A la veille de la Deuxième guerre mondiale

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Soyez les bienvenus chez nous, Mesdames et Messieurs. Je vous remercie de votre visite et je tâcherai de répondre à vos questions aussi bien que possible. Mon anglais est aussi mauvais aujourd’hui qu’il l’était l’année dernière. J’ai promis à M. Herringil y a deux ans d’améliorer mon anglais à la condition qu’à Washington, on me donne un visa pour les États-Unis, mais il semble que mon anglais ne les intéresse pas.

Permettez-moi de m’asseoir pour répondre à vos questions. Il y en a onze ou douze très importantes. Elles couvrent presque toute la situation mondiale. Il n’est pas facile d’y répondre clairement, parce qu’elles concernent les activités de tous les gouvernements et je ne crois pas que les gouvernements eux-mêmes sachent clairement ce qu’ils veulent, surtout aujourd’hui que nous avons une situation d’impasse mondiale. Le système capitaliste est dans l’impasse. Pour ma part, je ne vois aucune issue normale, légale, pacifique. Une issue ne peut être ouverte que par une immense explosion historique. Il y a deux sortes d’explosions historiques : les guerres et les révolutions. Je crois que nous aurons les deux. Les programmes des gouvernements actuels — les bons comme les mauvais — si on admet qu’il en existe aussi de bons — les programmes des différents partis, les programmes pacifistes et les programmes réformistes ressemblent aujourd’hui — au moins pour un observateur à l’écart — à un jeu d’enfants sur les pentes d’un volcan avant une éruption. Voilà un tableau général du monde d’aujourd’hui.

Vous organisez une Foire internationale. Je ne peux que la juger de l’extérieur pour la même raison qui fait que mon anglais est si mauvais, mais d’après ce que j’en ai appris dans les journaux, c’est une immense création humaine sur le « Monde de demain ». Je crois que cette caractérisation est un peu unilatérale. Ce n’est que du point de vue technique que votre Foire internationale peut s’appeler le « Monde de Demain » parce que, si vous voulez considérer le véritable monde de demain, il faudrait une centaine d’avions militaires passant au-dessus de la Foire internationale avec des bombes, des centaines de bombes, et le résultat, ce serait le monde de demain. Ce pouvoir créateur grandiose de l’humanité d’un côté et cette terrible arriération dans le domaine le plus important pour nous, le domaine social, voilà le monde d’aujourd’hui — si vous me permettez le terme — génie technique et idiotie sociale.

— Quelle est votre estimation de la puissance militaire réelle de la Russie soviétique aujourd'hui ?

— La puissance militaire de la Russie soviétique, ou mieux la situation militaire en Russie soviétique est contradictoire. D’un côté, nous avons une population de 170 millions d’habitants éveillés par la plus grande révolution de l’histoire, avec une énergie nouvelle, beaucoup de dynamisme et une industrie de guerre plus ou moins développée. D’un autre côté, nous avons un régime politique qui paralyse toutes les forces de cette nouvelle société. Qui l’emportera de ces forces contradictoires, je ne peux le prédire. Je crois que personne ne peut le prédire parce qu’il existe des facteurs moraux qui ne peuvent être mesurés que par les événements eux-mêmes. Je ne suis sûr que d’une chose : le régime politique ne survivra pas à la guerre. Le régime social, qui est la nationalisation de la production, est incomparablement plus puissant que le régime politique qui a un caractère despotique. Les nouvelles formes de propriété ont une très grande importance du point de vue du progrès historique. La vie interne de l’Union soviétique, comme la vie interne de l’armée de l’Union soviétique, est caractérisée par les contradictions entre le régime politique et la nécessité de développement de la nouvelle société, économique, culturel, etc. Chaque contradiction sociale prend la forme la plus aiguë dans l’armée parce que celle-ci est le pouvoir armé de la société. Les représentants du régime politique, la bureaucratie, ont peur de la perspective de la guerre parce qu’ils savent mieux que nous qu’ils ne survivront pas à la guerre en tant que régime.

— Quelles sont les vraies raisons de l'exécution de Toukhatchevsky ?

— Cette question est liée à la précédente. La nouvelle société a ses méthodes de cristallisation, ou sélection de divers individus pour différentes fonctions. Ils ont une nouvelle forme de sélection pour l’économie, une autre pour l’armée et la marine, une autre pour le pouvoir et ces sélections sont très différentes. Au cours des dix dernières années, la bureaucratie est devenue un frein terrible pour la société soviétique. C’est une caste parasitaire qui n’a d’autres intérêts que son pouvoir, ses privilèges et ses revenus, et subordonne toutes les autres questions à ses intérêts matériels de caste. D’un autre côté, en ce qui concerne les fonctions créatrices de la société, l’économie, la culture, l’armée et la marine — qui ont aussi une fonction créatrice dans un certain sens — organisent leur propre sélection d’individus, savants, administrateurs, etc., et nous voyons dans chaque branche, dans chaque section de la vie sociale, qu’une de ces sélections est dirigée contre l’autre.

L’armée a besoin d’hommes capables, honnêtes, comme les économistes et les scientifiques, des hommes indépendants à l’esprit ouvert. Tout homme ou femme à l’esprit indépendant entre en conflit avec la bureaucratie et la bureaucratie doit décapiter alors tout ce secteur pour se préserver elle-même. Voilà l’explication historique évidente des dramatiques procès de Moscou, des fameuses impostures, etc. La presse américaine s’intéresse plus à certains côtés spectaculaires, mais nous pouvons lui fournir une explication plus objective, scientifique, sociale. Il s’agissait d’un conflit entre deux sortes de sélection dans différentes couches de la société. Un bon général, comme l’était Toukhatchevsky, a besoin d’assistants indépendants, d’autres généraux autour de lui, et il apprécie chaque homme d’après sa valeur intrinsèque. La bureaucratie a besoin de gens dociles, byzantins, d’esclaves et ces deux types d’hommes entrent en conflit dans tout État. Comme c’est la bureaucratie qui détient tout le pouvoir, ce sont les chefs de l’armée qui tombent et non les chefs de la bureaucratie.

— Comment expliquez-vous que Litvinov ait dû abandonner le ministère des Affaires étrangères ?

— De façon générale cela s’explique par les considérations que j’ai développées il y a quelques minutes. Personnellement, Litvinov était un homme capable — est un homme capable. Ce n’est pas un personnage politique autonome ; ce ne l’a jamais été. Mais il est intelligent, il connaît plusieurs langues étrangères ; il a voyagé dans divers pays ; il connaît très bien l’Europe. Du fait de ses voyages, de sa connaissance de différents pays, il dérange et gêne le bureau politique qui est la création de Staline. Dans la bureaucratie, personne ne parle de langue étrangère, personne n’a vécu en Europe et personne ne sait ce qu’est la politique étrangère. Quand Litvinov a exposé ses idées au Politburo, ils ont été un peu gênés. C’est une raison supplémentaire de son limogeage, mais je crois que c’était aussi une indication du Kremlin à l’adresse de Hitler : « Nous sommes prêts à changer de politique, à réaliser notre objectif, le but que nous vous avons indiqué il y a quelques années », parce que l’objectif de Staline en politique internationale est un accommodement avec Hitler.

Il y a eu un article très intéressant de Krivitsky dans le Saturday Evening Post. Il a observé tout cela d’un point de vue particulier — le sien. Il était dans le service d’espionnage militaire et avait reçu de Moscou des missions délicates. Ce qu’il dit est très intéressant en tant que confirmation du point de vue général que nous avons maintes fois exprimé avant ces révélations. La bureaucratie de Moscou ne veut pas la guerre. Elle a peur de la guerre parce qu’elle n’y survivra pas. Elle veut la paix à tout prix. Le pays qui menace actuellement l’Union soviétique, c’est l’Allemagne et ses alliés, l’Italie et le Japon. Un accord avec Hitler signifie qu’il n’y aura pas la guerre. Une alliance avec Chamberlain signifie une aide militaire pendant la guerre, mais pas plus parce que c’est puéril de croire qu’une alliance entre l’Angleterre, la France et l’Union soviétique pourrait éviter la guerre. Vous vous souvenez que l’Europe, avant la Grande Guerre, était divisée en deux camps et que ces deux camps ont produit la guerre. Wilson a alors proposé la Société des Nations, avec l’argument que seule la sécurité collective peut éviter les guerres. Maintenant, après l’effondrement de la S.D.N., on commence à dire que la division de l’Europe en deux camps, par la constitution d’une alliance entre l’Angleterre, la France et la Russie, évitera la guerre. C’est puéril. Cette alliance ne peut signifier qu’une assistance mutuelle pendant la guerre. C’est une répétition de toute l’expérience d’il y a vingt-cinq ans, mais à une nouvelle échelle historique. Il vaut mieux avoir une alliance si la guerre est inévitable, mais le Kremlin veut éviter la guerre. Et il ne peut y arriver que par un accord avec Hitler. Toute la politique du Kremlin est dirigée vers la conclusion d’un accord avec Hitler. Staline dit : « Si vous ne voulez pas traiter avec moi, je serais obligé de conclure un accord avec l’Angleterre. »

— Quelle est la vitalité du bloc and - Hitler? Que fera la Russie soviétique pour conclure une alliance avec la Grande-Bretagne et la France ? Pensez-vous qu’il soit possible que Staline arrive à une entente avec Hitler?

— Cela ne dépend pas seulement de Staline mais de Hitler. Staline a proclamé qu’il est prêt à conclure un traité avec Hitler. Celui-ci, jusqu’à présent, a rejeté cette proposition. Il l’acceptera peut-être. Hitler veut pour l’Allemagne une position dominante dans le monde. Les formules rationalisantes ne sont qu’un masque, comme la démocratie en est un pour les empires français, anglais et américains. L’intérêt véritable de la Grande-Bretagne est de garder les Indes ; celui de l’Allemagne de s’en emparer ; celui de la France, de ne pas perdre ses colonies ; celui de l’Italie de s’emparer de nouvelles colonies. Les colonies n’ont pas de démocratie. Si la Grande-Bretagne, par exemple, luttait pour la démocratie, elle ferait bien de commencer par la donner à l’Inde. Le très démocratique peuple britannique ne leur donne pas la démocratie parce qu’il ne peut exploiter les Indes que par des méthodes dictatoriales. L’Allemagne veut écraser la France et la Grande-Bretagne. Moscou est tout à fait près à laisser les mains libres à Hitler parce que le Kremlin sait parfaitement que, s’il s’engage dans cette voie, la Russie n’aura pas à craindre d’attaque de l’Allemagne pendant des années. Je suis certain qu’ils fourniraient des matières premières à l’Allemagne pendant la guerre à condition que la Russie reste à l’écart du conflit. Staline ne veut pas une alliance militaire avec Hitler, mais seulement un accord pour rester neutre pendant la guerre. Mais Hitler a peur que l’Union soviétique ne devienne suffisamment puissante pour conquérir, d’une façon ou d’une autre, la Roumanie, la Pologne, les États des Balkans pendant que l’Allemagne serait engagée dans une guerre mondiale et qu’elle rapproche ainsi ses frontières de celles de l’Allemagne. C’est pourquoi Hitler voulait une guerre préventive contre l’Union soviétique, afin de l’écraser et de commencer ensuite sa guerre pour la domination mondiale. Les Allemands hésitent entre ces deux possibilités, ces deux variantes. Je ne peux prédire ce que sera la décision finale. Je ne suis pas sûr que Hitler lui-même le sache aujourd’hui. Staline l’ignore, parce qu’il hésite et il continue les pourparlers avec la Grande-Bretagne en même temps qu’il conclut des accords économiques et commerciaux avec l’Allemagne. Comme disent les Allemands, il a deux fers au feu.

— Comment interprétez-vous les motivations sous-jacentes du gouvernement Chamberlain ?

— Je crois que les facteurs sous-jacents sont la panique et l’absence de tête. Ce n’est pas là un caractère particulier à M. Chamberlain. Je ne crois pas que sa tête soit pire qu’une autre, mais la situation de la Grande-Bretagne est très difficile comme celle de la France. L’Angleterre fut dans le passé une des grandes puissances mondiales — au xixe siècle — mais elle ne l’est plus. Mais elle possède le plus grand empire mondial. La France, avec sa population stagnante et ses structures économiques plus ou moins arriérées, possède le second empire colonial. Telle est la situation. Il est très difficile à un Premier ministre britannique de faire preuve d’imagination dans semblable situation. Il n’y a que la vieille formule « Wait and See ». C’était bien quand la Grande-Bretagne était la plus grande puissance du monde et était assez forte pour toujours atteindre ses objectifs. Mais plus maintenant. La guerre ne peut qu’écraser et disloquer les empires britannique et français. Ils n’ont rien à gagner à la guerre, seulement à perdre. C’est pourquoi M. Chamberlain a été si amical avec Hitler à l’époque de Munich. Il croyait qu’il ne s’agissait que de l’Europe centrale et du Danube ; mais il comprend maintenant qu’il s’agit de la domination mondiale. La Grande-Bretagne et la France ne peuvent éviter une guerre et ils font maintenant tout leur possible pour éviter celle qui arrive à la suite de la situation créée par le réarmement allemand. Cette guerre est inévitable.

— Comment analysez-vous les mouvements qu'on observe actuellement en France? Le nationalisme français est-il assez puissant pour balayer la communauté des intérêts capitalistes entre la France et l’Allemagne ?

— Je crois que tous les gouvernements capitalistes auront au commencement de la guerre l’immense majorité du peuple derrière eux. Mais je crois aussi qu’aucun des gouvernements existants n’aura son peuple derrière lui à la fin de la guerre. C’est pourquoi, ils craignent tant cette guerre qu’ils ne peuvent éviter.

— Croyez-vous toujours qu'une révolution socialiste dans un seul pays soit impossible sans participation internationale ?

— Je crois qu’il y a un malentendu dans la façon dont cette question est formulée. Je n’ai jamais dit que la révolution est impossible dans un seul pays. Nous avons fait la révolution socialiste en Union soviétique. J’y ai participé. La révolution socialiste, c’est la conquête du pouvoir par une classe révolutionnaire, par le prolétariat. Bien entendu elle ne peut être faite simultanément dans tous les pays. Les conditions particulières à chaque pays en déterminent le moment historique. La révolution socialiste n’est pas seulement possible, elle est inévitable dans tous les pays. Ce que j’affirme, c’est qu’il est impossible de construire une société socialiste dans l’environnement d’un monde capitaliste. C’est un tout autre problème, tout à fait différent.

— Les grands progrès économiques réalisés par l’Union soviétique ces cinq dernières années sont-ils la preuve de la possibilité de construire un État socialiste dans un monde capitaliste ?

— J’aurais préféré que vous me disiez « construire une société socialiste » et non un État socialiste parce que la prise du pouvoir par le prolétariat signifie la création de l’État socialiste. Celui-ci n’est qu’un outil dans la création de la société socialiste parce que celle-ci signifie l’abolition de l’État en tant qu’instrument très barbare. Tout État est une survivance barbare. La question est de savoir si les progrès économiques accomplis ces cinq dernières années ne prouvent pas qu’il soit possible de construire une société socialiste dans un monde capitaliste.

Je ne le crois pas parce que le progrès économique n’est pas le socialisme. L’Amérique, les États-Unis ont réalisé un progrès économique beaucoup plus grandiose sur une base capitaliste. Le socialisme, c’est la progression vers l’égalité et l’abolition progressive de l’État. L’État est un instrument de domination. L’égalité entraîne l’abolition de l’État. Au cours de ces cinq dernières années, parallèlement aux progrès économiques indiscutables, nous avons vu en Union soviétique une recrudescence formidable des inégalités et un renforcement de l’État. Que signifient les procès de Moscou du point de vue de l’égalité et de l’abolition de l’État ? Je doute qu’il existe actuellement un seul homme qui puisse croire que la justice a été respectée à ces procès. Ces dernières années, on a vu à Moscou une purge de centaines de milliers de personnes, l’extermination de la vieille garde du parti bolchevique, de généraux, des meilleurs officiers, des meilleurs diplomates, etc. L’État n’est pas aboli. L’État existe et que représente-t-il ? C’est la domination de la population par la machine étatique, le nouveau pouvoir, la nouvelle caste, le nouveau chef. La bureaucratie est une nouvelle caste privilégiée. Ce n’est pas le socialisme, et cette caste n’est pas en train de dépérir. Ils refusent de mourir. Ils préfèrent tuer les autres. Même les meilleurs éléments de l’armée, l’instrument de leur propre défense.

Je ne dis pas qu’il faille établir immédiatement une égalité totale. Ce n’est pas possible. Mais la tendance générale devrait être d’avancer de la vile inégalité bourgeoise vers l’égalité ; mais actuellement, la tendance est absolument inverse. Si vous établissiez un diagramme statistique, il prouverait que la couche supérieure de la société soviétique vit comme la grande bourgeoisie en Amérique et en Europe, la couche intermédiaire comme la bourgeoisie moyenne, et les travailleurs dans des conditions pires que celles d’un grand pays comme les États-Unis. Du point de vue économique, la révolution est un progrès pour la Russie. Oui, c’est indiscutable. Mais ce n’est pas le socialisme. C’est loin d’être le socialisme. Et on s’en éloigne toujours plus.

— Quelle est votre analyse de la situation du Japon ? Le Japon obligera-t-il la Grande-Bretagne à lui faire la guerre pour sauver la face ?

— Je ne pense pas que la Grande-Bretagne se laisse surprendre par une guerre avec le Japon ; mais elle ne peut pas éviter la guerre et, quand elle aura commencé, le Japon utilisera évidemment la situation européenne pour ses propres objectifs. L’Angleterre entrera en guerre contre le Japon. Il ne s’agit pas de sauver la face, mais de sauver sa peau.

— Si l’Allemagne prend Danzig, que fera Chamberlain ?

— Si l’Allemagne s’empare de Danzig dans le mois qui vient, cela signifie que l’Allemagne veut la guerre, parce qu’elle connaît la situation. Si l’Allemagne veut la guerre, elle aura lieu. Si l’Allemagne se sent assez forte, elle provoquera une guerre et Chamberlain entrera en guerre.

— Quelle est votre opinion sur l’évolution probable des événements en Espagne ?

— Je crois que le problème espagnol n’est qu’une petite partie du problème européen. Jusqu’à la défaite, c’était un grand problème. Si les républicains bourgeois espagnols, avec leurs alliés socialistes, avec leurs alliés communistes, ou avec leurs alliés anarchistes n’avaient pas réussi à étrangler la révolution espagnole — car ce ne fut pas la victoire de Franco, mais la défaite du Front Populaire —, on aurait alors pu espérer que la victoire du prolétariat espagnol provoquerait un grand mouvement révolutionnaire en France, et on en a vu le commencement en juin 1936 dans les grèves sur le tas en France : dans ces conditions, l’Europe aurait pu éviter la guerre. Mais Moscou a réussi à tuer la révolution espagnole et à aider Franco à l’emporter. Cela veut dire, maintenant, que l’Espagne a cessé d’être un facteur indépendant. Bien entendu, vous pouvez remarquer que, dans la presse socialiste de M. Norman Thomas et la presse non moins intelligente de M. Browder, ils observent que Franco ne pourra continuer à dominer l’Espagne et qu’il tombera. C’était presque la même chose avec la victoire de Hitler en juin 1933. A l’époque, comme maintenant, j’étais d’une opinion contraire. La force de Franco n’est pas en lui-même, mais dans la faillite totale des IIe et IIIe Internationales, dans la direction de la révolution espagnole.

Pour les ouvriers et les paysans d’Espagne, la défaite n’est pas seulement un accident militaire, mais une terrible tragédie historique. C’est la destruction de leurs organisations, de leur idéal historique, de leurs syndicats, de leur bonheur, de tous les espoirs qu’ils ont nourris depuis des décennies, même des siècles.

Un homme raisonnable peut-il imaginer que cette classe puisse créer en un, deux ou trois ans, de nouvelles organisations, un nouvel esprit militant et vaincre Franco? Je ne le crois pas. L’Espagne est aujourd’hui plus éloignée de la révolution que tout autre pays. Bien entendu, si la guerre éclate, et je suis persuadé qu’elle éclatera, le rythme du mouvement révolutionnaire sera accéléré dans tous les pays. Nous aurons une guerre. Nous avons eu l’expérience de la dernière guerre mondiale. Aujourd’hui, toutes les nations se retrouvent appauvries. Les moyens de destruction sont incomparablement plus efficaces. La vieille génération possède l’ancienne expérience dans son sang. La nouvelle génération apprendra par l’expérience de la vieille génération. Je suis persuadé qu’une conséquence d’une nouvelle guerre serait la révolution, et, dans ce cas, l’Espagne participerait, elle aussi, à la révolution, non de sa propre initiative, mais de celle des autres.

— Quel serait le conseil que vous donneriez aux États-Unis en ce qui concerne leur participation dans les affaires internationales ?

— Je dois dire que je ne me sens pas compétent pour donner des conseils au gouvernement de Washington pour les mêmes raisons politiques qui font que le gouvernement de Washington ne juge pas nécessaire de m’accorder un visa. Nous sommes dans des situations sociales différentes. Je pourrais conseiller un gouvernement dont les objectifs sont les mêmes que les miens, et non un gouvernement capitaliste et, malgré le New Deal, le gouvernement américain est, c’est mon opinion, un gouvernement impérialiste et capitaliste. Je ne peux que dire ce que devrait faire un gouvernement révolutionnaire — un véritable gouvernement des travailleurs des États-Unis.

Je pense que la première chose à faire serait d’exproprier les soixante familles. Ce serait une très bonne mesure, non seulement du point de vue national, mais aussi du point de vue du règlement des problèmes mondiaux — ce serait un bon exemple pour les autres nations. Nationaliser les banques ; donner du travail aux dix ou douze millions de chômeurs grâce à des mesures sociales radicales ; fournir une assistance matérielle aux fermiers pour faciliter la liberté des cultures. Je crois que cela entraînerait l’élévation du revenu national des États-Unis de 67 milliards de dollars à 200 à 300 milliards de dollars par an dès les prochaines années parce que nous ne pouvons prévoir exactement l’accroissement formidable de la puissance matérielle de cette nation. Et, bien entendu, une telle nation pourrait être le véritable dictateur du monde, mais un très bon dictateur, et je suis persuadé que dans ce cas, les pays fascistes de Hitler et Mussolini, comme leurs peuples pauvres et misérables, disparaîtraient, en dernière analyse, de la scène historique si les États-Unis, en tant que puissance économique, trouvaient le pouvoir politique pour réorganiser leur structure économique actuellement très malade.

Je ne vois pas d’autre issue, pas d’autre solution. Nous avons observé la politique du New Deal ces six ou sept dernières années. Le New Deal a soulevé de grands espoirs. Je ne les partageais pas. Il y a deux ans, j’ai reçu ici, au Mexique, la visite de quelques sénateurs conservateurs qui me demandèrent si j’étais toujours favorable à des mesures révolutionnaires chirurgicales. Je répondis que je n’en voyais pas d’autre, mais que si le New Deal était un succès, je serais prêt à abandonner mes conceptions révolutionnaires en faveur du New Deal. Mais ce fut un échec et je ne crains pas d’affirmer que si M. Roosevelt était réélu pour un troisième mandat, le New Deal ne réussirait pas mieux au cours de ce troisième mandat. Ce puissant ensemble économique que représente les États-Unis, le plus puissant du monde, est en état de décomposition. Personne n’a indiqué le moyen d’arrêter cette décomposition. Toute une nouvelle structure doit être mise en place et cela ne peut être fait tant que vous avez les soixante familles. C’est pourquoi j’ai commencé par le conseil de les exproprier.

Il y a deux ans, lorsque votre Congrès a voté les lois sur la neutralité, j’ai eu une discussion avec des hommes politiques américains et je m’étonnais que la nation la plus puissante du monde, avec un tel pouvoir créateur et un tel génie technique, ne comprenne pas la situation mondiale, — qu’elle désire se retrancher du reste du monde grâce à un morceau de papier, la loi sur la neutralité. Si le capitalisme américain survit, et il survivra pendant quelque temps, les États-Unis seront l’impérialisme et le militarisme le plus puissant du monde. Nous en voyons déjà aujourd’hui le commencement. Bien entendu, ce réarmement est en train de créer une situation nouvelle. Les armements sont aussi une entreprise. Arrêter les armements sans déclarer la guerre provoquerait la plus grande crise sociale dans le monde : dix millions de chômeurs. La crise suffirait à provoquer la révolution et la crainte de cette révolution est aussi une raison de continuer les armements et les armements deviennent un facteur historique indépendant. Il faut les utiliser. Votre classe dirigeante avait le mot d’ordre « La porte ouverte en Chine », mais est-ce que cela signifie seulement avec des navires de guerre qui doivent préserver la liberté de navigation sur l’Océan Pacifique, grâce à une immense flotte. Je ne vois pas d’autre moyen d’abattre le capitalisme japonais. Qui peut le faire, sinon la nation la plus puissante au monde ? L’Amérique dira qu’elle ne veut pas d’une paix allemande. Le Japon est soutenu par les armes allemandes. Nous ne voulons pas d’une paix italienne, allemande ou japonaise. Nous imposerons notre paix américaine parce que nous sommes les plus forts. Cela signifie une explosion du militarisme et de l’impérialisme américains.

Tel est le dilemme, socialisme ou impérialisme. La démocratie ne répond pas à cette question. C’est le conseil que je donnerais au gouvernement américain.