C’est la Marche des événements

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 25 février 1929


Mots-clés : Exil


La sensation est l’ombre inévitable de la politique. Dans la question de mon expulsion d’Union soviétique, cependant, l’ombre a pris des dimensions par trop grotesques. En outre le sensationnalisme nuit à cette sorte de politique qui s’assigne de grands objectifs. Le mien, en écrivant ces lignes, n’est pas de créer encore plus de sensation, mais au contraire d’y couper court en fournissant à l’opinion publique une information objective — dans la mesure où l’on peut atteindre l’objectivité dans la lutte politique de façon générale.

Pour émousser l’angle du sensationnalisme, qu’il me soit permis de dire en commençant ce dont on doit supposer qu’il n’est pas nécessaire de le dire aux lecteurs bien informés, à savoir que notre attitude à l’égard de la révolution d’Octobre, du pouvoir soviétique, de la doctrine marxiste et du bolchevisme demeure inchangée. Nous ne mesurons pas le processus historique à l’aune de notre sort personnel.

Il est vrai que j’ai maintenant recours à un moyen de communication avec le public qui est plutôt exceptionnel du point de vue des méthodes auxquelles j’ai été habitué pendant ma vie politique. Mais cela découle de la nature exceptionnelle des conditions dans lesquelles je me trouve désormais.

Une avalanche de fabulations, d’inventions, de fantaisies se sont entassées sur la question de mon sort personnel — quelque chose qui me laisserait à peu près indifférent si cela ne nuisait pas en même temps à la cause que je sers et que j’ai toujours servie. Je n’ai aucune raison d’envelopper de mystère mon destin personnel, dans la mesure où il a toujours été étroitement lié, d’une façon ou d’une autre, avec des intérêts de nature générale. Au contraire. Maintenant, plus que jamais, il est dans mon intérêt de présenter les choses comme elles sont en réalité — pas seulement à mes amis, mais aussi à mes ennemis. Mon objet n’est pas la propagande, mais l’information.

La condition préalable que j’ai posée à l’agence de presse a été une totale liberté dans l’expression de mon point de vue. Mes articles devaient être publiés comme ils étaient écrits, ou pas du tout.

J’écris à Constantinople où le navire soviétique Ilyich m’a amené d’Odessa le 12 février. Je n’ai pas choisi ce lieu de résidence, en dépit de ce qu’affirment nombre de journaux. Mes plus proches amis d’Allemagne et de France ont raison de supposer que j’ai été conduit en Turquie contre mon gré.

A l’officier de police turc qui est monté sur le vapeur à Buyukdere pour vérifier les papiers des passagers — il n’y en avait aucun sur le bateau en dehors de ma famille et des agents du G.P.U. — j’ai remis la déclaration suivante à transmettre au président de la république turque, Kemal Pacha :

« Cher monsieur,

A l’entrée de Constantinople, j’ai l’honneur de vous informer que je suis arrivé à la frontière turque non de mon propre gré et que la seule raison pour laquelle je pourrai franchir la frontière sera l’emploi de la force contre moi. Je vous prie, monsieur le Président, d’accepter de ma part l’expression des sentiments propres dans cette circonstance. L. Trotsky. 12 février 1929. »

Puisque j’étais expulsé d’U.R.S.S. en dépit de mes vives protestations, j’aurais naturellement préféré me rendre dans un pays dont le langage, la vie sociale et la culture me soient familiers. Mais les intérêts des exilés sont rarement compatibles avec les intérêts des gens qui les exilent.

Il en était ainsi en 1916 quand le gouvernement de la république française m’expulsa de force en Espagne, pays dont j’ignorais la langue. A son tour, le gouvernement libéral espagnol du senor Romanones ne me laissa pas le temps d’apprendre la langue de Cervantes, mais s’empressa de m’arrêter sans la moindre raison et de me déporter de l’autre côté de l’Atlantique. Si c’était un sentiment admissible en politique que d’exulter, on pourrait dire que j’ai bientôt bénéficié de raisons exceptionnelles de m’estimer satisfait : Malvy, le ministre radical de l’intérieur qui m’avait expulsé de France, en a été expulsé à son tour peu après par le gouvernement de Clemenceau. Mais il y a eu plus. Le chef de la police politique française, M. Faux-Pas Bidet, dont les rapports avaient constitué la base de mon expulsion de France en 1916 a été lui-même arrêté en 1918 en Russie, où il effectuait une mission assez peu amicale. Conduit devant moi au commissariat à la guerre, M. Bidet répliqua à ma question : « Comment cela est-il arrivé ? » avec cette formule plutôt vague, mais, en un sens, et, à sa façon, magnifique : « C’est la marche des événements ! »

L’époque nouvelle qui commençait avec la dernière guerre est avant tout celle des grands bouleversements et des tournants politiques brutaux. Nous avons été les témoins de bien des surprises et le serons encore pendant longtemps. Dans toutes ces circonstances la formule du philosophe policier conviendra parfaitement : « C’est la marche des événements ! »

Je ne cacherai pas le fait que je ne considère pas du tout mon expulsion d’Union soviétique comme le dernier mot de l’histoire. Il ne s’agit pas seulement bien entendu, de mon destin personnel. Les hauts et les bas de la route de l’histoire sont tortueux, c’est certain. Mais j’ai appris à l’école de l’objectivité historique à m’accommoder des chemins que présente le cours réel du développement.

Mais établissons d’abord les faits qu’il est nécessaire de connaître pour comprendre ce qui est arrivé.

En janvier 1928, le XVe congrès du parti communiste soviétique, en réalité le congrès des bureaucrates de la fraction de Staline, a exclu du parti l’Opposition et a sanctionné l’utilisation de la répression gouvernementale contre elle. Peu après, des centaines — et maintenant des milliers de membres de l’Opposition ont été exilés dans les différentes parties de la Sibérie et de l’Asie centrale.

Il y avait parmi eux Khristian Rakovsky, ancien président du conseil des commissaires du peuple et ambassadeur en France qui a à son crédit quarante ans de lutte dans les rangs de la classe ouvrière en France, Bulgarie, Roumanie, et Russie; Karl Radek, l’un des plus remarquables écrivains marxistes internationaux; I. N. Smimov, commissaire du peuple jusqu’à son arrestation et l’un des plus anciens constructeurs du parti; Smilga, l’un des organisateurs de la révolution d’Octobre et de l’armée rouge ; Préobrajensky, un économiste avec une éducation profonde, qui a été conseiller financier dans les négociations avec la France ; Mouralov et Mratchkovsky, organisateurs de l’Armée rouge et maréchaux de la guerre révolutionnaire; Beloborodov, commissaire du peuple à l’intérieur avant sa déportation ; Sosnovsky, qui a brillamment servi le parti par la plume comme journaliste et commentateur social. Kasparova, qui a dirigé le travail du parti et de l’I.C. parmi les femmes de l’Orient; Bogouslavsky, ancien président du « petit » conseil des commissaires du peuple, et ainsi de suite.

Leurs vies, et celles de dizaines d’autres Oppositionnels que je n’ai pas nommés, sont indissolublement liées à l’épopée de trois révolutions : celles de 1905, de février 1917 et d’octobre 1917. Les destinées personnelles de nombre d’entre eux pourraient servir de sujet à des 'drames grandioses. Plus important encore, il est indiscutable qu’au sens politique ces exilés ont rendu au gouvernement soviétique des services infiniment plus grands que ceux qui les ont exilés.

L’endroit choisi pour mon exil était Alma-Ata, la nouvelle capitale du Kazakhstan, une cité paludique de tremblements de terre et d’inondations, au pied de la chaîne du Tiansan, à presque deux cents kilomètres du chemin de fer le plus proche et à plus de trois mille kilomètres de Moscou. Là, ma femme, mon fils et moi avons passé une année en compagnie des livres — et de la nature qui est vraiment magnifique dans ces régions. Journaux et lettres mettaient de vingt jours à un et parfois deux mois pour me parvenir, en fonction de l’époque de l’année et des dispositions des autorités de Moscou.

Quoique nous ayons rencontré à chaque pas des amis secrets, nous étions complètement isolés de la population environnante, car quiconque essayait d’entrer en contact avec nous était puni, parfois même très sévèrement. Nos seuls liens avec le monde extérieur étaient les parties de chasse où nous allions, mon fils et moi, accompagnés par les agents du G.P.U., au cours desquelles nous vivions comme des semi-nomades sur les bas- fonds salés et les steppes semi-désertes pendant des semaines, campant sous les étoiles ou dans des kibitkas kirghizes et nous déplaçant sur des chameaux. La région est célèbre par l’abondance des chèvres sauvages, des sangliers, des canards, des oies et autres espèces, mais aussi pour ses serpents venimeux, ses scorpions et ses araignées. En janvier de cette année, un télégramme nous a informés que trois tigres venaient d’être aperçus remontant la rivière Ili à partir du lac Balkhach. Mon fils et moi nous sommes demandés si nous allions déclarer la guerre — en proclamant bien sûr qu’il s’agissait d’une guerre défensive — ou faire appel au pacte Kellogg contre la guerre. Ces vieux tigres rusés et expérimentés auraient certainement adopté une attitude de totale sympathie à l’égard du pacte Kellogg — il suffit pour s’en rendre compte de se référer à l’exemple de Clemenceau — car, après tout, c’est la force des mâchoires qui tranche en dernière analyse.

Mon fils et moi n’avions pas encore pris une décision concernant ces prédateurs du Balkhach quand notre destinée a été brusquement altérée par un nouveau tournant des événements.

Cela commença par notre correspondance. Pendant les dix premiers mois de notre exil, nos lettres, bien que censurées, atteignaient néanmoins leurs destinations en gros la moitié du temps. La correspondance entre déportés avait pris une grande ampleur. Les lettres revêtaient parfois les dimensions de traités politiques et étaient largement reproduites, atteignant les centres politiques du pays et débordant ses frontières. Elles étaient imprimées et diffusées de toutes sortes de façons. Vers la fin d’octobre de l’an dernier, tout changea brusquement. Nos communications avec nos camarades d’idées, nos amis, notre famille même, furent brutalement interrompues ; lettres et télégrammes ne nous atteignaient plus. Au bureau du télégraphe de Moscou, comme nous l’apprîmes par des voies particulières, des centaines de télégrammes à mon adresse s’empilaient, surtout pendant les jours de commémoration de la révolution d’Octobre et d’autres anniversaires révolutionnaires. Le cercle autour de nous se resserrait de plus en plus.

Il faut garder à l’esprit que non seulement les militants de base, mais aussi les fonctionnaires de l’appareil de Staline trouvaient difficiles à avaler ces représailles contre les figures dirigeantes de la révolution d’Octobre. Ceux du sommet les apaisaient avec des arguments selon lesquels des mesures sévères assureraient une totale unanimité dans le parti et permettraient de travailler en paix. La fraction de Staline croyait, ou du moins promettait que l’envoi dans l’exil intérieur des dirigeants de l’Opposition mettrait un terme aux activités des « trotskystes ».

Mais ce fut précisément ce qui n’arriva pas. L’année qui suivit le XVe congrès fut la plus troublée de l’existence du parti.

En fait, ce fut seulement après le XVe congrès que de larges couches du parti et de la classe ouvrière commencèrent à prendre un intérêt réel dans cette lutte qui se déroulait au sommet et réalisèrent que des divergences fondamentales de principe étaient en jeu, puisque des dizaines, des centaines, et même des milliers de gens, connus dans tout le pays ou au moins dans leurs régions, districts ou entreprises, étaient disposés à encourir l’exclusion du parti et la déportation pour leurs idées. En 1928, malgré des vagues de répression continuelles, l’Opposition a grandi de façon remarquable, surtout dans les plus grandes entreprises industrielles. Cela conduisit à une intensification de la répression et en particulier à l’interdiction de la correspondance pour les exilés et entre eux. Nous attendions que suivent d’autres mesures de ce genre, et nous ne nous trompions pas.

Le 16 décembre, un représentant spécial du G.P.U. est arrivé de Moscou et, au nom de cette institution, il me remit un ultimatum : arrêter de diriger la lutte de l’Opposition, sinon des mesures spéciales seraient prises pour m’isoler complètement de la vie politique. Il n’était pas question de m’expédier à l’étranger. Autant qu’il me semblait, il s’agissait de mesures d’ordre interne. Je répondis à cet ultimatum par une lettre exposant les principes de base, adressée au comité central du parti et au présidium de l’I.C. Il me semble nécessaire d’en citer ici quelques extraits :

« Exiger de moi que je renonce à l’activité politique, c’est exiger que je renonce à la lutte pour les intérêts du prolétariat international, une lutte que je poursuis sans interruption depuis trente-deux ans dans toute ma vie consciente. La tentative de représenter cette activité comme “ contre-révolutionnaire ” émane de ceux que j’accuse devant le prolétariat international de fouler aux pieds les enseignements fondamentaux de Marx et de Lénine, de porter atteinte aux intérêts historiques de la révolution mondiale, de rompre avec les traditions et l’héritage d’Octobre, et, de façon inconsciente mais d’autant plus dangereuse, de préparer la voie à Thermidor. »

Je laisse de côté la partie suivante de ce document qui énumère nos principales divergences sur les questions intérieures et internationales. La lettre affirme plus loin :

« Une période de réaction peut se produire non seulement après une révolution bourgeoise, mais également à la suite d’une révolution prolétarienne. Depuis six ans, nous vivons en U.R.S.S. dans l’ambiance d’une montée de la réaction contre Octobre qui ouvre la voie à Thermidor. La manifestation la plus évidente et la plus achevée de cette réaction au sein du parti est la persécution et la destruction organisationnelle de l’aile gauche.

Dans ses dernières tentatives de résister aux éléments thermidoriens avoués, la fraction de Staline ne survit qu’en s’appropriant les “ débris ” et les “ résidus ” des idées de l’Opposition. Au point de vue de la capacité créatrice, elle est impuissante. La lutte contre la gauche l’a privée de toute stabilité. Sa politique pratique n’a pas d’axe, elle est fausse, contradictoire, indigne de confiance. La bruyante campagne contre le danger de droite reste aux trois quarts purement formelle et sert avant tout à masquer aux yeux des masses la guerre de destruction réelle menée contre les bolcheviks-léninistes. »

Ma lettre conclut :

« Dans la “ Déclaration ” que nous avons soumise au VIe congrès [...], nous avons répondu à l’accusation de faire du travail fractionnel en déclarant qu’il ne pourrait prendre fin que si l’article 58, qui nous est perfidement appliqué, était aboli, et si nous étions réintégrés dans le parti, non en pécheurs repentants, mais en militants révolutionnaires qui ne trahissent pas leur drapeau. Et, comme si nous avions prévu l’ultimatum qui m’est présenté aujourd’hui, nous écrivions textuellement :

Seule une bureaucratie tout à fait corrompue pourrait exiger que des révolutionnaires renoncent ainsi (à l’activité politique, c’est-à-dire à servir le parti et la révolution internationale). Seuls de méprisables renégats pourraient faire semblable promesse. »

Je n’ai rien à changer à ces paroles.

A chacun sa part. Vous voulez continuer à conduire les affaires sous la pression des forces de classes ennemies du prolétariat. Nous connaissons notre devoir. Nous l’accomplirons jusqu’au bout. L. Trotsky. Alma-Ata. 16 décembre 1928. »