Ce que je pense de Staline

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Alors que la fraction stalinienne en était encore à préparer l'exclusion du parti des « trotskystes », Staline demanda à la manière insidieuse qui le caractérise : « L’Opposition est-elle opposée à la victoire de l’U.R.S.S. dans la lutte à venir contre l’impérialisme? » A la session du C.C. d’août 1927, j’ai répondu — et ma réponse est consignée dans le procès-verbal sténographique confidentiel : Au fond, Staline a une autre question en tête, qu’il n’ose pas exprimer, à savoir : l’Opposition pense-t-elle que le gouvernement de Staline n’est pas capable de garantir la victoire de l’U.R.S.S. ? Assurément elle le pense. » « Et le parti ? » m’interrompit de sa place Molotov que Staline, dans ses conversations intimes, appelait « le lourdaud ». Ma réponse fut : « Le parti ? Vous l’avez étranglé ! » Je terminai mon discours par ces mots : « Pour la patrie socialiste ? Oui ! Pour le cours stalinien ? Non ! »

Aujourd’hui, 13 ans après, je continue à être entièrement pour la défense de l’U.R.S.S. La distance, non seulement géographique, mais aussi politique, qui me sépare de la caste dirigeante criminelle au pouvoir en U.R.S.S., me situe à des milliers de kilomètres d’un homme comme, par exemple, Bernard Shaw, paladin infatigable du Kremlin. Le gouvernement français met en prison mes camarades d’idées. Mais tout cela ne m’amène pas à défendre la politique étrangère du Kremlin. Au contraire : je pense que la principale source de dangers pour l’U.R.S.S. dans la situation internationale actuelle, c’est Staline et l’oligarchie qu’il dirige. Une lutte ouverte contre eux, sous les yeux de l’opinion publique mondiale, est pour moi inséparablement liée à la défense de l'U.R.S.S.

[Staline semble peut être un homme de grande stature parce qu’il se dresse au sommet de la gigantesque pyramide de la bureaucratie et projette une ombre allongée. Mais il est en réalité de stature moyenne, de capacités médiocres, plus rusé qu’intelligent. Il a une ambition insatiable, une ténacité extraordinaire et il est férocement envieux et vindicatif. Il n’a jamais cherché à voir très loin — jamais — et n’a jamais pris de grande initiative. Il attendait et manœuvrait. Le pouvoir lui a été donné par une combinaison de circonstances historiques, il n’a fait que le cueillir comme un fruit mûr.

Soif de pouvoir, peur des masses, absence de pitié devant un adversaire faible, promptitude à s’incliner devant un ennemi fort — la nouvelle bureaucratie a retrouvé en Staline tous ses traits propres dans leur expression la plus achevée et elle a fait de lui son empereur. Déjà, à l’époque de la mort de Lénine en 1924, la bureaucratie était virtuellement omnipotente, bien qu’elle n’en ait pas pris conscience, de même que le « secrétaire-général » — Staline à l’époque — était déjà un dictateur, mais ne le réalisait pas encore complètement lui-même.

Le pays, moins que tout autre, avait connaissance de ce cas unique dans l’histoire mondiale : Staline avait réussi à concentrer entre ses mains un pouvoir dictatorial avant qu’ 1 % de la population ait connaissance de son nom !

Staline n’est pas une personnalité : il est la personnification de la bureaucratie. Dans sa lutte contre l’Opposition qui reflétait le mécontentement des masses, Staline a exécuté pas à pas sa mission qui était de défendre le pouvoir et les privilèges de la nouvelle caste dominante. Il s’est tout d’un coup montré plus résolu et plus confiant. Staline est incontestablement aujourd’hui le politicien le plus conservateur d’Europe. Il veut que l’Histoire, ayant garanti le règne de l’oligarchie de Moscou, arrête son flot pour ne pas endommager son œuvre.]

Sa loyauté envers la bureaucratie, c’est-à-dire lui-même, a été exprimée par Staline avec une brutalité épique lors des fameuses purges. Leur signification n’a pas été saisie au bon moment. Les Vieux-Bolcheviks essayaient de défendre la tradition du parti. Les diplomates soviétiques essayaient pour leur part de ne pas se couper de l’opinion publique internationale. Les généraux défendaient les intérêts de l’armée. Ces trois groupes sont entrés en conflit avec les intérêts totalitaires de la clique du Kremlin et ont été liquidés. Imaginons une minute qu’une flotte aérienne ennemie réussisse à percer tous les barrages et à bombarder les immeubles des affaires étrangères et de la guerre, au moment précis où se tient une réunion des principaux diplomates et de l’État-major. Quelle catastrophe ! Quelle commotion un coup pareil porterait-il à la vie du pays ! Staline a parfaitement réussi cette tâche sans l’aide de bombardiers étrangers : il a réuni les diplomates soviétiques venus des quatre coins de la terre, les chefs de l’armée soviétique venus des quatre coins de l’U.R.S.S., il les a tous enfermés dans les caves du G.P.U. et a logé à chacun une balle dans la nuque. Et tout cela à la veille d’une nouvelle grande guerre !

[Litvinov a été épargné, mais il n’a pas longtemps survécu politiquement à ses anciens collaborateurs. En dehors des raisons politiques de sa liquidation, à savoir la décision de se mettre à plat ventre devant Hitler, un motif personnel a incontestablement joué. Litvinov n’était pas une figure politique indépendante, mais il incommodait beaucoup trop Staline par le simple fait qu’il parlait quatre langues, connaissait la vie des capitales européennes et irritait les bureaucrates ignorants par des références à des sources qui ne leur étaient pas accessibles. Ils ont tous sauté sur cette bonne occasion de se débarrasser d’un ministre trop « éclairé ». Staline a poussé un soupir de soulagement, se sentant enfin une tête au-dessus de ses collaborateurs. Mais de nouvelles difficultés ont commencé tout de suite.

L’ennui est que Staline manque d’autonomie de jugement sur les questions de grande ampleur. Avec ses immenses réserves de volonté, il manque de capacité de généralisation, d’imagination créatrice et, finalement, de connaissances. Sur le plan des idées, il a toujours vécu aux dépens des autres. Pendant des années, ce fut Lénine, avec qui il entrait d’ailleurs toujours en conflit, dès qu’il n’était plus en contact avec lui. Après la maladie de Lénine, Staline emprunta ses idées à ses alliés du moment — Zinoviev et Kamenev — qu’il envoya ensuite sous les balles du G.P.U.. Puis, pendant des années, il utilisa Boukharine pour ses combines pratiques. Quand il eût fini avec Boukharine, il a découvert qu’il n’avait plus besoin d’idées générales. A cette époque, la bureaucratie de l’U.R.S.S. et l’appareil de l’Internationale étaient réduits à un état de soumission la plus humiliante et la plus honteuse.]

La période de stabilité relative des relations internationales prit fin. De terribles convulsions commencèrent. L’empiriste à courte vue, l’homme de l’appareil, le provincial jusqu’à la moelle, qui ne connaît aucune langue étrangère, ne lit de journaux que ceux qui lui présentent tous les jours sa photo — cet homme, Staline, a été pris au dépourvu par les grands événements. Le rythme de l’époque actuelle est trop fiévreux pour son esprit indolent et lourd. Il ne pouvait emprunter d’idée nouvelle ni à Molotov, ni à Vorochilov, ni aux dirigeants décontenancés des démocraties occidentales. Hitler était l’unique homme politique qui pouvait, dans de telles conditions, en imposer à Staline. Ecce homo ! Hitler a tout ce que Staline a : le mépris des masses, l’absence de scrupules, une ambition dévorante, un appareil totalitaire. Toutefois Hitler possède quelque chose que n’a pas Staline, l’imagination, la faculté d’exalter les masses, l’esprit d’audace. Sous le couvert de Hitler, Staline a essayé d’appliquer les méthodes de Hitler en politique étrangère. Au début, tout fut facile : la Pologne, l’Estonie, la Lettonie, la Lithuanie. La Finlande fut un échec, pas accidentel. Dans la biographie de Staline, l’échec en Finlande ouvre un chapitre de déclin.

Au moment où l’armée rouge envahit la Pologne, la presse soviétique découvrit en Staline les grands talents de stratège qu’il aurait prétendument manifestés au temps de la guerre civile. Elle en fit un super-Napoléon. Pendant les négociations avec les délégués des Pays Baltes, la même presse le dépeignait comme le plus grand des diplomates. Elle annonçait une série de miracles qui allaient s’accomplir sans que soit versée une goutte de sang. Mais il n’en fut pas ainsi. Incapable d’apprécier la tradition de la longue lutte finnoise pour l’indépendance, Staline pensait faire plier Helsinki par une simple pression diplomatique. Il se trompait lourdement. Au lieu de reconsidérer son plan, il devint menaçant. Sur ses instructions, la Pravda continua de promettre qu’on en finirait en quelques jours avec la Finlande. Dans l’atmosphère de servilité byzantine qui l’entourait, Staline fut victime de ses propres menaces. Elles ne faisaient aucun effet sur les Finnois, mais l’obligeaient lui à agir tout de suite.

C’est ainsi que commença une guerre honteuse, sans perspective claire, sans préparation morale ni matérielle, à un moment où, de toute évidence, le calendrier lui-même mettait en garde contre cette aventure. Staline ne pensa même pas à visiter le front à l’exemple de son inspirateur Hitler. Le combinard du Kremlin est trop prudent pour mettre en jeu sa fausse réputation de stratège. De plus, il n’a rien à dire aux masses quand il est devant elles. Il est impossible, même d’imaginer, cette figure grise au visage immobile, aux yeux jaunâtres, à la voix faible et gutturale, face à des soldats dans les tranchées ou en marche. Le super-NapoIéon est prudemment resté au Kremlin, entouré de téléphones et de secrétaires.

Pendant deux mois et demi, l’Armée rouge n’a connu que défaite, souffrance, humiliation : rien n’avait été prévu, pas même le climat. La seconde offensive se développa lentement et fit beaucoup de victimes. L’absence de victoire éclatante, pourtant promise, sur un adversaire plus faible, était en elle-même une défaite. Il n’existait qu’un unique moyen de justifier, dans une certaine mesure, erreurs et échecs, de réconcilier la population de l’U.R.S.S., même après coup, avec l’invasion insensée de la Finlande, à savoir gagner la sympathie d’au moins une partie des paysans et ouvriers finnois par un soulèvement social. Staline le comprit et proclama bien haut que l’écrasement de la bourgeoisie finlandaise était son objectif, et c’est pourquoi le malheureux Kuusinen fut chassé des bureaux de l’I.C.. Pourtant Staline craignait l’intervention de l’Angleterre et de la France, le mécontentement inspiré à Hitler par la longueur de la guerre, et il battit en retraite. Une aventure tragique se terminait par une paix bâtarde, « diktat » dans la forme, compromis pourri au fond.

A travers la guerre finno-soviétique, Hitler avait compromis Staline et l’avait attaché de plus près à son propre char. A travers le traité de paix, il s’est assuré des importations de matières premières Scandinaves. Il est vrai que l’U.R.S.S. recevait dans le nord-ouest des avantages stratégiques, mais à quel prix ! Le prestige de l’Armée rouge est sapé, la confiance des masses laborieuses et des peuples opprimés du monde entier ruinée. Résultat : la position internationale de l’U.R.S.S. n’est pas renforcée, mais affaiblie. Staline personnellement est gravement atteint. Le sentiment qui prévaut dans le pays est sans conteste le suivant : « Jamais nous n’aurions dû commencer cette guerre déshonorante ; mais, une fois qu’on l’avait commencée, il fallait aller jusqu’au bout ! Au bout, c’est-à-dire la soviétisation de la Finlande. » Staline avait promis de le faire, mais il ne l’a pas fait. Cela veut dire qu’il n’avait rien prévu : ni la résistance finnoise, ni les gelées, ni les dangers venant des Alliés. En même temps que le diplomate et le stratège, c’est « le dirigeant du socialisme mondial » et « le libérateur de la nation finlandaise » qui a subi cette défaite. Un coup irréparable a été porté à l’autorité du dictateur. L’hypnose de la propagande totalitaire ne va cesser de décliner.

Il est vrai que, pendant un certain temps, Staline peut recevoir de l’aide de l’extérieur. II faudrait pour cela que les Alliés lui fassent la guerre. Elle poserait aux peuples de l’U.R.S.S. la question du destin, non de la dictature stalinienne, mais du pays. La défense face à une intervention étrangère renforcerait certainement la bureaucratie. Dans une guerre défensive, l’Armée rouge opérerait avec infiniment plus de succès que dans une guerre offensive. Dans l’autodéfense, le Kremlin se montrerait même capable de mesures révolutionnaires. Mais cela ne ferait que retarder les choses. La faillite de la dictature stalinienne ne s’est que trop manifestée au cours des quinze dernières semaines. Il serait faux de croire que les peuples étranglés par le lacet totalitaire perdent leur capacité d’observer et de penser. Ils tirent leurs conclusions plus lentement, mais aussi plus solidement et plus profondément.

L’apogée de Staline est derrière lui. Bien des épreuves difficiles sont devant lui. Maintenant que la planète tout entière a perdu son équilibre, Staline aura bien du mal à maintenir l’équilibre précaire de la bureaucratie totalitaire.