Anatole Vassilievitch Lounatcharski (par Trotski)

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 1 janvier 1933

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Source : Edition 1964 de Littérature et Révolution
Ce texte figurait dans quelques éditions de Littérature et Révolution déjà du vivant de Trotski
Mots-clés : Anatoli Lounatcharski


Les événements politiques de ces dix dernières années nous ont divisés et placés dans des camps différents, au point que je n'ai pu suivre le sort de Lounatcharsky que par la lecture des journaux. Il fut cependant un temps où des liens politiques étroits nous unirent et où nos rapports personnels, sans aller jusqu'à l'intimité, avaient pris un caractère très amical.

Lounatcharsky avait quatre à cinq ans de moins que Lénine, et à peu près autant de plus que moi. Cette différence d'âge n'avait guère d'importance en elle-même, mais elle indiquait notre appartenance à des générations révolutionnaires différentes. Lounatcharsky entra dans la vie politique alors qu'il était lycéen, à Kiev. Il était encore, à ce moment, sous l'influence des derniers roulements de tonnerre de la lutte terroriste menée par les " populistes " contre le tzarisme ; pour mes plus proches contemporains, la lutte des " populistes " relevait déjà de la légende.

A l'école, Lounatcharsky étonnait par la variété de ses talents. Il écrivait des vers, bien sûr, saisissait facilement les idées philosophiques, faisait d'admirables conférences aux soirées d'étudiants ; c'était un orateur hors pair et il ne manquait pas une couleur à sa palette d'écrivain. A l'âge de vingt ans, il était capable de faire des conférences sur Nietzsche, de se battre sur l'impératif catégorique, de défendre la théorie de la valeur de Marx, de discuter des mérites comparés de Sophocle et de Shakespeare.

Ses dons exceptionnels se combinaient organiquement en lui avec le dilettantisme gaspilleur de l'intelligentsia aristocratique, celle qui trouva jadis son expression journalistique la plus élevée en la personne d'Alexandre Herzen.

Lounatcharsky fut lié à la Révolution et au socialisme pendant quarante ans, c'est-à-dire pendant toute la durée de sa vie consciente. Il passa par les prisons, la déportation, l'émigration et resta un marxiste inébranlable. Au cours de ces longues années, des milliers et des milliers de ses anciens compagnons, issus du même cercle de l'intelligentsia nobiliaire et bourgeoise passèrent dans le camp du nationalisme ukrainien, du libéralisme bourgeois ou de la réaction monarchiste. Les idées révolutionnaires n'étaient pas pour Lounatcharsky un engouement de jeunesse : elles l'avaient pénétré jusqu'au tréfonds des nerfs et des vaisseaux sanguins. C'est la première chose qu'il faut dire sur sa tombe toute fraîche.

Il serait cependant inexact de se représenter Lounatcharsky comme un homme d'une volonté opiniâtre et d'une forte trempe, comme un combattant dont les regards ne dévient pas. Sa fermeté était très élastique - trop, même, au regard de beaucoup d'entre nous. Le dilettantisme n'était pas seulement chez lui une donnée intellectuelle, elle était aussi un trait de caractère. Orateur ou écrivain, il se laissait facilement aller aux digressions. Il arrivait bien souvent qu'une image artistique l'entraînât loin du développement de son idée fondamentale. Dans son activité politique, il aimait aussi jeter des coups d'oeil à droite et à gauche. Il était beaucoup trop perméable à toutes les nouveautés philosophiques et politiques de toute sorte pour ne pas s'y laisser prendre et jouer avec elles.

Il est hors de doute que le côté dilettante de sa nature affaiblissait en lui la voix de la critique. La plupart du temps ses discours étaient improvisés et, comme toujours en tel cas, n'étaient exempts ni de longueurs ni de banalités. Il écrivait ou dictait avec une extraordinaire facilité et ne corrigeait presque pas. Il manquait de concentration d'esprit et de capacité à se censurer pour créer des valeurs moins discutables : il avait pourtant assez de connaissances et de talent pour cela.

Si loin qu'il se laissât entraîner dans les digressions, Lounatcharsky revenait constamment à sa pensée fondamentale, dans chacun de ses articles ou de ses discours, dans l'ensemble de son activité politique. Ses fluctuations, parfois inattendues, avaient une amplitude limitée : elles ne dépassaient jamais la frontière de la Révolution et du Socialisme.

En 1904, près d'un an après la scission de la social-démocratie russe entre bolchéviks et menchéviks, Lounatcharsky, passant de la déportation à l'émigration, se rangea du côté des bolchéviks. Lénine, ayant rompu avec ses maîtres (Plekhanov, Axelrod, Vera Zassoulitch) et avec ses plus proches compagnons de pensée (Martov, Potressov) se trouvait en ces jours-là très isolé. Il avait absolument besoin d'un collaborateur pour le travail extérieur, auquel il n'aimait ni se savait se plier. Lounatcharsky tomba, pour lui, véritablement comme un don du ciel. A peine descendu du wagon, il se fit une place dans la vie bruyante de l'émigration russe en Suisse, en France et dans toute l'Europe : il faisait des exposés, portait la contradiction, polémiquait dans la presse, dirigeait des cercles, plaisantait, lançait des pointes, chantait d'une voix fausse, captivant jeunes et vieux par sa formation si variée et par sa facilité si charmante dans les relations personnelles.

La douceur de son caractère accommodant fut un des traits marquants de la personnalité morale de cet homme. Il était étranger aussi bien à la vanité mesquine qu'au souci plus profond de défendre face aux ennemis et aux amis ce qu'il avait reconnu être la vérité. Toute sa vie, Lounatcharsky céda à l'influence de personnes ayant souvent moins de connaissances et de talents que lui, mais d'une plus grande fermeté. Il vint au bolchevisme par l'entremise de son ami et aîné, Bogdanov. Jeune savant en physiologie, médecin, philosophe, économiste, Bogdanov (de son véritable nom Malinovsky) donna par avance l'assurance à Lénine que son cadet, Lounatcharsky, à son arrivée à l'étranger suivrait infailliblement son exemple et se joindrait aux bolchéviks. La prédiction se confirma totalement. Le même Bogdanov, après l'écrasement de la Révolution de 1905, détacha Lounatcharsky du bolchevisme pour l'amener à un petit groupe ultra-intransigeant, qui combinait une incompréhension sectaire de la contre-révolution victorieuse au prêche abstrait d'une " culture prolétarienne " préparée par des méthodes de laboratoire.

Durant les noires années de réaction (1908-1912), quand de larges couches de l'intelligentsia tombaient, comme frappées par une épidémie, dans le mysticisme, Lounatcharsky, avec Gorki à qui le liait une étroite amitié, paya son tribut à la recherche mystique. Sans rompre avec le marxisme, il se mit à présenter l'idéal socialiste comme une nouvelle forme de religion et s'occupa sérieusement de rechercher un nouveau rituel. Sarcastique, Plekhanov le baptisa " Saint-Anatole " et ce surnom lui resta longtemps. Lénine fouettait non moins impitoyablement son compagnon passé et futur. Quoique s'adoucissant peu à peu, la lutte dura jusqu'en 1917, quand Lounatcharsky, non sans résistance et non sans une forte pression de l'extérieur, cette fois de ma part, se joignit de nouveau aux bolchéviks. Ce fut alors une période d'agitation sans répit, qui devint la période culminante de sa vie politique. Même alors, il fit pas mal de bonds dus à son tempérament impulsif. Ainsi, il s'en fallut de peu qu'il ne rompît avec le Parti au moment le plus critique, en novembre 1917, quand parvint de Moscou la rumeur que l'artillerie bolchevique avait détruit l'église Saint-Basile. Le connaisseur, l'esthète, ne pouvait pardonner un tel vandalisme. Par bonheur, Lounatcharsky, comme nous savons, était impulsif, mais de caractère conciliant... et, en outre, l'Eglise Saint-Basile n'avait nullement souffert dans les journées de l'insurrection à Moscou.

En qualité de Commissaire du peuple à l'Instruction publique, Lounatcharsky fut irremplaçable dans les rapports avec les anciens milieux universitaires et, en général, avec le corps enseignant qui s'attendaient de la part des " usurpateurs ignorants " à la liquidation complète des sciences et des arts. Avec enthousiasme et sans peine, il démontra à tout ce monde fermé que les bolchéviks, non seulement respectaient la culture, mais ne se faisaient pas faute de la connaître. Plus d'un universitaire, en ces jours, admira bouche bée, ce vandale qui lisait une demi-douzaine de langues modernes et deux langues anciennes et qui, en passant, inopinément, dévoilait une érudition si universelle qu'elle aurait pu suffire à une bonne dizaine de professeurs. Ce n'est pas un des moindres mérites de Lounatcharsky que d'avoir obtenu le ralliement de l'intelligentsia diplômée et patentée au régime soviétique. Comme organisateur de l'Instruction publique, il se montra désespérément faible. Après quelques tentatives malheureuses, où une fantaisie de dilettante se mariait à l'inaptitude administrative, Lounatcharsky cessa de prétendre à toute direction pratique. Le Comité Central lui fournit des aides qui, sous le couvert de l'autorité personnelle du Commissaire du peuple, tenaient fermement les guides en main.

Cela donna d'autant plus la possibilité à Lounatcharsky de consacrer ses loisirs à l'art. Le ministre de la Révolution était non seulement un connaisseur et un amateur de théâtre, mais aussi un dramaturge fécond. Ses pièces découvrent toute l'étendue de ses connaissances et de ses préoccupations, une facilité surprenante de pénétrer dans l'histoire et la civilisation de divers pays et de diverses époques, une capacité exceptionnelle de combiner sa propre imagination aux idées des autres. Guère plus. Elles ne portent pas le sceau d'un véritable génie créateur.

En 1923, Lounatcharsky fit paraître un petit volume, Silhouettes, consacré aux dirigeants les plus caractéristiques de la Révolution. Le livre ne venait pas du tout à son heure : il suffit de dire que le nom de Staline ne s'y trouve même pas. Dès l'année suivante, Silhouettes fut retiré de la circulation et Lounatcharsky lui-même se sentit en disgrâce. Là, non plus, sa souplesse ne lui fit pas défaut. Il s'adapta très rapidement au bouleversement qui s'était produit dans la composition de la direction ; en tout cas, il se soumit complètement aux nouveaux maîtres de la situation. Néanmoins, il resta jusqu'au bout une figure étrangère dans leurs rangs. Lounatcharsky connaissait trop le passé de la révolution et du Parti, avait trop de préoccupations diverses, était enfin trop instruit, pour ne pas avoir une place à part au sein de la bureaucratie. Privé de son poste de Commissaire du peuple où, du reste, il avait réussi jusqu'au bout à remplir sa mission historique, Lounatcharsky resta presque sans tâche jusqu'à sa nomination comme ambassadeur en Espagne. Il n'eut même pas le temps d'occuper son nouveau poste : la mort l'atteignit à Menton.

L'ami, comme l'honnête adversaire, ne refuseront pas de s'incliner devant son ombre.