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À tous les bolcheviks-léninistes (oppositionnels)
| Auteur·e(s) | Christian Rakovski |
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| Écriture | avril 1932 |
Le Centre Organisationnel de l’Opposition Léniniste du PCUS(b), créé sur le territoire de l’URSS, s’adresse par la présente à tous les bolcheviks-léninistes (oppositionnels) en liberté, dans les prisons et en exil :
Au cours des deux dernières années, le processus de consolidation des éléments de l’Opposition de gauche de l’Internationale communiste à l’étranger s’est renforcé.
Sous la direction de Léon Trotsky, un important travail organisationnel a été accompli sur la base d’une délimitation idéologique. La répression policière et le joug bureaucratique ont empêché l’opposition russe de participer activement à l’unification internationale de la gauche. Par ce texte, nous affirmons notre appartenance à ce mouvement, ainsi que notre sympathie et notre soutien ardent à ses idées et à son combat. Nous savons et ressentons l’interdépendance intrinsèque et le lien entre notre lutte et celle des camarades étrangers. Chaque victoire des uns renforce notre combat pour la réforme du PCUS et l’établissement d’une démocratie prolétarienne.
Ce n’est que par l’unité et la lutte internationalistes du prolétariat que les conquêtes d’Octobre – aujourd’hui menacées – seront préservées, et que triomphera la révolution mondiale.
La révolution entre dans une période d’épreuves colossales. Un tournant décisif approche, où le sort de la dictature du prolétariat sera scellé. Toutes les contradictions, enfouies par la pression administrative féroce de la bureaucratie stalinienne, refont surface. Le Parti n’est plus qu’un appendice impuissant et soumis à la clique bureaucratique. La faim et le désespoir gagnent les masses prolétariennes et paysannes. Le pari de la collectivisation intégrale a échoué de façon catastrophique.
Les kolkhozes créés par des méthodes administratives non seulement ne développent pas les forces productives de l’agriculture, mais sont aussi incapables de maintenir leur niveau antérieur. Il en résulte un effondrement catastrophique de l’élevage, une crise des cultures céréalières, un déclin brutal des productions techniques. Sous la bureaucratie stalinienne, le pays est passé d’une crise économique partielle à une crise généralisée.
En ruinant l’économie paysanne individuelle, la bureaucratie est incapable de résoudre la question agraire. En détruisant économiquement et physiquement les koulaks, la politique stalinienne ne parvient pas à éliminer le koulakisme comme catégorie sociale (« en tant que classe »). Pis encore, elle renforce son hégémonie politique sur l’ensemble de la paysannerie.
Dans les campagnes, un front antisoviétique unifié s’est de facto constitué, dont la forme organisée est vouée à devenir le kolkhoze pan-soviétique. Si la contre-révolution koulak devient une réalité, l’opposition léniniste sera la première à la combattre concrètement. Pour l’heure, lutter contre la contre-révolution signifie lutter contre la bureaucratie, dont la politique prépare son triomphe.
La super-industrialisation menée dans le sang et la sueur de la classe ouvrière, au prix de son appauvrissement et de son déclin physique, a produit, à un certain stade, un effet spectaculaire. Mais transvaser la sueur et le sang des travailleurs dans le béton et l’acier a ses limites. Pousser plus loin cette extraction, d’une part, générera des effets de plus en plus désastreux, et d’autre part, risquera de provoquer l’explosion spontanée des masses.
La misère et la faim sont de mauvais conseillers : le désespoir des masses, couplé à l’affaiblissement de la conscience de leurs intérêts de classe, pourrait, sous un choc externe ou interne, dégénérer en excès collectifs chaotiques.
La menace permanente de guerre découle de la coexistence de deux systèmes sociaux antagonistes. L’aggravation de la crise mondiale, la politique désastreuse de la bureaucratie stalinienne en URSS et dans l’Internationale Communiste transforment cette menace en une probabilité immédiate.
Nous sommes des défenseurs de notre patrie socialiste. L’Opposition a maintes fois affirmé son engagement à protéger l’URSS. Nous le réaffirmons aujourd’hui. Pour rendre cette défense effective et victorieuse, l’Opposition ne cesse de lutter pour une politique juste. Une ligne prolétarienne cohérente est encore plus cruciale en temps de guerre qu’en temps de paix : les répressions et les erreurs y sont plus lourdes, les marges de correction s’y épuisent plus vite.
Il est urgent, tant qu’il est encore temps, de prêter la plus grande attention aux manœuvres qui germent au sein de l’élite bureaucratique. En analysant leurs calculs, on discerne qu’elle est la direction prise par les centristes, poussés à la fois par la logique de leur désorganisation de l’avantgarde prolétarienne et par leur quête d’un pouvoir bureaucratique absolu.
Alors que l’URSS est menacée, les impérialistes préparent fiévreusement une « mêlée générale » dans leur propre camp. Affaibli par la bureaucratie, le mouvement prolétarien – en URSS comme à l’étranger – contraint celle-ci à chercher l’appui d’un bloc impérialiste contre un autre.
Ces intrigues officieuses s’appuient sur l’illusion que cette alliance dissuadera les ennemis d’attaquer. En réalité, les impérialistes ne soutiendront l’URSS que si elle sert leurs buts de guerre.
La participation de l’URSS à une guerre impérialiste aux côtés d’un bloc contre un autre, dans un but d’auto-préservation, ne signifie pas encore sa transformation en État impérialiste. Ceci reflète seulement une faiblesse profonde, rendant inévitables des manœuvres hasardeuses.
Même sous une direction juste et un soutien actif du prolétariat et des travailleurs, une telle combinaison recèle un danger mortel. La domination des centristes et leur incapacité avérée à défendre les intérêts prolétariens lors de ces manœuvres transformeront presque certainement une telle guerre en un dernier pas vers la contre-révolution. C’est pourquoi l’Opposition, face à la menace de guerre, continue de combattre une politique funeste qui affaiblit les forces révolutionnaires.
Avec une politique de classe correcte en URSS, unissant le prolétariat autour du Parti communiste et les masses laborieuses autour du prolétariat, l’Union soviétique résisterait même isolée – condamnée à cette solitude par l’échec et le retard de la révolution mondiale – à l’assaut du capital.
Avec une politique juste de l’Internationale Communiste, rassemblant plutôt que divisant les forces du prolétariat, ce soutien serait efficace, et la guerre, en tout cas, serait repoussée. Mais puisque l’histoire destine l’URSS à traverser de nouvelles épreuves sanglantes sous la direction centriste, il est d’autant plus crucial d’anticiper les scénarios menaçant la révolution.
L’adhésion de l’URSS à un bloc avec une faction impérialiste marquerait son entrée dans le sillage de la politique impérialiste, sous l’hégémonie incontestée des intérêts des puissances capitalistes. Pour tous les participants, à l’exception de l’URSS, cette guerre sera impérialiste. Pour l’URSS, y prendre part serait un acte défensif d’un État de dictature prolétarienne. L’Opposition léniniste maintiendra donc sa position défensiste, sans cesser un instant de combattre les périls inhérents à cette voie glissante.
Si les bases de la dictature du prolétariat sont préservées, ne serait-ce que dans leur forme actuelle, le soutien des impérialistes à l’URSS est improbable. Et même s’il était accordé, la menace de trahison lors des moments décisifs est très réelle.
La guerre dans le cadre d’une alliance avec les impérialistes et sous direction centriste entraîênera inévitablement l’écrasement de l’Internationale Communiste.
De deux choses l’une : Soit les partis communistes de tous les pays rempliront leur devoir bolchevique, appelant à transformer la guerre impérialiste en guerre civile – auquel cas la bureaucratie stalinienne les déclarera traîêtres et les livrera à l’ennemi (les centristes ont maintes fois sacrifié le mouvement communiste sur l’autel d’intérêts obscurs liés à l’URSS). Soit les partis communistes des pays capitalistes alliés à l’URSS soutiendront leurs bourgeoisies – et l’Internationale Communiste subira le sort de la IIe Internationale.
Qui gère mal son économie, fait mal la guerre. Une défaite de l’URSS dans la guerre est possible, voire probable. Dans ce cas, le pays deviendrait le jouet de masses révoltées – soutenues par une armée démoralisée –, et une restauration bourgeoise totale s’imposerait. En cas de victoire, les contradictions internes seraient masquées, et les luttes de clans, dominées par un état-major victorieux, ouvriraient la voie à un coup d’État bonapartiste.
Que la guerre soit retardée ou non, un virage radical de la politique intérieure et extérieure de l’URSS est absolument indispensable.
Un repli depuis les positions de l’aventurisme gauchiste – collectivisation intégrale et industrialisation excessive imposées par la force administrative – est impossible. La bureaucratie stalinienne est incapable de mener une retraite planifiée ou de s’arrêter sur des positions préparées. Elle ne sait ni manœuvrer ni organiser un repli. Sous sa direction, toute retraite se muerait en fuite panique, scellant l’anéantissement des conquêtes d’Octobre.
La politique stalinienne et l’autocratie bureaucratique reposent sur la fatigue, la passivité et, surtout, sur les illusions des masses laborieuses.
Trois années d’autocratie stalinienne ont détruit, chez une partie significative du prolétariat, d’abord les illusions de la période de reconstruction, puis celles d’une construction précipitée du socialisme dans un seul pays. Chez l’autre partie du prolétariat, ces illusions se sont tellement affaiblies qu’au premier choc extérieur ou intérieur, elles se dissiperont en fumée. Le côté dangereux de cette disparition inévitable des illusions réside dans le fait qu’elles ne sont pas remplacées par une compréhension claire de ce qui se passe. Les masses ne voient pas d’issue à la situation actuelle et assimilent donc l’ersatz de dictature à la véritable dictature du prolétariat. Elles confondent le socialisme bureaucratique du commissariat de police avec le socialisme prolétarien de Marx, d’Engels et de Lénine.
Mais une issue existe. Il faut renoncer à la politique de l’aventurisme stalinien, qui a détruit l’alliance naturelle entre le prolétariat et la paysannerie. Non pas pour adopter la position des droitiers, qui n’acceptaient cette alliance que sous l’hégémonie économique et politique des koulaks, mais pour revenir à la position de Lénine, qui comprenait l’inévitabilité d’une coexistence avec le koulak et le Nepman dans le cadre d’une alliance du prolétariat avec les paysans moyens : un koulak surveillé, limité, contenu dans ses aspirations politiques et économiques par une organisation de masse : l’Union des paysans pauvres.
Beaucoup de temps a été perdu, la marge de manœuvre pour la retraite s’est rétrécie, mais c’est la seule issue à la crise de la révolution. Quelque douloureux que soit ce chemin pour le prolétariat, il faut reculer. Il faut battre en retraite en comprenant clairement les causes, la difficulté, les sacrifices liés à cette démarche, ainsi que les positions sur lesquelles le repli doit s’arrêter afin de préserver les conquêtes essentielles d’Octobre. Il faut sacrifier beaucoup pour sauver l’essentiel.
La seule force capable d’empêcher que la retraite ne se transforme en fuite panique est le Parti. Mais un Parti réformé, purgé de sa direction actuelle, de cette masse politiquement instable, non structurée et non éprouvée dans les luttes de classes ; un Parti débarrassé des flagorneurs, des lâches et des opportunistes. Non pas un conglomérat de forces hétéroclites, mais une avant-garde prolétarienne soudée. Le noyau autour duquel se rassemblera le Parti communiste bolchevique épuré doit être l’Opposition léniniste.
La tâche immédiate et primordiale de notre époque est de rassembler, de souder et de mettre en action ce noyau.
L’histoire a privé la révolution de son principal outil pour sortir de la crise : le Parti. Le Parti se purifiera, se réorganisera et se reconstituera dans la zone des bouleversements à venir. Plus le rôle du noyau léniniste du Parti communiste bolchevique est grand, plus la mission de l’Opposition devient cruciale et exigeante.
À tous les groupes oppositionnels léninistes et aux militants isolés, brisés et dispersés par l’oppression policière stalinienne, nous lançons cet appel :
Rassemblez-vous autour d’un centre organisé. Établissez des liens avec les masses prolétariennes. Luttez pour l’honneur ouvrier du Parti. Démasquez la nocivité de la politique stalinienne et le danger des illusions qu’elle répand. Dites la vérité sur ce qui se passe réellement.
Convainquez de la justesse et de l’inévitabilité de l’issue que l’Opposition propose. Fustigez avec mépris et haine la décomposition, l’apolitisme, les hésitations et l’instabilité personnelle dans nos rangs. En rangs serrés, marchons à la rencontre des épreuves qui approchent.
Centre Organisationnel des bolcheviks-léninistes.
Après lecture, transmets ce texte à un autre.
Avril 1932
Annexe :
Note de Balitsky à Staline sur la liquidation du « Centre organisationnel des bolcheviks-léninistes »
OGUEPEOU
N° 178/c
3 novembre 1932
Au Comité central du PCR(b), au camarade Staline
Nous avons liquidé le centre trotskiste appelé « Centre Organisationnel des bolcheviks-léninistes ».
Le Centre s’employait activement à former une structure clandestine à Koursk, Kharkov, Léningrad, Moscou, et à rétablir les liens avec les exilés d’autres villes de l’Union.
Il a lancé un appel « à tous les bolcheviks-léninistes ». Il a reproduit et distribué les documents directifs de Trotsky et de Rakovsky.
La communication avec Rakovsky était établie par l’intermédiaire de courriers qui faisaient spécialement le voyage. Des instructions (chiffrées) ont été reçues de Rakovsky sur la restructuration organisationnelle du Centre et la poursuite du travail clandestin trotskyste.
Au cours de la liquidation du Centre, 25 personnes ont été arrêtées ; le matériel et les archives de l’organisation, les lettres directives originales de Rakovsky, le cryptogramme et d’autres matériaux ont été saisis.
L’enquête de l’agent visant à mieux identifier les liens du « Centre Organisationnel » et son travail est en cours.
En relation avec les activités contre-révolutionnaires de Rakovsky en exil, nous estimons qu’il est nécessaire de l’emprisonner dans un isolateur politique.
Je vous demande de nous donner vos instructions.
Annexes :
1. Appel « A tous les bolcheviks-léninistes (oppositionnels) » , sur la formation du centre.
2. « Pensées à voix haute » de Rakovsky.
3. Lettre de Tchervonobrodov à Rakovsky.
4. Lettre de Khotimski à Rakovsky.
5. Réponse (chiffrée) de Rakovsky à Khotimski et Tchervonobrodov [ce document n’a pas été reproduit dans le recueil].
6. Liste avec les caractéristiques des personnes arrêtées.
L’adjoint du Président de l’Oguépéou,
V. Balitsky.