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Aux camarades qui languissent en captivité
| Auteur·e(s) | Lénine |
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| Écriture | mars 1917 |
Source : Œuvres complètes de Lénine, Editions du Progrès, 1959, Moscou, Tome 23, p. 372-377
Une commission d'aide aux prisonniers fut constituée en 1915 à Berne par les bolchéviks. Elle effectua un important travail de liaison et d'organisation parmi les prisonniers russes internés dans les camps allemands : une large correspondance fut mise en train ainsi que la diffusion des publications bolchéviques illégales.
Le présent appel aux prisonniers fut rédigé par Lénine peu après la réception des premières nouvelles sur la révolution en Russie, et édité en tract par la rédaction du Social-Démocrate. A la fin du tract figure un post-scriptum : « Camarades ! Gardez le contact avec la commission d'aide aux prisonniers. Adresse : Scheiz, Bern, Falkenweg 9. Les camarades s'efforceront comme par le passé de vous envoyer des livres, etc. »
Camarades ! Une révolution a éclaté en Russie.
Les ouvriers de Pétrograd et de Moscou ont été de nouveau les pionniers du grand mouvement de libération. Ils ont proclamé la grève politique. Ils sont descendus dans la rue avec les drapeaux rouges. Ils se sont battus comme des lions contre la police et la gendarmerie tsaristes et contre la faible partie des troupes qui ne s'était pas rangée d'emblée aux côtés du peuple. On compte plus de 2 000 tués ou blessés rien qu'à Pétrograd. Les ouvriers russes ont payé de leur sang la liberté de notre pays.
Les revendications des ouvriers étaient : le pain, la liberté, la paix.
Le pain, parce que le peuple souffre de la faim, en Russie comme dans presque tous les pays qui participent à la guerre de pillage actuelle.
La liberté, parce que le gouvernement tsariste, profitant de la guerre, a définitivement transformé toute la Russie en une vaste prison.
La paix, parce que les ouvriers de Russie, ainsi que les ouvriers les plus conscients des autres pays, ne veulent plus mourir pour les intérêts d'une poignée de richards, ne veulent plus faire la guerre criminelle engagée par les brigands couronnées et sans couronne.
La majorité des soldats des garnisons de Pétersbourg et de Moscou est passée du côté des ouvriers insurgés. Les ouvriers et les paysans en uniforme de soldat ont fraternellement tendu la main aux ouvriers et aux paysans sans uniforme. La meilleure partie du corps des officiers s'est jointe à la révolution. Les officiers qui voulaient marcher contre le peuple ont été fusillés par les soldats.
Ce sont les ouvriers et les soldats qui ont fait la révolution. Mais, comme cela s'est souvent produit dans les autres révolutions, c'est la bourgeoisie qui s'est tout d'abord emparée du pouvoir. La Douma d'Etat, où les grands propriétaires fonciers et les capitalistes détiennent de très loin la majorité, a recherché par tous les moyens une conciliation avec le tsar Nicolas II. Jusqu'à la dernière minute, alors que déjà la guerre civile faisait rage dans les rues de Pétrograd, la Douma d'Etat envoyait au tsar télégramme sur télégramme, l'adjurant de consentir de petites concessions pour conserver la couronne. Ce n'est pas la Douma d'Etat ― la Douma des propriétaires fonciers et des richards, ― mais les ouvriers et les soldats insurgés qui ont renversé le tsar. Néanmoins, le nouveau Gouvernement provisoire a été désigné par la Douma d'Etat.
Ce Gouvernement provisoire est composé de représentants des capitalistes libéraux et des gros propriétaires fonciers. Les principaux postes y sont occupés par : le principe Lvov (grand propriétaire foncier et libéral des plus modérés), A. Goutchkov (compagnon de Stolypine, approuva en son temps la décision de déférer les révolutionnaires devant les tribunaux militaires), Térechtchenko (gros industriel sucrier, millionnaire), Milioukov (qui a toujours défendu et défend à présent la guerre de pillage dans laquelle le tsar Nicolas et sa bande ont entraîné notre pays). Le « démocrate » Kérenski a été invité dans le nouveau gouvernement uniquement pour lui donner l'apparence d'un gouvernement « populaire », pour y avoir un beau parleur « démocratique » qui adresse au peuple des mots ronflants et creux, tandis que les Goutchkov et les Lvov se livreront à leur activité antipopulaire.
Le nouveau gouvernement veut la continuation de la guerre de brigandage. Il est le commis des capitalistes russes, anglais et français, qui ― de même que les capitalistes allemands ― tiennent absolument à « se bagarrer jusqu'au bout » et à s'arracher les meilleurs morceaux du butin. Il ne veut pas et ne peut pas donner la paix à la Russie.
Le nouveau gouvernement n'entend pas confisquer la terre des propriétaires fonciers au profit du peuple, il n'entend pas faire porter le poids de la guerre aux riches. C'est pour cela qu'il ne peut donner du pain au peuple. Les ouvriers et la population pauvre en général sont obligés d'endurer la faim comme par le passé.
Le nouveau gouvernement est composé de capitalistes et de propriétaires fonciers. Il ne veut pas donner la liberté complète à la Russie. Sous la pression des ouvriers et des soldats insurgés, il a promis de convoquer une Assemblée constituante qui déciderait du régime politique à instaurer en Russie. Mais il retarde la date des élections à l'Assemblée constituante, car il désire gagner du temps et ensuite tromper le peuple, comme l'ont fait maintes fois des gouvernements semblables au cours de l'histoire. Il ne veut pas qu'une république démocratique soit créée en Russie. Il cherche seulement à faire monter sur le trône, à la place du mauvais tsar Nicolas II, le prétendu « bon » tsar Michel. Il veut que le pouvoir en Russie n'appartienne pas au peuple lui-même, mais à un nouveau tsar associé à la bourgeoisie.
Tel est le nouveau gouvernement.
Mais à Pétrograd, parallèlement à ce gouvernement, il s'en organise peu à peu un autre. Les ouvriers et les soldats ont formé un Soviet de députés, élus à raison d'un député par mille ouvriers ou soldats. Ce Soviet siège à présent au Palais de Tauride et compte plus de 1 000 délégués. Et il est réellement le représentant du peuple.
Au début, ce Soviet peut commettre diverses erreurs. Mais il finit infailliblement par revendiquer hautement et impérieusement : la paix, le pain, la république démocratique.
Le Soviet des députés ouvriers et soldats lutte pour la convocation immédiate d'une Assemblée constituante, pour la participation des soldats aux élections et à la solution du problème de la guerre ou de la paix. Le Soviet réclame la remise des terres du tsar et des grands propriétaires fonciers à la paysannerie. Le Soviet s'efforce d'instaurer la république et ne veut pas entendre parler de la désignation d'un nouveau et « bon » tsar. Le Soviet exige le suffrage universel et égal pour tous les hommes et pour toutes les femmes. Le Soviet a obtenu l'arrestation du tsar et de la tsarine. Le Soviet veut créer un comité de surveillance pour contrôler chaque acte du nouveau gouvernement et qui deviendrait en fait lui-même le gouvernement. Le Soviet cherche à réaliser une alliance avec les ouvriers de tous les autres pays, afin d'attaquer avec ensemble les capitalistes. Profitant de la liberté, les ouvriers révolutionnaires se sont rendus en grand nombre sur le front afin de s'entendre avec les soldats sur l'action commune en vue de mettre un terme à la guerre, de garantir les droits du peuple, de consolider la liberté en Russie. A Pétrograd paraît à nouveau le journal social-démocrate Pravda[1], qui aide les ouvriers à s'acquitter de toutes ces grandes tâches.
Telle est la situation à l'heure actuelle, camarades.
Vous qui languissez en captivité, vous ne pouvez pas demeurer indifférents. Vous devez être prêts à assumer vous aussi, peut-être bientôt, une tâche importante.
Les ennemis de la liberté de la Russie comptent parfois sur vous. Ils se disent : environ deux millions de soldats sont prisonniers ; si, de retour dans leur patrie, ils passent du côté du tsar, nous pourrons encore rendre son trône à Nicolas ou y installer son frère « bien-aimé ». Il est déjà arrivé dans l'histoire qu'un ennemi d'hier, une fois réconcilié avec un roi renversé, lui rende ses soldats prisonniers pour qu'ils l'aident à lutter contre son propre peuple...
Camarades ! Partout où vous en avez la possibilité, discutez les grands événements qui se sont produits dans notre patrie. Déclarez hautement qu'avec la meilleure partie des soldats russes, vous ne voulez pas de tsar, que vous exigez une république libre, la remise sans indemnité aux paysans des domaines des propriétaires fonciers, la journée de travail de 8 heures, la convocation immédiate de l'Assemblée constituante. Déclarez que vous êtes aux côtés du Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd et que, de retour en Russie, vous ne serez pas pour le tsar mais contre le tsar, pas pour les propriétaires fonciers et les richards, mais contre eux.
Partout où vous en avez la possibilité, organisez-vous, prenez des résolutions dans ce sens, expliquez à vos camarades moins avancés le grand événement qui s'est produit dans notre pays.
Vous avez enduré assez de misère avant comme pendant la guerre et en captivité. Nous allons à présent vers des jours meilleurs. L'aube de la liberté s'est levée.
A votre retour en Russie, soyez l'armée de la révolution, l'armée du peuple et non du tsar. En 1905 aussi, les prisonniers, à leur retour du Japon, sont devenus les meilleurs combattants de la liberté.
De retour dans la patrie, vous vous disperserez dans tout le pays. Portez dans chaque coin éloigné, dans chaque village russe qui a connu les affres de la faim, les exactions et les outrages, la nouvelle de la liberté. Eclairez vos frères paysans ; chassez de la campagne les ténèbres, appelez les paysans pauvres à soutenir les ouvriers des villes et les ouvriers agricoles dans leur lutte glorieuse.
Après avoir conquis la république, les ouvriers de Russie se joindront à ceux de tous les autres pays et conduiront hardiment l'humanité vers le socialisme, vers un régime où il n'y aura ni riches ni pauvres, où une poignée de richards ne pourra se transformer des millions d'hommes en esclaves salariés à son service.
Camarades ! Aussitôt que nous le pourrons, nous nous empresserons de rentrer en Russie pour nous y associer à la lutte de nos frères ouvriers et soldats. Mais là-bas non plus nous ne vous oublierons pas. Une fois en Russie libre, nous nous efforcerons de vous envoyer des livres, des journaux et des nouvelles sur ce qui se passe dans notre pays. Nous exigerons qu'on vous fasse parvenir de l'argent et du pain en quantité suffisante. Et nous dirons aux ouvriers et soldats insurgés : vous pouvez compter sur vos frères qui languissent actuellement en captivité. Ce sont des fils du peuple et ils marcheront avec nous au combat pour la liberté, au combat pour la république, contre le tsar.
La rédaction du « Social-Démocrate »
- ↑ « Pravda » [la Vérité], quotidien bolchévik légal fondé à Pétersbourg sur l'initiative des ouvriers de Pétersbourg en avril 1912.
La Pravda était un journal de masse édité grâce aux fonds collectés par les ouvriers eux-mêmes. Un large réseau de correspondants et de rédacteurs ouvriers se forma autour du journal. En un an, il publia plus de 11 000 correspondances. La Pravda tirait en moyenne à 40 000 exemplaires et, certains mois, son tirage quotidien atteignit 60 000 exemplaires. Lénine, qui se trouvait à l'étranger, dirigeait la Pravda, envoyait des articles presque tous les jours, donnait des directives à la rédaction, rassemblait autour du journal les meilleurs publicistes du Parti.J. Sverdlov, J. Staline, V. Molotov, M. Kalinine prenaient une part active au travail du journal. Parmi les collaborateurs permanents figuraient notamment M. Olminski, N. Polétaïev, K. Samoïlova, N. Batourine, A. Elizarova, K. Eréméïev. Les députés bolchéviks à la IVe Douma d'Etat : A. Badaïev, G. Pétrovski, M. Mouranov, F. Samoïlov et N. Chagov, collaboraient activement à la Pravda.La Pravda fut constamment en butte aux persécutions policières. Au cours de sa première année d'existence, elle fut saisie 41 fois, et 36 procès furent intentés à ses rédacteurs, qui firent au total 47 mois et demi de prison. En deux ans et trois mois, elle fut interdite à huit reprises par le gouvernement tsariste, mais reparut chaque fois sous un nouveau nom : Rabotchaïa Pravda [la Vérité ouvrière], Sévernaïa Pravda [la Vérité du Nord], Pravda Trouda [la Vérité du Travail], Za Pravdou [Pour la Vérité], Prolétarskaïa Pravda [la Vérité prolétarienne], Pout Pravdy [la Voie de la Vérité], Rabotchi [l'Ouvrier], Troudovaïa Pravda [la Vérité-Travail]. Le 8 (21) juillet 1914, à la veille de la première guerre mondiale, le journal fut interdit.L'édition de la Pravda ne reprit qu'après la révolution de Février. A partir du 5 (18) mars 1917, elle commença à paraître en qualité d'Organe central du P.O.S.D.R. Le 5 (18) avril, à son retour de l'étranger, Lénine entra au comité de rédaction et prit la direction du journal. Le 5 (18) juillet 1917, le siège de la Pravda fut saccagé par des élèves-officiers et des cosaques. De juillet à octobre 1917, la Pravda, en butte aux poursuites du Gouvernement provisoire, changea plusieurs fois de nom et parut sous le titre de Listok Pravdy [la Feuille de la Vérité], Prolétari [le Prolétaire], Rabotchi [l'Ouvrier], Rabotchi Pout [la Voie ouvrière]. A partir du 27 octobre (9 novembre), le journal reprit son ancien titre.