Audience devant la Haute Cour de Bourges

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Auteur·e(s) Auguste Blanqui
Écriture 31 mars 1849

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Les Accusés du 15 mai 1848 devant la Haute Cour de Bourges

Compte rendu exact de toutes les séances avec les incidents.

Audience d'Auguste Blanqui du 31 mars 1849

A 10 heures et demie l'audience est reprise.

M. le Président. — La parole est à l'accusé Blanqui.

Blanqui. — Je demande pardon à MM. les jurés de leur avoir fait perdre hier une demi-journée, mais j'étais véritablement pris de court. Je vais maintenant me défendre.

Je suis devant vous, MM. les jurés, et ce n'est pas à vous que je parle, c'est à la France, la seule haute-cour de justice que je connaisse et dont les arrêts ne sont pas susceptibles de cassation.

Déjà le cri de ce tribunal supreme arrive de tous les points du territoire, c'est un cri de surprise contre l'accusation dont nous sommes l'objet, c'est un cri de pitié pour les hommes contre lesquels la haine ne s'assouvit jamais ; cette grande voix, de l'opinion publique est la seule dont à nos yeux le verdict puisse être légitime.

C'est sans doute pour y échapper qu'on s'est lancé dans cette voie des persécutions ; c'est pour se dérober au cri de la conscience, qu'au mépris des principes les plus respectables du droit, on soutient ici une accusation qui, devant nos pairs, serait tombée au grand jour de la discussion.

M. le Président. — Accusé, dans votre intérêt même, je vous engage à vous abstenir de semblables considérations.

Blanqui. — On nous a traduit devant la haute-cour...

M. le Président. — La qualification des faits qui sont attribués justifie la juridiction.

Blanqui. — Mais il n'y a pas de charges, et plus l'accusation est grave, plus la faiblesse des charges est évidente ; une commission spéciale, la rétroactivité appliquée, une haute-cour constituée en vue d'un procès, voilà ce qu'on nous a fait.

On ne s'arrête pas là, ce n'est pas assez d'avoir violé les règles de la jurisprudence, on nous amène ici, nous, hommes politiques, pour y voir proclamer, non pas un jugement de justice, mais un jugement de nécessité.

M. le Président. — Accusé, je ne puis vous permettre de continuer ainsi.

Blanqui. — Remarquez, M. le Président...

M. le Président. — Remarquez vous-même qu'il y a deux choses que vous devez respecter, d'abord le décret de l'Assemblée nationale, et ensuite l'arrêt de la haute-cour sur la compétence... Dans l'intérêt de la justice, dans le vôtre, je vous engage...

Blanqui. — Mon intérêt est ce qui me touche le moins.

M. le Président. — Nous, nous devons nous en inquiéter.

Blanqui. — Permettez-moi de vous dire que je suis le meilleur juge de mon intérêt.

M. le Président. — Sans doute, tant que vous ne dépasserez pas les bornes que je dois vous assigner par respect pour la loi. Je vous engage à continuer.

Blanqui. — Je ne puis continuer, M. le Président, si vous ne m'accordez la parole pour me défendre contre les charges portées contre moi. Ce qu'on me fait, je l'ai dit vingt fois déjà, c'est un procès de tendance.

M. le Président. — Je vous répète que vous devez respecter deux choses : le décret de l'Assemblée nationale et la haute-cour devant laquelle vous êtes.

Blanqui. — Nous avons, dès l'abord, combattu votre compétence ; souffrez que nous puissions plaider de nouveau que vous n'êtes pas compétents.

M. le Président. — La haute-cour ne peut souffrir que vous mettiez de nouveau en question ce qu'elle a résolu par un arrêt.

Blanqui. — Dès lors il est inutile que je continue ; je ne serai pas défendu.

M. le Président. — Je vous engage à vous défendre.

Blanqui. — Nous sommes traduits devant la cour comme des hommes politiques ; il faut donc que nous nous défendions comme des hommes politiques. En ce qui concerne l'attentat du 15 mai, il a été à peine question de moi. L'accusation contre moi n'a reposé que sur les faits qui ont précédé le 15 mai.

M. le Président. — Défendez-vous sur les faits relatifs au 15 mai.

Blanqui. — On attaque en moi l'homme politique.

M. le Président. — Eh bien ! défendez l'homme politique.

Blanqui. — Lorsque je me défends, vous m'arrêtez.

M. le Président. — Je vous impose uniquement la loi de respecter le décret de l'Assemblée nationale et l'arrêt de la haute-cour.

Blanqui. — Je ne reviendrai pas d'une manière absolue sur ce qui a été décidé par l'arrêt de la haute-cour ; au surplus, si vous ne voulez pas me laisser parler, je m'arrêterai ; le public jugera.

M. le Président. — C'est à vous de juger si ce que vous avez à dire a le caractère de ce que je viens de vous indiquer ; dans le cas contraire, vous feriez mieux de vous asseoir.

Blanqui. — J'ai parlé de la manière dont l'accusation a agi à notre égard ; j'ai parlé de condescendances qu'on a eues pour elle.

M. le Président. — De quelles condescendances voulez-vous parler ?

Blanqui. — Je veux dire que l'accusation a eu toutes facilités qui nous ont été refusées.

M. le Président. — Est-ce que la défense n'a pas été libre ?

Blanqui. — On croirait qu'il y a un parti pris...

M. le Président. — Qu'entendez-vous par ces mots ?

Blanqui. — Ainsi, j'ai remarqué que mon co-accusé Raspail a été interrompu et obligé de passer une partie de son discours, au moment qu'il traitait un point que Me Bethmont a pu traiter sans être interrompu.

M. le Président. — Vous dites qu'il y a parti pris de la part de la cour ; oui, il y a un parti pris d'empêcher qu'on ne professe ici des doctrines subversives ; oui, il y a un parti pris d'empêcher un accusé de se nuire à lui-même.

Si Me Bethmont n'a pas été arrêté, c'est qu'il s'est renfermé dans les limites qu'une défense ne doit pas dépasser.

Blanqui. — Vous venez de parler de doctrines et vous ne permettez pas de les énoncer ; cela me suffit, cela prouve que l'accusation a seule la parole.

L'accusation a discuté, elle, les doctrines ; si donc, nous nous renfermons dans les faits matériels, il est évident qu'on nous interdit la défense.

M. le Président. — Toutes les fois que vous établirez que les doctrines ne sont pas anti-sociales, qu'elles ne sont pas contraires aux principes établis, vous aurez la parole ; mais si vous avez l'intention de proclamer des principes qui soient contraires aux intérêts de la société, je vous interdirai la parole.

Blanqui. — Si nous avons adopté ces doctrines, c'est que nous les croyons bonnes.

M. le Président. — Démontrez qu'elles ne peuvent pas nuire aux intérêts de la société. Si vous voulez vous consulter avec vos défenseurs, vous pouvez le faire pendant que la cour va entendre le défenseur de l'accusé Villain.

M. Leclancher, conseil de Villain, se lève.

M. le Président. — L'accusé Blanqui a-t-il quelque chose à ajouter à sa défense ?

Blanqui. — Les faits du 15 mai [1848] ayant été commis avant le vote de la Constitution, nous devrions être jugés par la cour d'Assises.

Nous sommes devant un tribunal exceptionnel ; si on veut nous étrangler dans un défilé, cela frappera davantage cette institution.

Il n'y a pas d'attentat ; nous sommes devant un tribunal créé exprès pour nous : je prétends attaquer l'instruction secrète entachée, suivant moi, de la partialité la plus blâmable; je l'attaque non seulement en ce qui me concerne, mais, en thèse générale, comme fatale à la justice.

Je me propose, enfin, de dire que nous avons été l'objet d'énormités de la part de l'accusation.

Si la cour veut m'accorder la parole sur ces deux points, je suis prêt à lire ma défense écrite.

M. le Président. — Si vous n'attaquez ni la Constitution ni les lois, vous pouvez continuer.

Blanqui. — « Je ferai remarquer avec quel dédain on a affecté ici de repousser du pied les dépositions orales qui doivent être le seul fondement de la conviction du jury ; on a mis la vérité sur le lit de Procuste, on s'est efforcé de faire prévaloir sur la déposition orale la confidence faite au juge dans le coin obscur d'un greffe.

« Je n'ai pas vu cela », disait l'artilleur Saint-Aubin ; et cependant c'était écrit. « J'ai commis une erreur », disent M. Lebreton et M. Demontry ; n'importe, l'accusation retient l'erreur et en sature l'auditoire.

On invoque contre moi une dénonciation; je demande qu'on produise le dénonciateur. Est-il mort ? Est-il malade ? Non ; mais on refuse de l'appeler au débat.

Il y a là un accusé, Flotte, dont le seul crime est d'être mon ami ; il a vu défiler l'accusation sans que son nom fut prononcé. Sa place serait plutôt dans les tribunes publiques que sur ces bancs, et cependant M. l'avocat général lui a consacré une heure de sa discussion, invoquant contre lui des faits inédits, et l'en frappant comme d'une dague de miséricorde.

Un jour une homme en état d'ivresse se présente à l'Hôtel de Ville, il bégaie des menaces contre M. Marrast ; on prétend qu'il a voulu assassiner le maire de Paris... Quel est cet homme ? Nul ne le sait. Mais Flotte est détesté, car il est mon ami, et au bout d'un mois un représentant ose dire à la tribune que Flotte a été arrêté pour tentative d'assassinat, et M. l'avocat général a été ramasser cette calomnie. Est-ce moral ? Je ne le crois pas.

Un accusé essaie de lire une lettre venue inopinément à l'appui de sa défense, et on lui en interdit la lecture; mais on ne se fait pas faute d'invoquer contre Flotte des faits non articulés jusqu'ici. Il n'y a pas là d'impartialité.

Je n'ai rien à dire, si ce n'est que les tribunaux exceptionnels subissent fatalement les nécessités de leur nature ; c'est pour cela que les tribunaux exceptionnels ont un nom détesté dans l'histoire.

Quant à moi, peu soucieux du dénouement que nul ne peut prévoir, j'accepte le débat, non sur les faits, mais sur les doctrines.

On prétend écraser en moi le conspirateur monomane, c'est-à-dire l'homme qui, à travers les évolutions des partis, poursuit, sans ambition personnelle, le triomphe d'une idée.

Je me heurte d'abord du pied à la procédure secrète, qui est une tache [sic] pour nous couler.

Devant le magistrat instructeur, le témoin n'a pas toute sa liberté ; la rédaction de la déposition n'est qu'une traduction, souvent infidèle, des paroles du témoin ; elle concentre ordinairement les charges et fait évanouir tout ce qui viendrait à la décharge de l'accusé.

La torture a été abolie, mais un tronçon de cette arme empoisonnée est resté attaché comme un boulet aux pieds de la justice; pourquoi n'a-t-elle pas repoussé ce débris des temps féodaux ?

Sans les interminables délais de cette instruction, le procès aurait pu être jugé il y a longtemps, mais il fallait bien le temps de construire ce tribunal auquel on voulait nous livrer. »

L'accusé examine les faits qui lui sont attribués par le ministère public et s'attache à prouver que la très grande partie de ces faits n'a pas reçu la moindre confirmation aux débats.

« Il en est de même des charges graves articulées contre Flotte, on n'a pas entendu ce qu'il a dit à la tribune de l'Assemblée nationale, mais la charge grave, c'est qu'il est l'ami intime de Blanqui. Quant à Lacambre, également ami de Blanqui [ami qui a eu le bon esprit de prendre la clé des champs pour échapper aux conseils de guerre] il a dû, dit-on, organiser le mouvement, mais il n'existe pas de charges contre lui. Sur ce terrain de la calomnie on dévore bien vite l'espace ; l'histoire de mon martyre sur le chevalet de la calomnie est douloureuse, laissez-moi vous en raconter un épisode.

J'ai été arrêté le 26 mai 1848 au soir, et le lendemain, 27, le Constitutionnel ou le Droit a publié l'article suivant :

« On nous communique une lettre qui a été saisie au domicile de Blanqui et qui fait partie du dossier de l'instruction. (C'était un mensonge, car la lettre avait été saisie à la poste avant d'avoir été portée à mon domicile). Cette lettre contient les passages suivants:

« La bourgeoisie l'emporte ; bientôt Ledru-Rollin, Blanqui et les clubs rentreront sous terre. Pauvres socialistes !

Le moyen de déjouer les projets de la bourgeoisie, c'est de semer des inquiétudes continuelles parmi elle ; la chute de la Banque, du 5 et du 3 % serait son Waterloo.

Pour y arriver, il faut, par des inquiétudes continuelles, empêcher le commerce de renaître.»

* * *[modifier le wikicode]

... Nous tendons les bras avec effusion à nos ennemis qui se relèvent et nous frappent.

C'est que les moeurs des partis sont les fruits de leurs doctrines. Les uns, animés du sentiment profond de la fraternité, savent porter dans le malheur la fierté et le courage, l'oubli et la compatissance dans le triomphe; les autres froidement égoïstes se montrent rampants dans la défaite, cruels, impitoyables dans le succès : nous sommes des premiers, grâce en soient rendues à ces principes flétris de tant d'excommunication, et bientôt nous serons les maîtres du monde. Doctrines subversives, dit-on ! Doctrines anti-sociales ! Nous les connaissons ces mots, ils sont presque aussi vieux sur la terre que les hommes: c'était le vocabulaire de l'inquisition ! C'était celui du paganisme mettant à mort les premiers chrétiens, c'est le langage des mondes qui s'en vont.

Lorsqu'au seizième siècle la réforme éclata en Europe à l'appel de Luther et de Calvin, quel fut le cri de cette tourbe perdue de vices, et dont les débordements étaient la cause première de cette puissante révolte de la pensée ? Ce cri, ce même cri que nous entendons rugir aujourd'hui contre les idées nouvelles: doctrines impies, théories perverses ! Et, en avant, contre les ennemis de Dieu et de la société : les tortures, l'échafaud, les bûchers ! A quoi ces répressions ont-elles abouti ? A une guerre civile qui a rempli cent ans l'Europe de sang et de carnage, et qui s'est terminée en définitive par le triomphe du principe contesté, la liberté de conscience. Les organes du ministère public sont venus, eux aussi, fulminer à tour de rôle l'anathème de rigueur contre les utopies impossibles et coupables, contre les théories destructives de l'ordre social. J'avais entendu déjà ces noires philippiques, modulées en termes tout semblables par les réquisitoires de la monarchie, et j'ai vu en outre défiler bien souvent devant moi ce vieux bagage des objurgations conservatrices.

La presse, la tribune, la chaire, le trône en fabriquent quotidiennement d'innombrables échantillons. En voici deux. — Proclamation du général autrichien Haynau, après la prise de Chavienna (Valteline). — « Les troupes ont combattu et dispersé les insurgés; elles ont brûlé leurs repaires. Il ne reste plus qu'à soumettre cette ville au châtiment mérité. Puissent cette nouvelle tentative avortée et cette expédition révolutionnaire criminelle ouvrir les yeux aux hommes égarés et les faire renoncer à l'exécution de théories insensées et impraticables. »

Lettre de l'empereur Nicolas au ban Jellachich, en lui envoyant l'ordre de Saint-Vladimir. « Général, vos nobles efforts pour préserver d'un naufrage les principes de l'ordre social, foulés aux pieds par un parti anarchique, vous ont donné de justes droits à mon estime. » Vous le voyez, c'est absolument la même réthorique. Qui est coupable ici de plagiat ? Les généraux autrichiens, l'empereur Nicolas ou les réquisitoires ? Je vous le demande. Quelquefois aussi les beaux esprits, ou, si vous le voulez, les bons esprits se rencontrent M. Les mêmes intérêts, les mêmes colères auront placé dans des bouches diverses ce langage uniforme; c'est une confraternité comme une autre.

Utopie ! Impossibilité ! Mots foudroyants cloués par nos ennemis à notre front et qui veut dire meurtrier ! Appel homicide à l'égoïsme de la génération vivante, qui n'entend pas être abattue en fleur et enfouie pour l'engraissement des générations futures, à supposer même que le sacrifice de la moisson du jour ne dût point stériliser les moissons à venir.

Cette arme est terrible, nous en savons quelque chose; mais elle est déloyale. Il n'y a point d'utopistes, dans l'acception outrée du mot; il y a des penseurs qui rêvent une société plus fraternelle et cherchent à découvrir leur terre promise dans les brumes mouvantes de l'horizon. Mais l'insensé qui voudrait s'élancer d'un bond vers le point inconnu se précipiterait dans le vide.

De ces penseurs, les uns, comme Moïse, restent immobiles, abîmés dans la contemplation de cette terre lointaine qui trompe éternellement leurs regards de ses mirages fantastiques, les autres disent: Marchons, voici la route! elle traverse des contrées ignorées. Nous suivrons, en frayant la voie, en suivant les ondulations du sol, l'oeil toujours fixé sur l'étoile qui nous guide.

Ceux-là ne cheminent point à travers l'espace. Ils s'avancent sur le terrain d'un pas rapide ou lent, selon les obstacles, mais continu, ne reculent jamais, ne tournent pas la tête. Le 24 février [1848], ils ont franchi d'un bond une crevasse entre deux rochers. Quelquefois, si le fossé est trop large ou l'élan trop court, la chute est terrible; beaucoup restent au fond de l'abîme; la masse remonte et poursuit. Sur cette route, la prison n'est qu'un repos pour les blessés, que de nouveaux compagnons remplacent au travail.

Je suis un de ces voyageurs ; ils s'appelaient hier des révolutionnaires, aujourd'hui des socialistes.

Devant leur marche infatigable la distance s'efface, l'horizon soulève peu à peu son voile et découpe la silhouette de la terre promise. Nous avançons.

Quelle magnifique perspective après février [1848] ! et sitôt évanouie ! La route se montrait au loin si belle et si large, et l'ineptie nous a précipités dans d'horribles fondrières.

Ma voix a essayé de s'élever contre les perfides ; ils l'ont étouffée sous la calomnie.

Mon utopie leur déplaisait, et je n'en crois pas d'autre possible, c'est la clé qui doit ouvrir la porte du temple inconnu; il est vrai que ce n'est pas la clé d'or. Il y a des problèmes bien simples qui semblent insolubles parce qu'ils sont mal posés. La révolution de 1848 voulait détrôner la corruption, y a-t-elle réussi ? Non. Eh bien ! l'assaut recommencera. La corruption mine la France, tous les partis en sont malades, les dix-huit ans du dernier règne ont inoculé le virus jusqu'aux derniers ramuscules du corps social. Traiter par des moyens matériels cette maladie toute morale, c'est une erreur désastreuse; on ne fera que l'aggraver.

Le pouvoir a causé le mal, lui seul peut le guérir ; qu'il ait au moins cette ressemblance avec la lance d'Achille. Surtout qu'il abandonne la méthode homéopathique, elle lui a mal réussi jusqu'à ce jour (sourires).

La cure doit être morale : théories économiques, sociales ou financières, utopies et routines échoueraient misérablement contre le fléau qui ravage les âmes.

La France est à la fois pervertie par l'exemple de la corruption, et ulcérée du spectacle de cette corruption, elle ne voit plus dans les hommes d'Etat qu'une tourbe cupide, sans pudeur et sans loi (mouvements).

République, empire, royauté lui inspirent également mépris et méfiance. Trompée, ruinée, démoralisée, elle ne croit plus à rien, se désespère et se tord sur son lit de douleur.

La République lui avait promis allégement et probité, ce qui se traduit par l'impôt des 45 centimes et les concussions. La présidence avait promis des remboursements : elle envoie des garnisaires.

Le Gouvernement provisoire acceptait trois mois de misère des ouvriers en offrande sur l'autel de la patrie et adjugeait 200 francs par jour à chacun de ses membres.

Tromperies, malversations, immoralités partout et toujours. Aussi, les crédulités et les patiences sont à bout ; il ne reste plus que des appétits surexcités, des misères dévorantes, des consciences mortes !

C'est une dissolution générale; bientôt le chaos !... Sans une réforme radicale la société va sombrer. On peut lui crier comme Jonas : « Encore quarante jours et Ninive sera détruite ! » Que Ninive fasse donc pénitence, c'est la seule chance de salut. Si le pouvoir, par une brusque conversion, balayait à coups de fouet les rapacités qui encombrent toutes les hiérarchies ; s'il faisait succéder au cynisme de la cupidité l'ardeur du désintéressement ; si la corruption faisait place partout, chez les fonctionnaires, au dévouement et à la probité; si les emplois publics, au lieu d'offrir le spectacle d'une curée dégoûtante, n'étaient plus qu'un devoir, un sacrifice, quelle soudaine et profonde révolution éclaterait dans les esprits ! — L'exemple d'en haut est toujours irrésistible ; l'austérité serait aussi contagieuse que la corruption; elle s'imposerait à toutes les classes par l'ascendant du pouvoir.

Mais dira-t-on, le crédit, le travail, la circulation sont affaires de science et non de sentiment. Je ne sais, mais la foi et l'enthousiasme sont des leviers qui soulèvent le monde. Commençons par là, tout le reste suivra. Alexandre, dans le désert de Gédrosie, répand sur le sable les quelques gouttes d'eau qu'on lui apporte dans un casque et s'écrie: Tous ou personne !... Cette abnégation de son chef électrise et sauve l'armée macédonienne qui allait périr. Quand le peuple est à jeun personne ne doit manger. Voilà mon utopie, rêvée au lendemain de février [1848]. Que d'ennemis implacables elle m'a suscités ! Ils ne songeaient qu'à déchaîner les intérêts; je voulais passionner les consciences, il ne s'agissait point cependant de ressusciter une république de Spartiates, mais de fonder une république sans ilotes. Peut-être mon utopie paraîtra la plus folle et la plus impossible de toutes. Alors Dieu sauve la France ! J'ai terminé la première partie de mon discours. »

Il examine ensuite la manifestation du 17 mars [1848] ; il s'étend d'abord sur la manifestation de la garde nationale du 16 mars [1848]. Selon lui, ce jour-là, la partie de la garde nationale qui, sous prétexte d'une question d'uniforme, s'est rendue à l'Hôtel de Ville, avait le projet arrêté de renverser le Gouvernement provisoire. Et cependant personne n'a été poursuivi pour ce fait.

La démonstration du 17 mars, dans laquelle ont figuré 200 000 hommes, avait pour but de demander l'ajournement des élections.

« J'étais convaincu, dit l'accusé, qu'il était indispensable d'ajourner les élections ; en effet, dix-huit ans d'oppression de la presse et de corruption avait empêché le peuple de s'éclairer; des hommes des campagnes, qui le matin prennent leur pioche ou leur hoyau et qui rentrent le soir après quatorze heures d'un rude labeur, n'avaient aucune lumière politique; ils entendent dire qu'il n'y a plus de roi, qu'il y a une République, et ils se demandent ce que c'est que cela. Il fallait, avant d'appeler ce peuple dans les comices, il fallait l'éclairer, faire son éducation politique ; c'est pour cela que je voulais l'ajournement indéfini des élections. Le matin du 17 mars, il fut résolu qu'on en demanderait l'ajournement jusqu'au 31 mai ; dès lors la question n'avait plus pour moi aucun intérêt, c'est pour cela que je n'ai pas pris la parole le 17 mars.

Mais, par cela même que je voulais des élections éclairées, j'avais une haute opinion du produit futur du suffrage universel, et il est impossible de supposer que j'ai eu la pensée de violer l'Assemblée nationale.

Quoi qu'on en ait dit, Paris exerce une dictature véritable sur la France entière, non pas cette dictature brutale que Rome imposait aux autres parties de l'empire, mais une dictature morale. Paris est en quelque sorte la représentation de la France entière ; on trouve de tout à Paris, excepté des Parisiens ; ouvriers, commerçants, hommes de lettres, la plupart de ceux qui sont à Paris viennent des départements.

Violer l'Assemblée nationale, c'était abdiquer pour Paris cette dictature morale dont je parlais tout à l'heure. Aussi, dans mon club, me suis-je toujours opposé à ce qu'on discutât la question du renversement éventuel de l'Assemblée nationale, dans le cas où elle ne marcherait pas dans telle ou telle voie.

C'est moi qui, en grande partie, ai organisé la manifestation du 17 mars, mais je n'ai pris aucune part à celle du 16 avril. Pourquoi aurais-je voulu renverser le Gouvernement provisoire ? Au profit de qui ? Au profit de M. Ledru-Rollin ? Mais vous avez pu voir, lors de sa déposition, qu'il n'était pas mon cousin; il était, de tous les membres du Gouvernement provisoire, celui qui m'en voulait le plus; je ne sais pas pourquoi, ou plutôt je sais bien pourquoi : ses opinions étaient plus rapprochées de la mienne que celles de ses collègues, et, dans les discordes civiles ou religieuses, les opinions les plus voisines sont celles qui se détestent le plus.

Aussi, je ne lui en veux pas; je lui pardonne volontiers: il a marché, marché ; il est allé en avant sans savoir ce qu'il faisait ; il a trébuché, il s'est cassé le nez ; ce n'est pas ma faute ; il doit bien s'apercevoir maintenant qu'il se trompait. C'est lui qui, avec sa police, me faisait surveiller le 16 avril. Sa police lui a dit ce qu'il voulait qu'elle lui dit.

Aujourd'hui, M. Ledru-Rollin est rentré dans notre parti, je lui donne amnistie pleine et entière pour tout ce qu'il a fait, pour tout ce qu'il a dit. Il s'est trompé, voilà tout. »

M. Blanqui, arrivant aux journées qui ont précédé le 15 mai [1848], explique qu'après avoir résisté à la manifestation, il fut forcé de la subir et de s'y joindre. « C'est que, dit-il, quand on manie l'élément populaire, ce n'est pas comme un régiment qui attend, l'arme au pied, auquel on dit: marche, et il marche; arrête, et il s'arrête. Non, messieurs, il n'en est pas ainsi, et j'ai dû subir cette invasion populaire en faveur de la Pologne ; j'y suis donc allé, ainsi que vous le savez. Je ne veux pas rétracter [sic] les événements du 15 mai dont je suis rassasié ; je vous suppose logé à la même enseigne que moi. Pourtant, je dois dire ceci : M. le procureur général m'a représenté comme entrant malgré moi dans la salle des Pas-Perdus [de l'Assemblée nationale], malgré moi dans la salle, malgré moi à la tribune, et enfin prononçant malgré moi un discours. C'est un peu bouffon, un peu grotesque, je le veux bien.

Il est bien vrai que j'étais venu malgré moi, en haussant les épaules, et que pourtant j'ai prononcé un discours avec sang-froid. C'est qu'un homme politique se retrouve toujours. Une fois sur mes pieds dans la tribune, je me suis retrouvé, et je n'ai pas pensé qu'il fallait dire des sottises parce que des sottises étaient faites.

Mon discours n'est point violent, MM. les jurés pourront le lire.

Si nous avions voulu renverser l'Assemblée nationale, je vous prie de croire que nous nous y serions pris tout autrement.

Nous avons quelque habitude des insurrections et des conspirations, et je vous assure qu'on ne reste pas trois heures à bavarder dans une Assemblée qu'on veut renverser.

Voici comment on s'y prend.

En arrivant devant une grille fermée avec une masse populaire, on brise la grille, et c'est facile en pareil cas ; si on ne la brise pas on l'escalade, on passe à droite, on passe à gauche, et puis une fois entré on jette les représentants par les fenêtres sans plus de forme de procès ; on profite du moment où tous les factieux sont là près de vous, on se dépêche et on ne bavarde pas trois heures. »

Après avoir déploré la parole insensée qui a prononcé la dissolution de l'Assemblée nationale dans un intérêt qui ne pouvait être celui des hommes aujourd'hui accusés M. Blanqui parle du gouvernement de contrebande qu'on a substitué au gouvernement établi, et dit : « Il n'avait pas pour soutien l'opinion publique, et il pouvait au plus durer pendant quelques heures », puis il ajoute :

« Le réquisitoire a tiré parti de l'itinéraire suivi par moi à la sortie de l'Assemblée. J'avais deux domiciles, l'un à la barrière du Trône, l'autre rue Boucher: pour gagner l'un ou l'autre, je devais suivre les quais. Le réquisitoire m'accompagne avec complaisance, parce qu'il espère me saisir à l'Hôtel de Ville. Tant que je poursuis la ligne des quais, je suis un brave et bon conspirateur ; mais, arrivé au quai de la Mégisserie, j'ai l'impertinence de planter là le réquisitoire : je deviens un indigne conspirateur.

Le lâche ! s'écrie le réquisitoire, il ne va pas jusqu'à l'Hôtel de ville, il s'enfonce dans les rues transversales. S'il était seulement monté chez son ami Crousse, on aurait pu dire qu'il était monté là pour braquer du haut de la mansarde de Crousse la double lorgnette du général regardant l'Hôtel de Ville et l'Assemblée en même temps, observant les mouvements à droite et à gauche, et faisant mouvoir ses bataillons.

Mais non, j'ai faussé tout à fait compagnie au réquisitoire, j'ai été sans pitié pour lui, je l'ai laissé dans l'embarras ; je ne suis pas allé jusqu'à l'Hôtel de Ville ; j'avais déjà fait une assez grande bêtise en allant à l'Assemblée ; entrer dans l'Hôtel de Ville, c'eût été piquer une tête du haut des tours Notre-Dame sur le pavé ; je n'ai pas piqué cette tête. Je réserve ma tête pour une meilleure occasion. C'est très malheureux, mais que voulez-vous que j'y fasse ?

Nous avons été dans cette journée, nous, hommes politiques, des enfants que le peuple mène par le bout du nez ; nous avons fait une faute que nous payons bien cher ; nous avons eu le temps de mûrir et de renouveler nos réflexions sur les événements du 15 mai. S'il vous convient de nous faire recommencer ces réflexions, vous en êtes bien les maîtres.

Mais ce ne serait pas là la véritable justice. Si vous voulez vous renfermer dans le domaine des faits, il n'y en a pas; si vous avez affaire à des hommes politiques que vous regardez comme des êtres dangereux qu'il faut séparer de la société ; si vous dites : il faut enfermer ces êtres-là dans une ménagerie, comme les animaux du jardin des Plantes, parce qu'ils dévoreraient tout si on les lâchait dans Paris, il faut les garder comme le lion d'Afrique ou l'ours des mers glaciales ; si vous faites des réflexions comme celles-là, je prévois ce qui nous arrivera, et ce ne sera pas de la haute justice.

Vous devez songer non seulement au présent, mais encore à l'avenir. Si les détails de cette affaire sont plaisants, le fond en est très sérieux. Je vous ai dit, et je vous répète, que l'opinion publique a déjà donné son avis, et vous qui vivez au milieu de l'opinion publique, vous devez savoir que les vrais coupables ne sont pas sur ces bancs. Si, malgré cette opinion unanime, une condamnation intervenait, ce serait, je crois, une chose fâcheuse pour tout le monde, et la haute-cour de justice laisserait dans l'histoire, dès son apparition, une trace malheureuse et ineffaçable. »

L'audience est suspendue à 2 heures et demie et reprise à 3 heures et demie.

M. le procureur général Baroche a la parole (...).