théories essentielles que les géniaux fondateurs du socialisme scientifique, Marx et Engels, ont transmises aux travailleurs pour renverser le capitalisme et édifier le communisme. Avec une clarté et une détermination sans failles, il a démontré au prolétariat ce que Karl Marx avait déjà souligné avec force dans son analyse pénétrante de la Commune de Paris : pour réaliser le communisme, il ne suffit pas de simplement s’emparer du pouvoir d’État. Celui-ci est un instrument d’asservissement et d’exploitation des travailleurs par la bourgeoisie ; il est incapable de mettre fin à l’exploitation et à l’oppression du grand nombre par une minorité. Le prolétariat doit forger son État en un outil de sa libération par le communisme. Sa tâche est de créer un nouvel ordre étatique, un appareil de pouvoir prolétarien.
Lénine a dépouillé le parlementarisme bourgeois, même à son stade républicain le plus avancé, de toute illusion trompeuse. Il l’a révélé aux masses laborieuses pour ce qu’il est : une domination de classe de la bourgeoisie sur les travailleurs, une arène politique où les différentes couches de riches et d’exploiteurs règlent leurs querelles de famille pour déterminer qui extorquera les plus grandes richesses aux masses dominées. En examinant la société bourgeoise et son État à la lumière de cette vérité, Lénine a arraché à la démocratie bourgeoise tous ses oripeaux mensongers et scintillants. Elle feint exprimer une volonté et un droit populaires, alors qu’elle sert les privilèges et le pouvoir des riches et des puissants. Par son trompe-l’œil, elle empoisonne et paralyse la volonté révolutionnaire des masses laborieuses.
Mais Lénine a fait plus pour la libération des travailleurs que de déchirer impitoyablement les vieilles croyances illusoires en la démocratie bourgeoise. Il a forgé la conviction claire que le régime des Soviets – apparu en germe en 1871 dans la Commune de Paris et en 1905 lors de la révolution russe – est la seule forme étatique où la dictature du prolétariat peut s’incarner comme le moyen indispensable pour anéantir à jamais le pouvoir des grands propriétaires terriens, des industriels, des commerçants, des banquiers et de tous les autres capitalistes. Ce n’est que sous le régime des Soviets, par la dictature prolétarienne, que l’on peut arracher à ces maîôtres prédateurs les grands moyens de produire ce qui nourrit la vie, répond à ses nécessités et développe la culture : la terre, les usines, les grandes entreprises. Ce n’est que lorsque ces moyens deviennent la propriété commune des travailleurs, qui les rendent féconds par leur force physique et intellectuelle, qu’ils cessent d’enrichir et de renforcer une minorité, pour garantir le bien-être, la liberté et l’éducation de tous.
Lénine ne chuchota pas les principes fondamentaux du socialisme scientifique dans les salons des riches. Il les porta dans les usines, les ateliers et les cabanes des moujiks. Et cela à une époque où le tsarisme réservait prison, la Sibérie et la potence à ceux qui disaient aux ouvriers et paysans qu’ils pouvaient se libérer en écrasant son despotisme et celui du capitalisme…
Il ouvrit les yeux des prolétaires sur le fait qu’ils avaient besoin des paysans en tant qu’alliés. Il convainquit les moujiks que ce n’est qu’aux côtés de leurs frères de l’industrie qu’ils pourraient se débarrasser des grands propriétaires terriens sangsues et des usuriers qui pesaient sur leurs épaules. Il appela les prolétaires et les paysans à se rassembler, à s’organiser, à s’armer de toutes parts et à se tenir prêts pour le combat. Il souda par la volonté révolutionnaire de lutte les exploités et les opprimés de tous les peuples, nations et races assujettis par le tsarisme. Au fil d’années d’efforts opiniâtres et passionnés, il forgea le glorieux Parti bolchevique, ce parti révolutionnaire devenu son égal. Son esprit et son organisation lui permirent de transmettre aux masses prolétariennes et paysannes les enseignements de Lénine sur les conditions nécessaires pour abattre le capitalisme et ériger le communisme, et d’assumer leur direction vers la lutte et la victoire.
Lorsque Lénine, après avoir scruté en profondeur les conditions existantes, acquit la conviction que l’heure décisive avait sonnée – où l’hésitation devait céder place à l’audace –, et lorsqu’il lança l’appel à l’insurrection, les masses, le Parti et lui-même, leur plus grand dirigeant, ne formaient plus qu’un tout indivisible, capable et déterminé à triompher. Dans un combat révolutionnaire héroîaque, le prolétariat russe, soutenu par la paysannerie pauvre, conquit le premier au monde le pouvoir d’État, instaura l’ordre soviétique et sa dictature. Au prix de sacrifices immenses, dans une lutte acharnée contre la contre-révolution intérieure et étrangère, la faim, le froid et les pénuries de toutes sortes, il défendit, affirma et consolida les acquis de l’Octobre Rouge. Avec un héroîasme non moins grand, il œuvre aujourd’hui à la construction et à l’édification de formes économiques et sociales supérieures.
Cette œuvre historique colossale est impensable sans Lénine. Ce qui lui était le plus propre y vit, y agit, s’est transformé en conscience du Parti et des masses ; en volonté du Parti et des masses ; en vie du Parti et des masses, et en action dominatrice. L’Union des Républiques socialistes soviétiques est le monument gigantesque qui, par-delà frontières, montagnes et mers, racontera au fil des siècles la nature et l’action de Lénine. Elle est le premier État de la dictature prolétarienne, annonciateur de l’avènement et de la puissance de la révolution mondiale. Pour la bourgeoisie mondiale, elle est une terreur, l’annonce de la fin inéluctable de sa domination de classe, avilissante pour l’humanité et meurtrière pour les masses. Le pouvoir des Soviets et l’Internationale communiste tracent la voie de l’émancipation
des femmes
Qu’en est-il pour les femmes travailleuses ? Des millions de prolétaires et de paysannes de l’Union soviétique le proclament avec joie et fierté. Elles ne tremblent plus devant le capitaliste qui prolongeait leurs heures de travail jusqu’au cœur de la nuit, réduisait leurs salaires à des miettes, et les spoliait dans les magasins et les marchés ; devant le grand propriétaire terrien, le koulak ou l’usurier du village qui s’emparait des fruits de leur labeur acharné à la maison, au jardin ou aux champs. Elles ne redoutent plus la domination, les privilèges de l’homme au foyer et dans la vie publique, ni leur marginalisation, leur relégation et leur dépossession en tant que femmes et mères par les lois.
Le régime des Soviets des républiques ouvrières et paysannes permet à la paysannerie laborieuse de récolter ce qu’elle a semé, car la terre est désormais propriété collective. Il donne aux prolétaires le pouvoir, par leurs représentants et délégués, de façonner les conditions de travail dans l’industrie, car les grandes entreprises, le commerce extérieur, les banques, les chemins de fer et la navigation maritime sont aux mains de l’État, et les lois et règlements de celui-ci s’appliquent aux relations de travail dans les concessions et locations capitalistes. Or, cet État est celui des ouvriers et des paysans. Les travailleuses et travailleurs, femmes comme hommes, élaborent ses lois dans les Soviets, les mettent en œuvre, administrent et façonnent les institutions sociales et la vie collective. La législation soviétique reconnaîôt que femmes et hommes possèdent une humanité de valeur égale, et qu’en conséquence, dans tous les domaines de la société, ils doivent jouir des mêmes droits pleins et entiers à former et exercer librement leurs forces.
Dans les bastions de la domination capitaliste, la guerre impérialiste, ses horreurs et les privations qui l’accompagnèrent et suivirent, écrasèrent non seulement le bonheur personnel mais aussi l’espoir de millions de travailleuses : celui d’être libérées par le socialisme de leur absence de droits, de leur oppression et de leur exploitation. Ces événements terribles marquèrent – et marquent encore – le triomphe du capitalisme sur la Deuxième Internationale, à laquelle les masses avaient cru avec foi pour réaliser le socialisme. Dès le déclenchement de la guerre, elle trahit sans combat ni honneur, se ralliant à la bourgeoisie. Depuis la fin des massacres, elle poursuit son œuvre ignoble : servir le capitalisme, souiller et trahir le socialisme. Pour trop de travailleuses, ce fut la fin du socialisme lui-même. Avec la confiance envers des dirigeants souillés de sang et de boue, s’effondra leur foi dans la capacité du prolétariat à se libérer, par la révolution, de l’étreinte mortelle du capitalisme.
L’exploit immortel du prolétariat russe apporta la preuve historique éclatante que le socialisme n’est pas une illusion, que la volonté révolutionnaire du prolétariat possède la force de le mener à la victoire. Soutenu par la paysannerie pauvre, dirigé par le Parti bolchevique avec Lénine à sa tête, le prolétariat russe conquit le pouvoir politique, brisa l’État arriéré du despotisme tsariste et créa l’État le plus avancé au monde : l’État soviétique, l’État des travailleurs. Il orienta la puissance de cet État, du pouvoir de la dictature prolétarienne, vers la construction de la société communiste. Tous les efforts, les combats, les souffrances et les actions sont voués à ce but. Sans se laisser décourager par les sacrifices les plus durs ni les obstacles insurmontables, sans être vaincu par des ennemis puissants et bien armés, le peuple laborieux du pays des Soviets – femmes et hommes – œuvre à cette immense tâche.
Ce formidable événement qui ébranla le monde rendit aux femmes désespérées et opprimées la foi dans le socialisme, la confiance dans la force régénératrice du prolétariat. L’espoir de la libération s’éveilla de nouveau dans leurs cœurs et se transforma en volonté révolutionnaire de combat.
Un autre événement de la plus haute importance se produisit. Dans les pays de l’Orient, où le capitalisme a fait irruption comme une bête insatiable, la révolution russe réveilla les êtres les plus asservis et les plus écrasés de la terre : les femmes. Se ressaisissant dans leur humanité, réclamant leurs droits humains, elles secouent les chaîônes d’une servitude multiséculaire. Ainsi, dans tous les pays non soviétiques, des millions de femmes travailleuses entendirent dans les tempêtes et les flammes de la révolution prolétarienne de Russie la voix de Lénine ; elles lui doivent l’espoir ranimé et le courage raffermi ; la clarté sur la voie et les moyens de combat pour abattre le capitalisme ; la compréhension des conditions de la révolution, dont le pied d’airain écrase l’ancien ordre oppressif et dont la main créatrice façonne l’avenir libérateur ; la persévérance et l’audace dans la préparation au combat pour briser la domination de classe de la bourgeoisie.
La IIIe Internationale
La libération des travailleurs par le communisme, qui apporte aux femmes la plénitude de leur humanité, ne peut s’accomplir dans les frontières d’un seul pays ; elle ne peut même pas y être intégralement réalisée pour un seul peuple. Elle doit être un événement international : extirper partout le capitalisme, anéantir à jamais toutes les formes et manifestations de l’asservissement et de l’oppression de l’homme par l’homme sur toute la terre. La révolution prolétarienne de Russie est le début de la révolution mondiale, elle est admirable, gigantesque, mais elle est seulement son commencement. Nul n’en eut une conscience plus claire, plus ferme que Lénine, le disciple clairvoyant et perspicace de Karl Marx. À peine les ouvriers russes eurent-ils instauré l’ordre soviétique, la dictature du prolétariat, que sa pensée et son action se tournèrent irrévocablement vers la révolution mondiale.
Les forces immenses des travailleurs de tous les pays devaient être unies, concentrées en une puissance formidable, irrésistible, assez forte pour renverser internationalement la domination de classe de la bourgeoisie. La Deuxième Internationale avilit et souille la solidarité prolétarienne en la mettant au service de la protection et de la conservation du capitalisme. Il fallait lui opposer une Internationale prolétarienne de combat révolutionnaire. Lénine devint le créateur de l’Internationale Communiste. Il l’élargit, dépassant le cadre des deux premières Internationales, en une véritable organisation mondiale des exploités et des asservis, en y intégrant les races et les peuples de l’Orient qui se soulèvent. Avec une sûreté de vision et une connaissance des voies, il la conduisit en avant, aussi hardiment que prudemment, vers la révolution mondiale.
« Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
Lénine, le maître et le guide
Certes, Lénine n’a pas écrit de livre, pas de traité complet sur « la question féminine ». Ce n’était pas sa manière de traiter les problèmes sociaux de façon « générale » et abstraite. Mais plus il réfléchissait avec clarté et logique, plus il s’exprimait avec fermeté et décision sur tout ce qui pouvait avoir de l’importance pour la réalisation de la révolution prolétarienne. C’est pourquoi l’on retrouve aussi, comme un fil rouge à travers son œuvre, sa conception de la condition indigne et asservie des femmes dans la société bourgeoise, et de l’importance décisive des femmes pour la réalisation du communisme.
En Russie, la bataille pour la reconnaissance fondamentale de l’égalité des sexes était déjà remportée alors qu’elle commençait à peine en Europe occidentale. D’abord dans la littérature oppositionnelle, à orientation sociale, celle de la « liberté du cœur », puis à travers le nihilisme philosophique, précurseur des mouvements socio-révolutionnaires, comme combat pour la pleine égalité des femmes dans tous les domaines. Ce combat fut mené et gagné non comme une rivalité entre les sexes pour l’éducation, l’activité professionnelle et les droits politiques, comme en Occident, mais comme un affrontement entre « pères et fils », entre deux générations. Il annonçait l’émergence de courants libéraux, démocratiques, voire révolutionnaires dans l’ancienne société féodale russe, la formation de la bourgeoisie et du prolétariat. Pour tous les mouvements socio-révolutionnaires, puis pour les partis socialistes, l’égalité des sexes était un principe incontesté qui guidait la pratique. Les femmes y jouaient un rôle remarquable et dirigeant. Dans ce contexte, il n’existait pas en Russie de féminisme bourgeois, dont les idées et slogans démocratiques auraient troublé et confondu la conscience de classe des prolétaires. Ce n’est que dans les années précédant la révolution que se manifestèrent des velléités de conceptions et d’organisations féministes. Elles ne trouvèrent guère de terrain fertile et furent perçues comme le signe que la bourgeoisie et l’intelligentsia russes cessaient de flirter avec les idées socio-révolutionnaires pour devenir pleinement bourgeoises et libérales.
Lénine n’eut donc ni à conquérir la reconnaissance fondamentale de l’égalité des sexes, ni à séparer nettement l’aspiration des femmes travailleuses à la liberté et à la culture des illusions du féminisme bourgeois trompeur. D’autant plus claire et urgente se dressait devant ses yeux la tâche de transformer cette égalité théorique en réalité sociale pour des millions de femmes travailleuses grâce à la révolution prolétarienne, et d’élever ces millions de femmes elles-mêmes au rang de forces motrices et porteuses de la révolution. Non par des mouvements ou organisations spécifiques, mais comme égales au sein du parti de classe révolutionnaire du prolétariat, le Parti communiste, et dans les actions de masse, l’engagement collectif des travailleurs.
On trouve peu de longs développements de Lénine sur la question, mais ses discours et écrits regorgent de remarques éparses où il réclame avec force les pleins droits pour les femmes et valorise, non moins intensément, leur rôle de combattantes révolutionnaires. Derrière ses mots se trouvait l’action. Dans le parti qu’il créa et dirigea pour la révolution en Russie, dans l’Internationale Communiste, destinée à guider le prolétariat dans la révolution mondiale, Lénine défendit dès le début et jusqu’à la fin la pleine égalité des droits et de la valeur des camarades combattant en première ligne. Il exigea et encouragea les structures organisationnelles et les mesures visant à éveiller, rassembler et équiper les masses féminines travailleuses pour leur participation au combat révolutionnaire et à l’édification socialiste. L’État, dont il fut le créateur et le guide, inscrivit dans la loi la pleine égalité des femmes en tous domaines et supprima tout ce qui pouvait les brimer ou les opprimer socialement ; il remodela les rapports sociaux pour que cette égalité devienne une possibilité concrète de développement et d’action.
Comment en aurait-il été autrement ? Lénine devint le guide incomparable de la révolution prolétarienne parce que son grand cœur brûlant vibrait avec tous les opprimés, les asservis et les souffrants ; parce que son esprit pénétrant, mûri par l’étude approfondie, discernait dans les masses travailleuses exploitées les combattants révolutionnaires et les bâtisseurs de la société nouvelle ; parce que sa volonté inébranlable était tendue vers l’accélération de la révolution, transformant un point de programme et une profession de foi verbale pour un avenir lointain en tâche immédiate, en acte vivant auquel tout effort et toute action devaient se subordonner. Il était inconcevable qu’il reste froid et insensible face au sort cruel réservé à la moitié de l’humanité, qu’il ne partageât pas la douleur des épines de ce destin. Mais Lénine voyait au-delà de la souffrance et de l’avilissement la grande mission historique et la liberté, la force créatrice même de ces exclues. Il reconnaissait en ces humbles porteuses de croix de l’ordre bourgeois les implacables combattantes révolutionnaires contre cet ordre, les constructrices de la société communiste. Il était profondément convaincu que sans la participation des masses féminines travailleuses, ni la domination de classe de la bourgeoisie ne pourrait être brisée dans le combat révolutionnaire, ni l’économie, les institutions sociales et les modes de vie ne pourraient être refaçonnés de manière communiste.
« Toute cuisinière doit apprendre à diriger l’État »
Son aspiration et son action en tant que dirigeant de la Révolution ne se limitaient donc nullement à élever la condition des femmes et à améliorer leur sort. Elles visaient aussi à éveiller, à éduquer et à équiper les masses laborieuses féminines pour qu’elles accomplissent elles-mêmes l’œuvre de leur libération. Lénine n’était pas seulement l’ami et le soutien des femmes travailleuses, il était leur éducateur et leur guide. Il s’attachait à faire jaillir, dans les masses féminines, chez chaque prolétaire ou paysanne, les sources vives du sentiment et de la pensée révolutionnaires pour en faire une force d’action révolutionnaire, à stimuler et à développer une initiative s’intégrant à l’activité organisée de la communauté révolutionnaire – le Parti et la classe qui donneront vie et forme au communisme. Il est significatif que, dans les années 1890, la première brochure en langue russe destinée à éveiller, rassembler et instruire les ouvrières ait pour auteure la camarade Kroupskaîä, compagne de vie et de combat de Lénine, son égale en pensée et intimement liée à son univers intellectuel.
Lénine poursuivait la véritable et totale libération sociale et humaine de l’ensemble du sexe féminin. Pour chaque femme, il revendiquait un droit légal intact et des conditions sociales également favorables à l’instruction et à l’action. Célèbre est sa maxime allant dans ce sens : « Toute cuisinière doit apprendre à diriger l’État. » Cette phrase contient bien plus que l’exigence d’une pleine égalité sociale et d’une équivalence de droits pour chaque femme, quel que soit son domaine d’activité. Elle inclut la condition sociale permettant à cette égalité de ne pas rester lettre morte : la Révolution prolétarienne. Celle-ci transforme l’appareil étatique bourgeois, complexe instrument d’asservissement et d’exploitation du plus grand nombre par une minorité, en une machine administrative simplifiée de gestion des biens. Ses missions sont simples et compréhensibles par tous, car étroitement liées aux conditions de vie et de travail de chacun. Chacun peut apprendre à occuper une fonction dans son mécanisme, d’autant que le savoir et l’instruction ne sont plus un privilège des riches, mais un bien commun à tous.
Seule la Révolution prolétarienne nettoie le sol de toutes les broussailles et des pierres qui, dans l’ordre bourgeois, entravent l’épanouissement libre des femmes vers une humanité pleine et harmonieuse. La seule égalité légale ne libère pas encore la femme laborieuse. Si son importance fondamentale ne doit pas être sous-estimée, sa valeur reste limitée et insuffisante. Elle n’est, en dernière analyse, que de la démocratie bourgeoise, une coquille vide dorée, avec laquelle jouent les intérêts de classe bourgeois. Aucun État bourgeois n’ose même appliquer pleinement le droit formel de la démocratie bourgeoise en faveur des femmes. En droit familial, dans les dispositions légales sur le divorce et le statut de la mère dite illégitime et de son enfant, les femmes ne bénéficient même pas de l’égalité formelle de la démocratie bourgeoise. Pourquoi cela ? Parce que le privilège maintenu de l’homme est le rideau derrière lequel se cache le sanctuaire de la société bourgeoise : la propriété privée. Le droit bourgeois, à la lumière des faits, n’est pas un droit humain, mais un pouvoir cristallisé de la propriété et une protection de celle-ci.
Avec une détermination puissante, Lénine place ce constat au cœur de ses exposés sur la condition des femmes laborieuses. « Voulez-vous être entièrement libres, briser toutes les chaîônes qui oppriment votre corps et enchaîônent votre esprit ? Alors luttez pour l’abolition de la propriété privée des moyens de production par la Révolution prolétarienne ! » Telle est l’exhortation que Lénine grave inlassablement dans l’esprit des femmes à coups de marteau, grâce à ses démonstrations claires et convaincantes. Avec la même insistance, il leur indique une autre condition de leur libération, qui ne peut être pleinement réalisée qu’en lien avec la transformation des moyens de production en propriété sociale : l’abolition de l’économie domestique familiale, l’intégration de ses fonctions dans la grande communauté économique et l’incorporation des femmes à celle-ci. Lénine ressent profondément le sort de la femme, de la mère, de l’enfant, que l’ordre bourgeois, « en vertu du droit » – c’est-à-dire du pouvoir de la propriété – précipite dans la misère et le mépris. Il compatit tout autant avec l’épouse étouffée par les tâches ménagères, dont les capacités s’atrophient et se flétrissent dans la routine arriérée et épuisante du travail autour de la marmite « individuelle » et du baquet à lessive, gaspillant temps, énergie et ressources. Il est le fervent défenseur de toutes les institutions et mesures susceptibles d’alléger l’esclavage domestique des femmes et de l’abolir un jour totalement.
Faire participer les femmes à la vie sociale
La transformation de la société, du monde en communisme, est la tâche la plus colossale jamais confiée à une classe dans l’histoire. Elle implique une science appliquée, une révolution, un renouveau dans tous les domaines : économie, rapports sociaux, relations humaines, position de l’homme face à la nature. Cette tâche titanesque ne peut être accomplie que par une action consciente et planifiée des masses. Fidèle à cette conception, Lénine valorisait l’engagement des larges masses féminines laborieuses dans l’édification communiste, comme dans les combats révolutionnaires qui, par la conquête du pouvoir d’État et l’instauration de la dictature prolétarienne, déblaient le terrain pour cette construction et libèrent les millions de forces créatrices nécessaires. Pour Lénine, une évidence simple effrayait encore beaucoup – femmes comme hommes –, car leurs sentiments et pensées restaient prisonniers des préjugés petit-bourgeois : le fait que la femme travaille en dehors du foyer, mette ses capacités au service de toutes les tâches sociales, de la gestion d’une cuisine collective à celle d’un grand État. Lénine attendait de la participation des femmes à la vie sociale les résultats les plus favorables : une meilleure compréhension des besoins sociaux essentiels, des moyens les plus efficaces pour les satisfaire, un enrichissement du contenu et des formes de la vie collective.
Ce qui avait pour lui une importance décisive, ce n’étaient pas les exploits éclatants de quelques femmes d’exception, mais le labeur quotidien et modeste de millions de femmes, même les plus simples et humbles. Car Lénine possédait cette vision profonde qui perçoit dans le menu et l’infime le grand, l’ensemble, et les valorise comme indispensables et précieux. Il ressentait intensément qu’aucune force n’est superflue dans le combat et l’édification, et que chacune peut être mise au service de la révolution et du communisme. Il insistait donc énergiquement pour étendre le travail de propagande et d’éducation communiste parmi les masses féminines, des villes aux campagnes, et pour mobiliser les prolétaires et paysannes sans-parti.
L’évaluation léniniste de l’idée et de l’œuvre coopératives mérite ici une attention particulière. Pour lui, la coopération ne se limitait pas à une fonction économique de distribution rationnelle, ajustant les biens existants aux besoins de la société. L’idée coopérative était plutôt un élément vital organisateur et éducateur sur tous les plans sociaux, une solidarité active, planifiée et transformatrice de tous avec tous. L’action des femmes dans le vaste champ coopératif pouvait ainsi non seulement contribuer de manière décisive à la révolution économique et sociale, mais aussi unir, organiser et éduquer les femmes de tous milieux, urbains et ruraux, pour la gigantesque tâche de la révolution. Le communisme ne peut libérer les femmes que si, pour son avènement, la volonté ardente et l’action vigoureuse de millions d’entre elles fusionnent avec celles de millions de leurs frères en une force titanesque, capable de proclamer impérieusement : « Que cela soit ! »
Soyons-en dignes !
Ainsi se referme le cercle. La position de Lénine sur l’égalité et la libération des femmes est une composante organique de sa conviction révolutionnaire globale et de son œuvre vitale. En théorie comme en pratique – car chez lui, la théorie équivaut toujours à une préparation à l’action, voire à l’action elle-même. Celui qui veut pleinement comprendre ce que les femmes doivent à Lénine doit étudier ses écrits, l’histoire du Parti bolchevique, de l’Internationale communiste, de la Révolution qui forgea l’alliance des premières républiques ouvrières et paysannes. Alors seulement, on saisira Lénine dans toute sa grandeur et son importance pour la libération de tout être humain – y compris celle des femmes.
C’est une richesse prodigieuse que ce grand homme bienveillant nous a légués. Cette richesse nous oblige. Soyons reconnaissants. Apprenons de Lénine, le révolutionnaire incomparable, œuvrons pour que ses enseignements deviennent l’héritage des masses les plus larges, femmes et hommes.
[…]
Apprenons de Lénine, le grand homme. Il se vit toujours comme un travailleur au service de la révolution, un égal parmi les égaux. Il resta toute sa vie à la fois maîôtre accompli et apprenti modeste, enseignant éclairant et élève avide de savoir. Ainsi devint-il le premier, le plus grand travailleur, le guide le plus génial et victorieux de la révolution prolétarienne. Soyons-en dignes en consacrant jusqu’à notre dernière étincelle d’énergie à hâter la victoire de la révolution mondiale prolétarienne. Alors, nous aiderons à ériger le seul monument digne de Lénine, digne de tous les Grands qui ont tracé la voie au prolétariat combattant, de tous les anonymes qui, luttant et tombant pour la liberté, atteignirent la grandeur. Ce monument, c’est la société communiste. Sur les murailles de granit de cet édifice glorieux, les femmes libérées pourront alors écrire, heureuses et reconnaissantes : « Ce monument est aussi l’œuvre révolutionnaire des femmes. »
- ↑ Les passages en pointillés dans cet article sont dus au zèle du tribunal de Stuttgart. Celui-ci a condamné une précédente publication pour les idées exprimées à ces endroits – des idées pourtant publiées « impunément » d’innombrables fois avant la guerre ! (N.R.)