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August Bebel (par Lénine)
| Auteur·e(s) | Lénine |
|---|---|
| Écriture | 8 août 1913 |
Source : Œuvres complètes de Lénine, Editions du Progrès, 1967, Moscou, Tome 19, pp. 313-319
En la personne de Bebel, ce n'est pas seulement le chef de la social-démocratie allemande le plus influent parmi les ouvriers et le plus aimé des masses qui vient de disparaître : par son évolution et par son activité politique, Bebel a incarné toute une période historique dans l'existence de la social-démocratie, non seulement allemande, mais aussi internationale.
On peut distinguer deux grandes périodes dans l'histoire de la social-démocratie internationale. Dans la première période, les idées socialistes prennent naissance, la lutte de classe du prolétariat est embryonnaire. Les doctrines et les sectes socialistes, extrêmement nombreuses, se livrent une bataille longue et acharnée. Le socialisme cherche sa voie, il se cherche lui-même. La lutte de classe du prolétariat, qui commence à peine à se dégager de la masse globale du « peuple » petit-bourgeois, revêt un caractère de flambées isolées, comme l'insurrection des canuts lyonnais. Dans cette période, la classe ouvrière elle aussi ne fait que chercher à tâtons sa voie.
Cette période est celle de la préparation de la naissance du marxisme, l'unique doctrine du socialisme qui ait triomphé des épreuves de l'histoire. Cette période qui embrasse approximativement les deux premiers tiers du siècle dernier s'achève par la victoire complète du marxisme, par la faillite (surtout après la révolution de 1848) de toutes les formes prémarxistes du socialisme et par l'entrée en scène de la classe ouvrière, qui se sépare de la démocratie petite-bourgeoise et s'engage dans sa voie historique propre.
La seconde période est celle de la formation, de la croissance et de la venue à maturité des partis socialistes de masse, ayant une structure de classe prolétarienne. Extension prodigieuse du socialisme, progression inouïe des organisations de toute sorte du prolétariat, préparation multiforme de celui-ci, sur tous les terrains, en vue de l'accomplissement de son grand objectif de portée historique mondiale : voilà ce qui caractérise cette période. Et déjà s'annonce, ces dernières années, la troisième période qui prendra la relève de celle-ci, et où les forces préparées réaliseront leurs objectifs à travers une série de crises.
August Bebel, ouvrier lui-même, s'est forgé au prix d'une lutte opiniâtre une conception du monde socialiste ; il a consacré au service des buts du socialisme toute la richesse de ses forces, entièrement et sans réserve ; durant des dizaines d'années, il a marché la main dans la main avec le prolétariat allemand qui grandissait et se développait ; et il est devenu le parlementaire le plus doué d'Europe, l'organisateur et le tacticien le plus talentueux et le chef le plus influent de la social-démocratie internationale ennemie du réformisme et de l'opportunisme.
Bebel naquit le 22 février 1840 à Cologne, sur le Rhin, dans la famille pauvre d'un sous-officier prussien. Il absorba avec le lait de sa mère bon nombre de préjugés barbares, dont il se débarrassa par la suite, lentement mais sûrement. En 1848-1849, à l'époque de la révolution bourgeoise en Allemagne, la population rhénane penchait pour les idées républicaines. A l'école primaire, deux gamins seulement (Bebel était l'un d'eux) se prononcèrent en faveur de la monarchie, et furent pour ce motif roués de coups par leurs camarades. « Un homme averti en vaut deux » : c'est ainsi que l'on peut traduire librement la « morale » que Bebel tire lui-même en racontant dans ses souvenirs cet épisode de son enfance.
Les années 1860 apportèrent à l'Allemagne un « printemps » libéral, après les longues et dures années de contre-révolution, et un nouveau réveil du mouvement ouvrier de masse. Lassalle faisait ses débuts dans sa carrière brillante mais éphémère de propagandiste. Bebel est alors un jeune apprenti tourneur ; il lit avec avidité les journaux libéraux publiés par les vieux militants de 48 et devient un membre ardent des associations éducatives ouvrières. Libéré des préjugés militaristes prussiens, Bebel adhère aux idées libérales et combat le socialisme.
Mais la vie est la plus forte, et le jeune ouvrier, en lisant les brochures de Lassalle, parvient progressivement jusqu'à Marx, malgré toutes les difficultés qui entravent alors en Allemagne, victime du joug d'une contre-révolution qui a duré plus de dix ans, la connaissance des œuvres de ce dernier. Les conditions de la vie ouvrière, l'étude sérieuse et honnête des sciences sociales, poussent Bebel vers le socialisme. Il y serait venu de lui-même, mais un homme l'aida à accélérer cette évolution : Liebknecht, de 14 ans son aîné, revenu à ce moment-là de Londres où il était émigré.
Les mauvaises langues, parmi les adversaires de Marx, disaient à cette époque que le parti de Marx était composé de trois personnes : le chef du parti, Marx, son secrétaire, Engels, et son « agent », Liebknecht. Mais si les peu perspicace fuyaient Liebknecht, en qui ils voyaient un « agent » des émigrés ou des hommes de l'étranger, Bebel sut trouver en lui ce qu'il lui fallait : un lien vivant avec la grande action entreprise par Marx en 1848, avec le parti fondé à ce moment-là, peu nombreux certes, mais authentiquement prolétarien, un représentant vivant des idées marxistes et de la tradition marxiste. « Qu'est-ce qu'il y a comme leçons à prendre auprès de cet homme-là, sapristi ! » : c'est ainsi, dit-on, que le jeune tourneur Bebel exprimait son opinion sur Liebknecht.
Entre 1865 et 1870, Bebel rompt les liens avec les libéraux ; il détache dans les associations ouvrières les éléments socialistes de leurs éléments démocratiques bourgeois, et se place avec Liebknecht aux premiers rangs du parti d'Eisenach, parti marxiste, qui lutta durant de longues années contre l'autre parti ouvrier, lassallien.
Voici en deux mots, la cause historique de la scission du socialisme allemand : la question de l'unification de l'Allemagne était à l'ordre du jour. Elle pouvait se réaliser, étant donné le rapport des classes existant alors, de deux façons : ou bien par une révolution dirigée par le prolétariat et créant une république panallemande, ou bien par des guerres dynastiques menées par la Prusse, consolidant l'hégémonie des grands propriétaires prussiens dans l'Allemagne unifiée.
Lassalle et les lassalliens, notant les faibles chances de la voie prolétarienne et démocratique, pratiquaient une tactique indécise et s'adaptaient à l'hégémonie du junker Bismarck. Leurs erreurs étaient de faire dévier le parti ouvrier dans la voie du socialisme d'Etat bonapartiste. Au contraire, Bebel et Liebknecht défendaient d'une manière conséquente la voie démocratique et prolétarienne, en combattant les moindres concessions au prussianisme, au bismarckisme et au nationalisme.
Et l'histoire a donné raison à Bebel et Liebknecht, bien que l'Allemagne se soit unifiée à la manière de Bismarck. Seule la tactique démocratique conséquente et révolutionnaire de Bebel et de Liebknecht, seul leur esprit « inconciliant » vis-à-vis du nationalisme, seule leur intransigeance envers l'unification de l'Allemagne et sa rénovation « par le sommet », permirent de jeter les fondations solides d'un parti ouvrier réellement social-démocrate. Or, à l'époque il s'agissait justement des fondations du parti.
Si les coquetteries des lassalliens avec le bismarckisme ou leurs « accommodements » avec lui n'ont pas porté préjudice au mouvement ouvrier allemand, c'est uniquement grâce à la riposte si énergique, implacable et brutale que Bebel et Liebknecht opposèrent à ces tentatives.
Et, lorsque la question fut historiquement réglée, cinq ans après la fondation de l'Empire allemand, Bebel et Liebknecht surent unifier les deux partis ouvriers et assurer l'hégémonie du marxisme dans le parti unique.
Bebel fut élu au Parlement allemand dès que celui-ci fut institué ; il était alors un tout jeune homme de 27 ans. Et les bases de la tactique parlementaire de la social-démocratie allemande (et internationale), qui ne cède pas un pouce aux ennemis, qui ne laisse pas échapper la moindre possibilité d'obtenir une amélioration, si faible soit-elle, pour les ouvriers, qui se montre en même temps intransigeante sur le plan des principes et s'oriente toujours vers la réalisation de l'objectif final, les bases de cette tactique furent mises au point par Bebel, ou avec sa participation et sous sa direction immédiate.
Unifiée à la manière de Bismarck, rénovée à la mode prussienne et à la mode des junkers, l'Allemagne répondit aux succès du parti ouvrier par une loi d'exception contre les socialistes. La légalité fut supprimée pour le parti de la classe ouvrière, qui fut déclaré hors la loi. Des temps difficiles commencèrent. Aux persécutions des ennemis vint s'ajouter une crise interne, suscitée par des flottements quant aux problèmes fondamentaux de la tactique. Au début, les opportunistes levèrent la tête : ils s'étaient laissés intimider par la suppression de la légalité et avaient entonné la romance du désespoir, reniant les mots d'ordre non tronqués, s'accusant eux-mêmes d'être allés trop loin, etc. Disons en passant que Hochberg, l'un des représentants de ce courant opportuniste, apportait son soutien financier au parti, qui était encore faible et ne pouvait immédiatement voler de ses propres ailes.
De Londres, Marx et Engels attaquèrent avec fureur les honteux flottements opportunistes. Bebel se montra le véritable chef du parti. Il vit à temps le danger, comprit la justesse de la critique de Marx et d'Engels et sut orienter le parti dans la voie d'une lutte intransigeante. Un journal illégal fut fondé, le Social-Démocrate, qui parut d'abord à Zürich, puis à Londres. Chaque semaine il était introduit en Allemagne, et il compta jusqu'à 10 000 abonnés[1]. Il fut mis fin d'une manière décisive aux flottements opportunistes.
Un autre flottement fut alors l'engouement pour Dühring, à la fin des années 1870. Pendant un temps assez bref, Bebel partagea aussi cet engouement. Les partisans de Dühring, dont le plus en vue était Most, jouaient les « gauchistes » et glissaient rapidement vers l'anarchisme. La critique acerbe et foudroyante des théories de Dühring par Engels fut accueillie avec désapprobation dans de nombreux milieux du parti, et lors d'un congrès il fut même proposé d'écarter cette critique des pages de l'organe central.
Mais tous les éléments viables du socialisme (bien entendu, Bebel en tête) comprirent rapidement toute la nocivité des théories « nouvelles » ; ils rompirent avec elles et avec les velléités anarchisantes de toute sorte. Sous la direction de Bebel et de Liebknecht, le parti apprit à combiner l'activité illégale et légale. Lorsque la fraction parlementaire social-démocrate légale eut adopté dans sa majorité une position opportuniste sur la fameuse question du scrutin pour les subventions à la compagnie de navigation, le Social-Démocrate clandestin prit position contre la fraction et, après une lutte de quatre semaines, remporta la victoire.
En 1890, la loi d'exception contre les socialistes tomba au bout de 12 années d'existence. Il y eut une nouvelle crise du parti, à peu près du même caractère que vers 1875. D'une part, les opportunistes, Vollmar en tête, étaient prêts à profiter de la légalité pour renier les mots d'ordre non tronqués et la tactique intransigeante. D'autre part, ceux qu'on appelait les « jeunes » jouaient les « gauchistes » et glissaient vers l'anarchisme. Si cette crise du parti fut très brève et sans gravité, le grand mérite en revient justement à Bebel et à Liebknecht qui ripostèrent de la façon la plus ferme aux deux flottements.
Alors commença pour le parti une période de croissance rapide, en étendue et en profondeur, une période de développement de l'organisation des forces prolétariennes, non seulement sur le plan politique, mais aussi sur les plans professionnels, coopératif, éducatif, etc. Le gigantesque travail pratique accompli par Bebel dans tous ces domaines, en tant que parlementaire, propagandiste, organisateur, est absolument inestimable. C'est par ce travail que Bebel conquit sa place de chef incontesté et reconnu par tous du parti, le plus proche des masses ouvrières et le plus aimé d'elles.
La dernière crise dans le parti allemand à laquelle Bebel dut prendre une part très active fut ce qu'on a appelé le « bernsteinisme ». Autrefois marxiste orthodoxe, Bernstein arriva à la fin du siècle dernier à des opinions purement opportunistes et réformistes. Certains tentèrent de faire du parti de la classe ouvrière un parti petit-bourgeois de réformes sociales. La nouvelle épidémie opportuniste trouva bon nombre de partisans parmi les fonctionnaires du mouvement ouvrier et parmi les intellectuels.
Bebel exprima l'état d'esprit des masses ouvrières et leur ferme conviction qu'il fallait lutter pour les mots d'ordre non tronqués, lorsqu'il s'éleva avec la plus grande énergie contre cette épidémie. Ses discours contre les opportunistes aux congrès du parti de Hanovre et de Dresde resteront pour longtemps un modèle de défense des idées marxistes et de lutte pour le caractère authentiquement socialiste du parti ouvrier[2]. La période de préparation et de rassemblement des forces de la classe ouvrière constitue dans tous les pays une étape nécessaire dans le développement de la lutte émancipatrice du prolétariat dans le monde. Personne n'a incarné avec autant de relief qu'August Bebel les traits particuliers et les tâches de cette période. Ouvrier lui-même, il a su se frayer son chemin vers de fermes convictions socialistes, il a su devenir un modèle de chef ouvrier, qui a représenté et participé à la lutte de masse des esclaves salariés du capital pour une meilleure organisation de la société humaine.
- ↑ « Le Social-démocrate » (Der Sozialdemokrat), journal, organe central de la social-démocratie allemande publié à l'époque de la loi d'exception contre les socialistes ; parut à Zürich entre septembre 1879 et septembre 1888, puis à Londres du 1er octobre 1888 au 27 septembre 1890. La direction idéologique assurée par Engels garantissait au journal une orientation marxiste. Malgré quelques erreurs, le Sozialdemokrat défendit fermement la tactique révolutionnaire et joua un rôle éminent pour le rassemblement et l'organisation des forces de la social-démocratie allemande. Lorsque la loi d'exception contre les socialistes fut abolie, le journal cessa de paraître. Vorwärts (En avant) redevint l'organe central du parti.
- ↑ Lénine fait allusion aux discours de A. Bebel, « Attaques contre les conceptions fondamentales et la tactique du parti », au Congrès de Hanovre de la social démocratie allemande (9-14 octobre 1899), « La tactique du parti » et « La collaboration à la presse bourgeoise », au Congrès de Dresde (13-20 septembre 1903).