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Affaires étrangères (Reed)
| Auteur·e(s) | John Silas Reed |
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| Écriture | juin 1918 |
N° 6 Dvortsovaïa Plochad , face au Palais d’Hiver, autrefois l’entrée privée du Ministère des Affaires étrangères de Sa Majesté Impériale, sans doute Sazonov et le baron Stuürmer avaient l’habitude d’entrer par cette porte, où un écriteau indique maintenant :
« Tous les employés et fonctionnaires du Ministère des Affaires étrangères sont invités à reprendre immédiatement le travail. Ceux qui refuseront d’obéir seront licenciés et leurs pensions perdues.
Léon Trotsky,
Commissaire du Peuple aux Affaires étrangères. »
[Sceau du Comité Exécutif Central des Soviets pan-russes des Députés Ouvriers et Soldats.]
Lorsque vous entrez, les vieux svetars , dans leurs uniformes bleus formels avec des boutons en laiton et des cols rouges, sont là pour prendre votre manteau, votre chapeau et vos caoutchoucs ; ce qu’ils font avec la même obséquiosité qu’autrefois pour les Princes, les Grands-Ducs et les Ambassadeurs. Maintenant, les visiteurs sont pour la plupart de simples soldats et ouvriers, qui s’adressent aux svetars en disant « tovaritch » (camarades), et semblent tout à fait à l’aise.
Dieu seul sait ce qui doit s’agiter dans l’esprit des svetars ! Il y a dix mois, le règne du Petit Père devait sembler éternel. Puis est venu le gouvernement Kérensky. Les choses n’ont pas beaucoup changé ; il y avait un nouveau Ministre, mais le personnel est resté plus ou moins intact. Comme me l’a dit un svetar , les nouveaux étaient aussi des gentlemen… Et maintenant le grand bouleversement, et un troupeau de personnes grossières, d’une informalité choquante, des classes inférieures, qui fouillent dans les archives avec des cris de joie sacrilège.
Il y a là un vieux svetar qui a servi son Empereur et son pays en ce lieu pendant trente-huit ans, ayant été nommé dans le bon vieux temps à la demande du Prince Galitzine… Il dit : « Il y a treize ans, je me tenais à cette porte et j’ai vu les soldats abattre les gens de Gapone dans la neige. Maintenant, j’enlève les caoutchoucs des gens de Gapone… » Un autre se plaignait que l’automobile ne convienne pas à ceux qui y montent de nos jours… Les svetars doivent vendre des brochures contenant les traités secrets au public qui passe – une fonction qu’ils accomplissent à contrecœur. En règle générale, les svetars semblent n’avoir aucune opinion politique.
AÀ l’étage, les couloirs ternes sont peuplés de coursiers nonchalants au col rouge, dont le devoir était – et est – de faire des courses pour les chefs de département. Le chemin battu se trouve maintenant entre la Place du Palais et l’Institut Smolny, le siège du pouvoir ; et les affaires des coursiers sont avec le prolétariat qu’il faut bien d’une manière ou d’une autre obéir… Les raisons du nouvel état des choses ne sont pas très claires pour les coursiers, mais ce sont des hommes pratiques avec des familles, et les emplois sont rares. Certains d’entre eux sont entreprenants, et dans le hall à l’étage ils ont installé une table pour vendre de la littérature révolutionnaire – tout comme cela se fait à Smolny ; des brochures de Lénine, Trotsky, une vie de Bebel, un essai de Spiridonova, La Guerre et le prolétariat paysan » , et des Chants de la Révolution . L’un est ambitieux et appelle tout le monde « camarade ».
Lorsque les Bolcheviks prirent le pouvoir, le personnel administratif et de bureau de tous les ministères se mit en grève. Maintenant, les tchinovniks reviennent en rampant. On les croise de temps en temps – des jeunes gens élégants portant des redingotes immaculées et une expression hébétée. Un outrage inouïü du nouveau régime est l’exigence que les tchinovniks doivent réellement travailler… Vous pouvez concevoir la situation en imaginant une telle innovation parmi les employés du gouvernement à Washington.
Dans l’antichambre du cabinet du Ministre se trouve une foule bigarrée de Secrétaires d’Ambassade, d’étrangers essayant d’accélérer leurs passeports, d’un consul ou deux. Si vous avez une carte rouge socialiste, présentez-la au svetar nerveux à la porte, qui ne sait pas qui doit entrer et qui ne doit pas ; on vous donnera immédiatement la priorité. AÀ l’intérieur se trouve le camarade Zalkind, un homme mince et vif au visage italien, ses cheveux gris très ébouriffés, vêtu d’un vieux manteau demi-militaire beige et des bottes. Il est le bras droit de Trotsky chargé des détails du Ministère, c’est un ancien exilé politique, titulaire de diplômes universitaires, parlant quatre langues, toujours souriant et très révolutionnaire.
De l’autre côté de la table, lui fait face le tovaritch Markine, son premier collaborateur, un marin au visage sévère et taciturne. En arrière-plan, quelques soldats se prélassent, versant du thé à partir d’un samovar cabossé. Ces crochets nus sur le mur tenaient autrefois des portraits de Ministres Impériaux. Par quelque caprice, Gortchakov y pend encore, les décorations sur sa poitrine et une croix sertie de joyaux à sa gorge. En dessous est épinglée une impression bon marché du visage de Bebel, et sur le mur opposé, Karl Marx fixe les gens d’en haut à partir d’une carte postale. Au-dessus du bureau de Zalkind se trouve une gravure prétentieuse représentant des diplomates du monde assis autour d’une table, au Congrès de Pékin. Une main impie a collé sur le cadre la légende : « Banda Kontrabandistov » – Bande de Contrebandiers.
Au même étage, à droite, se trouve le département des Prisonniers de Guerre, très actif en ce moment. Le camarade Docteur en philosophie Mentsikovski, Commissaire du Bureau, est assailli par une horde de délégués des organisations de prisonniers. AÀ l’étage fonctionne de manière décousue le Bureau de la Presse, avec une armée de traducteurs, sous la direction erratique du camarade Radek, d’Autriche et d’autres lieux – un jeune Juif énergique. AÀ côté se trouve le Département nouvellement fondé de la Propagande Internationale, présidé par Boris Reinstein, citoyen américain et soutien indéféctible du Parti Socialiste Ouvrier des États-Unis – un petit homme aux manières excessivement douces qui brûle d’une ardeur révolutionnaire constante. Sous lui sont formés des comités des différents peuples – Allemand, Hongrois, Roumain, Sud-Slave, Anglophone – engagés dans la propagation des idées de la Révolution russe à l’étranger.
Entre eux, ces différents départements parviennent à publier des journaux en trois langues – Allemand ( « Die Fackel » , ensuite appelé « Volkerfriede » ) ; Hongrois ( « Nemzetközi Szocialista » ) ; et Roumain ( « Înainte » ). Ces journaux sont distribués le long des fronts ennemis, et aux prisonniers de guerre qui parlent les différentes langues. En plus de tout cela, les traités secrets, les décrets du Conseil des Commissaires du peuple, et les brochures de Lénine et Trotsky sont traduits, les articles expliquant les politiques et les réalisations du Bolchevisme sont également jtraduits dans diverses langues et publiés… Chaque semaine, les « courriers diplomatiques » des Commissaires du peuple quittent Smolny pour les capitales d’Europe, avec des malles pleines de ce matériel, déterminés à susciter la révolution.
Les choses sont faites, mais pourquoi ou comment elles sont faites me dépasse. Les différents départements sont organisés de la manière la plus négligée, se chevauchant à de nombreux endroits, plus ou moins ignorants des activités des autres, entravés par les saboteurs de l’ancien régime, et paralysés par la propension russe innée pour le thé et la discussion. Des centaines de personnes écrivant laborieusement des centaines de documents à la main, lesquels documents sont ensuite soigneusement placés là où personne ne pourrait possiblement les trouver. L’ancien et respectable fantôme de la bureaucratie hante toujours le Ministère des Affaires étrangères…
Tard dans l’après-midi, le son vague d’un chœur chantant m’a une fois attiré dans le couloir du quatrième étage, au-delà du dernier bureau, vers un palier des escaliers de service, où je pouvais regarder à travers des portes vitrées dans une riche petite chapelle. Deux prêtres corpulents s’inclinaient et gesticulaient devant l’autel, vêtus de somptueux ornements de brocart bleu, raides avec du fil d’argent. Devant une vingtaine d’icônes encadrées d’or et d’argent sertis de joyaux, de petites bougies envoyaient de minces flammes toutes droites dressées dans l’air lourd d’encens. Sur le mur de droite se trouvait un portrait commémoratif d’une Excellence défunte – peut-être un ancien Ministre Impérial des Affaires étrangères, certainement un monarchiste et un bourgeois – avec une petite lampe oscillante brûlant devant lui.
C’était un jour sombre, et la seule lumière était la lueur dorée et chaude de nombreuses bougies. Les douces réponses soprano à la basse mûre du prêtre provenaient d’un coin obscur au-delà de ceux-ci, et pendant longtemps je n’ai pas pu distinguer le chœur. Je me suis avancé, et tout à coup j’ai vu un ramassis de ces diaboliques petits garçons qui font des courses dans le bâtiment, volent des mégots de cigarettes dans les cendriers, s’approprient des crayons sur les bureaux, et utilisent un langage grossier… Ils étaient là, les visages tournés vers le ciel avec une expression séraphique, se signant fréquemment…
Les seuls fidèles étaient quatre ou cinq vieux svetars et coursiers dignes, et trois femmes de ménage ; au lieu d’Excellences de haute naissance. Peut-être nulle part le changement n’était-il plus évident que dans ce coin de l’ancien monde russe, oublié là par les prolétaires affairés d’à côté.
Il y a deux mois, au N° 6 Dvortsovaïa Plochad , j’ai vu naître le nouveau monde.
Dans une élégante salle blanche et or, le sol jonché de papiers, des documents empilés dans les coins, des bureaux en désordre avec des machines à écrire abandonnées là depuis longtemps, douze délégués des prisonniers de guerre allemands et autrichiens se sont réunis de leur propre initiative, pour comploter la révolution. Il y avait trois Hongrois – dont un noble – deux Croates, deux Polonais, un Bohémien, un Ruthène, et trois Allemands ; tous socialistes internationalistes.
Sept étaient des « intellectuels », et les cinq autres des prolétaires – des agriculteurs et des ouvriers d’industrie. Le ministère était représenté par un ouvrier russe. Il était intéressant de noter la différence entre le Russe et ces cinq derniers ; il était parfaitement à l’aise dans cette pièce aristocratique, tandis que les cinq prisonniers de guerre entrèrent timidement, confus et s’inclinant respectueusement devant l’assistance, remuant leurs grands pieds sur le sol autrefois poli. Et ils ne s’assirent pas avant d’y être invités, puis fixèrent solidement les différents orateurs, sans la moindre expression de compréhension ou d’enthousiasme.
C’était une assemblée d’apparence étrange, deux des délégués en costumes bien coupés et manteaux de fourrure, et tous les autres en restes d’uniformes bleus décolorés rapiécés avec de grossiers bouts et morceaux de vêtements russes. AÀ l’origine, peu pouvaient se comprendre mutuellement, mais grâce à leurs trois années de résidence ici, presque tous comprenaient maintenant le russe. Alors que j’écoutais, me vint à l’esprit l’hellénisation du monde romain avant l’ère chrétienne…
L’un des Hongrois commença à parler, assis sur sa chaise et regardant le sol devant lui ; un jeune homme avec une tête et un nez délicats, aristocratiques, et la bouche d’un poète. Il parlait très calmement, simplement.
« En ce temps où les ouvriers et soldats russes donnent leur vie pour libérer les travailleurs du monde entier » , dit-il, « nous, socialistes étrangers, ne pouvons pas rester tranquillement assis et les laisser se battre seuls… Nous en avons assez de la guerre, c’est vrai. Mais il y a des moments de crises où aucun homme, peu importe à quel point il est fatigué, ne peut refuser de se battre… Les termes de paix du Conseil des Commissaires du peuple sont les termes de paix pour lesquels tous les amoureux de la liberté peuvent honorablement mourir… Si les gouvernements des Puissances Centrales – si nos patries – refusent de faire la paix avec la Russie selon ces termes, alors nous devons combattre nos propres peuples… »
Là-dessus, il y eut un débat, l’un des Allemands déclarant qu’il ne pouvait prendre les armes contre sa patrie, et un Polonais ratatiné exprima pédantesquement l’opinion que la guerre était mauvaise en toutes circonstances. Un autre Allemand dit qu’il ne combattrait pas ses compatriotes, mais qu’il irait dans les camps de prisonniers et prêcherait la propagande socialiste. Le noble hongrois rapporta que dix mille prisonniers dans le district de Moscou s’étaient réunis et avaient adopté des résolutions approuvant les termes de paix des Bolcheviks, et formé une forte organisation socialiste sur des bases internationalistes… Les cinq prolétaires, poussés à parler, marmonnèrent seulement quelque chose, honteux, et se turent.
Une déclaration fut alors lue, qui engageait les délégués à se battre pour les termes de paix bolcheviques, si nécessaire contre leurs propres compatriotes, et si les termes de paix étaient rejetés, à lancer un appel aux soldats et ouvriers allemands et autrichiens, les exhortant à jeter leurs armes, à faire grève dans les usines de munitions, à paralyser la guerre. Au vote, seuls deux hommes refusèrent d’approuver la déclaration – le Polonais et le second Allemand. Le premier Allemand s’était esquivé, pour donner l’alarme. Il semble qu’il était officier et Prussien.
Ce n’est qu’alors que les cinq prolétaires ouvrirent la bouche.
Ils dirent que la nouvelle de ce mouvement avait déjà fuité, et que les officiers prisonniers allaient partout menaçant les soldats prisonniers de châtiments terribles chez eux s’ils avaient quoi que ce soit à voir avec l’affaire… La peur des officiers était visiblement profondément enracinée chez ces cinq simples soldats. Le Russe dit pensivement : « Oui, camarades, nous aussi en Russie nous avions peur de nos officiers. Vous feriez mieux de vous débarrasser des vôtres comme nous avons fait avec les nôtres. »
Mais la grande affaire était que les cinq soldats étaient venus, et maintenant ils continueraient à venir. L’un dit : « Je comprends. Nous ferons la révolution en Allemagne, et alors il n’y aura plus d’officiers et plus de punitions, mais seulement notre propre pays » … Par la fenêtre sombre, je vis la lune ronde d’hiver monter lentement dans le grand ciel. Les onze hommes se serrèrent la main et sourirent…
Trotsky lui-même vient rarement au Ministère des Affaires étrangères, lui qui préfère l’agitation démocratique de l’Institut Smolny au calme respectueux de la Place du Palais. Au dernier étage de cet ancien séminaire pour jeunes filles aristocrates, le Commissaire du peuple aux Affaires étrangères occupe deux pièces nues, une où lui et sa femme dorment sur de rudes lits de camp, l’autre pour un bureau. Là, il reste assis dix ou douze heures par jour, écrivant laborieusement à la main chaque document, et tombant parfois dans des accès de rage nerveuse.
La porte du bureau de Trotsky est peu impressionnante, portant seulement un écriteau sur lequel le numéro 67 est grossièrement griffonné à l’encre rouge, et en dessous une plaque émaillée, souvenir d’autres temps, qui dit « Classe des Demoiselles » … Deux Gardes rouges, baïüonnettes aux fusils, sont assis sur des chaises de chaque côté de l’entrée. Sur eux s’abat un véritable typhon de représentants diplomatiques, de délégués de l’armée, de messagers, de coursiers, de curieux. Et aussi chaque rouage de la machine erratique et peu maniable de Smolny qui a une question à poser. « Trotsky sait » , disentils – « vous feriez mieux de demander à Trotsky » …
Trotsky était à Brest-Litovsk avec la délégation de paix lorsqu’il apprit que les autorités roumaines avaient arrêté certains Autrichiens en train de fraterniser et désarmé une division entière de troupes bolcheviques russes sur le front sud-ouest. Il télégraphia immédiatement à Smolny d’arrêter l’ambassadeur de Roumanie ! Quel tollé en Europe ! Le lendemain, l’ensemble du corps diplomatique de Pétrograd – certains disent dix-neuf plénipotentiaires, d’autres trente-neuf – marcha solennellement jusqu’à Smolny et protesta, exigeant la libération de leur collègue roumain. Les Gardes Rouges et les soldats de service, et même Lénine, dit-on, crurent que les nations du monde envoyaient leurs représentants en masse pour reconnaître le gouvernement soviétique. Quant à Lénine lui-même, il était de très bonne humeur. Le corps diplomatique de Pétrograd lui rendait visite ! Son Excellence de Roumanie fut libérée, et cette même nuit, un ordre fut donné d’arrêter le Roi de Roumanie, qui n’avait droit à aucun privilège diplomatique !
Le moindre de l’ironie de la situation n’est pas que l’actuel Commissaire du peuple aux Affaires étrangères de la République Russe est ce même Léon Trotsky qui fut exilé de Russie, arrêté en Allemagne, expulsé de France, chassé d’Espagne, emprisonné par les Britanniques à Halifax, et incarcéré comme espion allemand par le Gouvernement privisoire russe.
Il est le fils d’un riche marchand de Moscou nommé Bronstein, mais il est caractéristique de son intégrité révolutionnaire intransigeante qu’il ait refusé d’accepter de l’argent de sa famille pour revenir dans la Russie en révolution, et il n’accepta de venir que lorsque les travailleurs de France, de Russie et d’Amérique contribuèrent de leurs pennies durement gagnés pour acheter son billet.
Il est de corpulance mince, de taille moyenne, toujours en train de se précipiter quelque part. Audessus de son haut front se dresse une touffe de cheveux noirs ondulés, ses yeux derrière de grosses lunettes jettent comme des éclairs sombres et sa bouche arbore une expression perpétuellement sardonique, bien que je l’aie vu sourire très gaiement. Son visage entier s’affine jusqu’à un menton pointu, accentué par une barbiche noire et pointue ; et quand il se tient à la tribune du Soviet de Pétrograd, sifflant son défi aux Impérialistes du monde, il donne l’impression d’un serpent…
Il est revenu à Trotsky, véritable prototype d’une révolution dont il est largement responsable, de porter un coup mortel aux affaires de la diplomatie internationale, et d’élever la lutte des classes au niveau de la politique mondiale.