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[[File:SecondCongrèsSoviets.jpg|right]]{{InfoCalendrierJulien}}Le '''deuxième réunion du [[Congrès_pan-russe_des_soviets|congrès pan-russe des soviets]]''' est celle qui a voté les [[Premières_mesures_du_gouvernement_soviétique|premières mesures révolutionnaires]] de la [[Révolution_d'Octobre|Révolution d'Octobre]]. Elle s'est tenue les 25-26 octobre (7-8 novembre n.s.) à l'[[Institut_Smolny|Institut Smolny]], au lendemain de l'[[Insurrection_d'Octobre|insurrection]].
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[[File:SecondCongrèsSoviets.jpg|right|SecondCongrèsSoviets.jpg]]{{InfoCalendrierJulien}}Le '''deuxième réunion du [[Congrès_pan-russe_des_soviets|congrès pan-russe des soviets]]''' est celle qui a voté les [[Premières_mesures_du_gouvernement_soviétique|premières mesures révolutionnaires]] de la [[Révolution_d'Octobre|Révolution d'Octobre]]. Elle s'est tenue les 25-26 octobre (7-8 novembre n.s.) à l'[[Institut_Smolny|Institut Smolny]], au lendemain de l'[[Insurrection_d'Octobre|insurrection]].
    
== Contexte ==
 
== Contexte ==
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''« Alors, nous sortons ! »'' crie Martov. Son allié [[Soukhanov|Soukhanov]] convoque une réunion de fraction et tente de refuser le départ, mais par 14 voix contre 12, Martov l'emporte.
 
''« Alors, nous sortons ! »'' crie Martov. Son allié [[Soukhanov|Soukhanov]] convoque une réunion de fraction et tente de refuser le départ, mais par 14 voix contre 12, Martov l'emporte.
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Il n'est pas resté de procès-verbaux du congrès. Les sténographes parlementaires, invitées à prendre note des débats avaient quitté Smolny avec les mencheviks et les SR : c'est un des premiers épisodes du sabotage.
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Il n'est pas resté de procès-verbaux du congrès. Les sténographes parlementaires, invitées à prendre note des débats avaient quitté Smolny avec les mencheviks et les SR : c'est un des premiers épisodes du sabotage.
    
=== Concessions aux SR de gauche ===
 
=== Concessions aux SR de gauche ===
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Lors de la reprise, [[Kamenev|Kamenev]] peut lire à la tribune un téléphonogramme que l'on vient de recevoir d'[[Vladimir_Antonov-Ovseïenko|Antonov]] : le palais d'Hiver a été pris par les troupes du [[Comité_militaire_révolutionnaire|Comité militaire révolutionnaire]], et à l'exception de [[Kerensky|Kerensky]], tout le [[Gouvernement_provisoire_russe|gouvernement provisoire]] a été arrêté. Le pouvoir est désormais aux mains des soviets. La nouvelle déclenche de profonds applaudissements, mais aussi quelques inquiétudes apès ce grand saut historique.
 
Lors de la reprise, [[Kamenev|Kamenev]] peut lire à la tribune un téléphonogramme que l'on vient de recevoir d'[[Vladimir_Antonov-Ovseïenko|Antonov]] : le palais d'Hiver a été pris par les troupes du [[Comité_militaire_révolutionnaire|Comité militaire révolutionnaire]], et à l'exception de [[Kerensky|Kerensky]], tout le [[Gouvernement_provisoire_russe|gouvernement provisoire]] a été arrêté. Le pouvoir est désormais aux mains des soviets. La nouvelle déclenche de profonds applaudissements, mais aussi quelques inquiétudes apès ce grand saut historique.
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Un SR de gauche proteste contre l'arrestation des ministres socialistes. Le représentant des [[internationalistes_unifiés|internationalistes unifiés]] s'alarme : il ne faudrait pas tout de même que le ministre de l'Agriculture, Maslov, se retrouve dans la même cellule que celle où il a séjourné sous la monarchie. [[Trotsky|Trotsky]] (qui a été dans la même prison de Kresty sous le tsar et du temps du ministre Maslov...) répond que ''« le gouvernement doit être traduit devant un tribunal, avant tout pour sa liaison incontestable avec Kornilov »'', et que ''« les ministres socialistes seront seulement gardés à vue dans leurs domiciles »''.
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Un SR de gauche proteste contre l'arrestation des ministres socialistes. Le représentant des [[Internationalistes_unifiés|internationalistes unifiés]] s'alarme : il ne faudrait pas tout de même que le ministre de l'Agriculture, Maslov, se retrouve dans la même cellule que celle où il a séjourné sous la monarchie. [[Trotsky|Trotsky]] (qui a été dans la même prison de Kresty sous le tsar et du temps du ministre Maslov...) répond que ''« le gouvernement doit être traduit devant un tribunal, avant tout pour sa liaison incontestable avec Kornilov »'', et que ''« les ministres socialistes seront seulement gardés à vue dans leurs domiciles »''.
    
Le Congrès apprend à ce moment que le 3<sup>e</sup> bataillon de motocyclistes, que Kerensky a fait marcher sur Petrograd, s'est rangé du côté du peuple révolutionnaire. Le congrès est maintenant saisi d'un enthousiasme sans mélange et sans retenue.
 
Le Congrès apprend à ce moment que le 3<sup>e</sup> bataillon de motocyclistes, que Kerensky a fait marcher sur Petrograd, s'est rangé du côté du peuple révolutionnaire. Le congrès est maintenant saisi d'un enthousiasme sans mélange et sans retenue.
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Au matin les gens à l'écart des événements, les fonctionnaires, les intellectuels, se jettent sur les journaux, mais ceux-ci ne donnent qu'une image très déformé de ce qui s'est passé.
 
Au matin les gens à l'écart des événements, les fonctionnaires, les intellectuels, se jettent sur les journaux, mais ceux-ci ne donnent qu'une image très déformé de ce qui s'est passé.
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Ils parlent de la prise du palais d'Hiver, mais comme d'un épisode passager. Kerensky est parti pour le Grand Quartier Général, le sort du pouvoir sera décidé par le front. Les comptes rendus du congrès reproduisent seulement les déclarations des droites, énumèrent ceux qui sont sortis et assurent que ceux qui sont restés sont impuissants. Le journal des mencheviks renchérit :
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Ils parlent de la prise du palais d'Hiver, mais comme d'un épisode passager. Kerensky est parti pour le Grand Quartier Général, le sort du pouvoir sera décidé par le front. Les comptes rendus du congrès reproduisent seulement les déclarations des droites, énumèrent ceux qui sont sortis et assurent que ceux qui sont restés sont impuissants. Le journal des mencheviks renchérit&nbsp;:
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<blockquote>''«&nbsp;Vingt-quatre heures se sont écoulées depuis la "victoire" des bolcheviks et la fatalité historique commence déjà à tirer d'eux une cruelle vengeance.. autour d'eux, c'est le vide qu'ils ont eux-mêmes créé... ils sont isolés de tous... tout l'appareil des fonctionnaires et des techniciens refuse de se mettre à leur service... Ils s'effondrent au moment même de leur triomphe dans un abîme... &nbsp;»''</blockquote>  
''«&nbsp;Vingt-quatre heures se sont écoulées depuis la "victoire" des bolcheviks et la fatalité historique commence déjà à tirer d'eux une cruelle vengeance.. autour d'eux, c'est le vide qu'ils ont eux-mêmes créé... ils sont isolés de tous... tout l'appareil des fonctionnaires et des techniciens refuse de se mettre à leur service... Ils s'effondrent au moment même de leur triomphe dans un abîme... &nbsp;»''
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Mais les rumeurs de la rue sont plus inquiètes. On ne voit pas venir les renforts, et les ministres sont bien enfermés dans la forteresse. La bourse s'affole. La presse bourgeoise et conciliatrice vomissait ses calomnies&nbsp;: ''«&nbsp; les poches des hommes de la garde rouge sont pleines de marks allemands&nbsp;»'', ''«&nbsp;ce sont des officiers allemands qui commandent l'insurrection&nbsp;»'', etc. Les journaux les plus déchaînés furent interdits dès la nuit du 25 au 26. Un certain nombre d'autres furent confisqués dans le courant de la journée.
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Mais les rumeurs de la rue sont plus inquiètes. On ne voit pas venir les renforts, et les ministres sont bien enfermés dans la forteresse. La bourse s'affole. La presse bourgeoise et conciliatrice vomissait ses calomnies : ''«&nbsp; les poches des hommes de la garde rouge sont pleines de marks allemands&nbsp;»'', ''«&nbsp;ce sont des officiers allemands qui commandent l'insurrection&nbsp;»'', etc. Les journaux les plus déchaînés furent interdits dès la nuit du 25 au 26. Un certain nombre d'autres furent confisqués dans le courant de la journée.
      
Organisé la nuit, un Etat-major provisoire s'occupa de la défense de Petrograd en cas d'offensive de Kerensky. Au central des téléphones, où les employés refusent de servir le nouveau pouvoir, on expédie des téléphonistes militaires. Au front et en province on expédiait des agitateurs et des organisateurs. On invite les armées à créer leurs comités militaires révolutionnaires, les soviets à se prononcer... Dans le courant de la journée on apprit que [[Kornilov|Kornilov]] était en fuite.
 
Organisé la nuit, un Etat-major provisoire s'occupa de la défense de Petrograd en cas d'offensive de Kerensky. Au central des téléphones, où les employés refusent de servir le nouveau pouvoir, on expédie des téléphonistes militaires. Au front et en province on expédiait des agitateurs et des organisateurs. On invite les armées à créer leurs comités militaires révolutionnaires, les soviets à se prononcer... Dans le courant de la journée on apprit que [[Kornilov|Kornilov]] était en fuite.
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Comme&nbsp;le [[palais_de_Tauride|palais de Tauride]] en Février, Smolny était devenu soudain le centre de toutes les fonctions de la capitale et de l’Etat. Là siégeaient toutes les institutions dirigeantes. De là partaient les décisions, ou bien c'est là que l'on venait en chercher. C'est là que l'on réclamait des armes, c'est là qu'on livrait des fusils et des revolvers confisqués aux ennemis. De différents points de la ville on amenait des personnages arrêtés. [[Trotsky|Trotsky]] décrit ainsi l'agitation révolutionnaire se cristallisant en un nouveau pouvoir :
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Comme&nbsp;le [[Palais_de_Tauride|palais de Tauride]] en Février, Smolny était devenu soudain le centre de toutes les fonctions de la capitale et de l’Etat. Là siégeaient toutes les institutions dirigeantes. De là partaient les décisions, ou bien c'est là que l'on venait en chercher. C'est là que l'on réclamait des armes, c'est là qu'on livrait des fusils et des revolvers confisqués aux ennemis. De différents points de la ville on amenait des personnages arrêtés. [[Trotsky|Trotsky]] décrit ainsi l'agitation révolutionnaire se cristallisant en un nouveau pouvoir&nbsp;:
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<blockquote>''«&nbsp;Depuis la création du monde, jamais encore autant d'ordres n'avaient été lancés, oralement, au crayon, à la machine, par fil, l'un cherchant à rattraper l'autre, - des milliers et des myriades d'ordres, - non toujours envoyés par ceux qui avaient le droit de commander et rarement reçus par ceux qui étaient en état d'exécuter. Mais le miracle c'était que, dans ce remous de folie, il y avait un sens profond, que les gens s'ingéniaient à se comprendre entre eux, que le plus important et le plus indispensable était tout de même mis à exécution, que, pour remplacer le vieil appareil de direction, les premiers fils d'une direction nouvelle étaient tendus&nbsp;: la révolution se renforçait. &nbsp;»''</blockquote>  
''«&nbsp;Depuis la création du monde, jamais encore autant d'ordres n'avaient été lancés, oralement, au crayon, à la machine, par fil, l'un cherchant à rattraper l'autre, - des milliers et des myriades d'ordres, - non toujours envoyés par ceux qui avaient le droit de commander et rarement reçus par ceux qui étaient en état d'exécuter. Mais le miracle c'était que, dans ce remous de folie, il y avait un sens profond, que les gens s'ingéniaient à se comprendre entre eux, que le plus important et le plus indispensable était tout de même mis à exécution, que, pour remplacer le vieil appareil de direction, les premiers fils d'une direction nouvelle étaient tendus : la révolution se renforçait. &nbsp;»''
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=== ''«&nbsp;Edifier l'ordre socialiste&nbsp;»'', la paix et la terre ===
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=== ''«&nbsp;Edifier l'ordre socialiste&nbsp;»'' ===
      
Dans la journée du 26, à Smolny, le Comité central bolchévik travaille à la proposition de nouveau gouvernement. Etant donné les refus des autres forces socialistes, il adopte la position de Lénine d'un gouvernement composé uniquement de bolchéviks, nommé le [[Soviet_des_commissaires_du_peuple|''Soviet des commissaires du peuple'']] (Sovnarkom).
 
Dans la journée du 26, à Smolny, le Comité central bolchévik travaille à la proposition de nouveau gouvernement. Etant donné les refus des autres forces socialistes, il adopte la position de Lénine d'un gouvernement composé uniquement de bolchéviks, nommé le [[Soviet_des_commissaires_du_peuple|''Soviet des commissaires du peuple'']] (Sovnarkom).
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La séance du congrès s'ouvre à 21 heures. A cette séance, l'on devait décider de la [[Paix_de_Brest-Litovsk|question de la paix]], [[Mouvement_paysan_en_1917|de la terre]] et du [[Sovnarkom|gouvernement]]. Ce sont ainsi les [[Premières_mesures_du_gouvernement_bolchevik|premières mesures du nouveau pouvoir]] qui vont être prises dans cette nuit du 26 au 27. [[Kamenev|Kamenev]] commence par un rapport sur les travaux auxquels s'est livré le bureau dans la journée : on a aboli la [[peine_de_mort|peine de mort]] que Kerensky avait rétablie sur le front; on a rendu toute liberté à l'agitation ; l'ordre a été donné de relaxer les soldats incarcérés pour délits d'opinion et les membres des comités agraires; sont révoqués tous les commissaires du gouvernement provisoire; ordre est donné de mettre en arrestation et de livrer Kerensky et Kornilov. Le congrès approuve et confirme.
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La séance du congrès s'ouvre à 21 heures. A cette séance, l'on devait décider de la [[Paix_de_Brest-Litovsk|question de la paix]], [[Mouvement_paysan_en_1917|de la terre]] et du [[Sovnarkom|gouvernement]]. Ce sont ainsi les [[Premières_mesures_du_gouvernement_bolchevik|premières mesures du nouveau pouvoir]] qui vont être prises dans cette nuit du 26 au 27. [[Kamenev|Kamenev]] commence par un rapport sur les travaux auxquels s'est livré le bureau dans la journée&nbsp;: on a aboli la [[Peine_de_mort|peine de mort]] que Kerensky avait rétablie sur le front; on a rendu toute liberté à l'agitation&nbsp;; l'ordre a été donné de relaxer les soldats incarcérés pour délits d'opinion et les membres des comités agraires; sont révoqués tous les commissaires du gouvernement provisoire; ordre est donné de mettre en arrestation et de livrer Kerensky et Kornilov. Le congrès approuve et confirme.
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[[Lénine|Lénine]] apparaît publiquement, pour introduire sur la question de la paix, et déclenche d'interminables applaudissements. Les délégués des tranchées regardent de tous leurs yeux l'homme mystérieux qu'on leur a appris à détester et qu'ils ont appris, sans le connaître, à aimer. Quand les applaudissement se tarissent, il dit simplement&nbsp;: ''«&nbsp;Maintenant, nous allons nous occuper d'édifier l'ordre socialiste.&nbsp;»''
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Mais pour cela, il faut en finir avec la guerre. [[Lénine|Lénine]] lit alors un projet de déclaration<ref>Deuxième congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, ''[https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/2-co-so/vil19171025-02.htm Décret sur la paix]'', 1917</ref> qu'aura à publier le [[Nikolai_Glebov-Avilov|gouvernement]] qui doit être élu. Il s'agit d'appeler immédiatement les peuples à une paix juste et démocratique, sans annexion ni contribution, y compris sans maintien de [[Colonies|colonies]]. De son côté, le gouvernement abolit la diplomatie secrète et s'engage à publier les traités secrets, et à annuler immédiatement tout ce qui a trait à des avantages aux impérialistes russes.
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[[Lénine|Lénine]] apparaît publiquement, pour introduire sur la question de la paix, et déclenche d'interminables applaudissements. Les délégués des tranchées regardent de tous leurs yeux l'homme mystérieux qu'on leur a appris à détester et qu'ils ont appris, sans le connaître, à aimer. Quand les applaudissement se tarissent, il dit simplement : ''«&nbsp;Maintenant, nous allons nous occuper d'édifier l'ordre socialiste.&nbsp;»''
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Un à un, les représentants des forces alliées interviennent pour dire leur accord&nbsp;: les SR de gauche, les internationalistes unifiés (mais à condition qu'elle soit faite au nom du gouvernement de coalition), [[Pawel_Lapinsky|Lapinsky]] au nom du [[Parti_socialiste_polonais|PSP]], [[Dzerjinsky|Dzerjinsky]] au nom du&nbsp;[[SDKPiL|SDKPiL]], [[Pēteris_Stučka|Stoutchka]] au nom du [[Parti_social-démocrate_du_travail_letton|LSDSP]], [[Kapsukas|Kapsukas]] au nom du [[Parti_social-démocrate_lituanien|LSDP]]. La proclamation est adoptée à l'unanimité, et ''[[L'Internationale_(chanson)|l'Internationale]]'' retentit, avec une signification extrêment profonde en ce moment-là. Quelqu'un lança alors un ''«&nbsp;Vive Lénine&nbsp;!&nbsp;»'' largement repris.
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<blockquote>''«&nbsp;Même ceux qui étaient les plus proches de lui, ceux qui connaissaient bien sa place dans le parti, sentirent pour la première fois complètement ce qu'il signifiait pour la révolution, pour le peuple, pour les peuples. C'était lui qui avait fait l'éducation. C'était lui qui avait enseigné. (...)&nbsp;''Les émotions par lesquelles on avait passé, les doutes surmontés, l'orgueil de l'initiative, le triomphe, les grands espoirs, tout se confondit en une éruption volcanique de reconnaissance et d'enthousiasme ''»''</blockquote>
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Lénine revient à la tribune, cette fois sur la [[Mouvement_paysan_en_1917|question agraire]]. La proposition de décret<ref>Deuxième congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, ''[https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/2-co-so/vil19171025-04.htm Décret sur la terre]'', 1917</ref> qu'il présente acte simplement les aspirations des millions de paysans, que ceux-ci ont par ailleurs commencé à réaliser de fait. ''«&nbsp;La propriété terrienne des nobles est abolie immédiatement sans aucun droit de rachat.&nbsp;»'' Ces terres sont remises aux comités agraires de canton et aux soviets des députés paysans de district, en attendant l'Assemblée constituante. Le travail salarié est interdit. Les bolchéviks reprennent la revendication paysanne de répartition des terres, même si ce n'est pas le projet communiste de collectivisation. Ils jugent prioritaire de sceller l'alliance ouvrier et paysans, au moins dans l'immédiat contre les nobles. Au moment du vote, Kalegaïev déclare&nbsp;: ''«&nbsp;La fraction des socialistes-révolutionnaires de gauche accueille le projet de Lenine comme le triomphe de son idée à elle&nbsp;»'', mais réclame une suspension de séance. Un SR maximaliste s'impatiente&nbsp;: ''«&nbsp; Nous devrions rendre hommage au parti qui, dés le premier jour, sans vains bavardages, applique une pareille mesure&nbsp;»''. [[Lenine|Lenine]] insiste pour que la suspension de séance soit en tout cas aussi courte que possible. ''«&nbsp;Des nouvelles aussi importantes pour la Russie doivent être imprimées dés le matin. Pas de retards !&nbsp;»''&nbsp;
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Mais pour cela, il faut en finir avec la guerre. [[Lénine|Lénine]] lit alors un projet de déclaration<ref>Deuxième congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, ''[https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/2-co-so/vil19171025-02.htm Décret sur la paix]'', 1917</ref> qu'aura à publier le gouvernement qui doit être élu. Il s'agit d'appeler immédiatement les peuples à une paix juste et démocratique, sans annexion ni contribution, y compris sans maintien de [[colonies|colonies]]. De son côté, le gouvernement abolit la diplomatie secrète et s'engage à publier les traités secrets, et à annuler immédiatement tout ce qui a trait à des avantages aux impérialistes russes.
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Au moment de la reprise, le congrès vote aussi, sans débat et à l'unanimité, un appel invitant tous les soviets locaux ''«&nbsp;à prendre immédiatement les mesures les plus énergiques pour prévenir les actions contre-révolutionnaires, antijuives et toutes les sortes de pogromes. L'honneur de la révolution des ouvriers, des paysanes et des soldats exige qu'aucun pogrome ne soit admis.&nbsp;»<ref name="JJM-2009">Jean-Jacques Marie, Lénine, Paris, Balland, 2004, p. 217</ref>''
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Un à un, les représentants des forces alliées interviennent pour dire leur accord : les SR de gauche, les internationalistes unifiés (mais à condition qu'elle soit faite au nom du gouvernement de coalition), [[Pawel_Lapinsky|Lapinsky]] au nom du [[Parti_socialiste_polonais|PSP]], [[Dzerjinsky|Dzerjinsky]] au nom du&nbsp;[[SDKPiL|SDKPiL]], [[Pēteris_Stučka|Stoutchka]] au nom du [[Parti_social-démocrate_du_travail_letton|LSDSP]], [[Kapsukas|Kapsukas]] au nom du [[Parti_social-démocrate_lituanien|LSDP]]. La proclamation est adoptée à l'unanimité, et ''[[L'Internationale_(chanson)|l'Internationale]]'' retentit, avec une signification extrêment profonde en ce moment-là. Quelqu'un lança alors un '&nbsp;Vive Lénine !&nbsp;»'' largement repris.
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Finalement le décret sur la terre sera voté à l'unanimité moins 1 voix et 8 abstentions.
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=== La question du gouvernement ===
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{{Article détaillé|Sovnarkom}}
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Le dernier point est la formation du nouveau gouvernement. [[Kamenev|Kamenev]] lit le projet élaboré par le Comité Central bolchevik. L'administration des divers domaines de la vie étatique est confiée à des commissions qui doivent travailler à réaliser le programme annoncé par le congrès - ''«&nbsp;en étroite union avec les organisations de masse des ouvriers, des ouvrières, des matelots, des soldats, des paysans et des employés&nbsp;»''. Le pouvoir gouvernemental est concentré entre les mains d'un collège formé des présidents de ces commissions, sous le nom de ''«&nbsp;Soviet des Commissaires du Peuple&nbsp;»''. Le contrôle sur l'activité du gouvernement appartient au congrès des soviets et à son comité exécutif central.
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Ces 15 candidats, 4 ouvriers et 11 intellectuels, avaient dans leur passé des années d'emprisonnement, de déportation et d'émigration. [[John_Reed|Reed]] témoigne : ''«&nbsp;Lorsque Kamenev lut la liste des Commissaires du Peuple des applaudissements éclatèrent coup sur coup, après chaque nom, et particulièrement après ceux de Lenine et de Trotsky&nbsp;»''. [[Soukhanov|Soukhanov]] ajoute à ces noms celui de [[Lounatcharsky|Lounatcharsky]].
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Le représentant des [[internationalistes_unifiés|internationalistes unifiés]], [[Nikolai_Glebov-Avilov|Avilov]], fait un long discours pour expliquer les difficultés de la situation et la nécessité d'un gouvernement de coalition de tous les démocrates, donc avec ceux qui constituaient en ce moment même un Comité de Salut Public à la Douma municipale. Il soutenait notamment que vu la pénurie de pain, il fallait un gouvernement qui ait la confiance non seulement des paysans pauvres, mais aussi des paysans riches.
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Pour les [[SR_de_gauche|SR de gauche]], [[Kareline|Kareline]] intervient dans le même sens, pour une coalition avec ceux qui ont quitté le congrès. Mais il prend soin d'affirmer que ''«&nbsp;les bolchéviks ne sont pas responsables de leur sortie&nbsp;»''. Il précise même&nbsp;: ''«&nbsp;Nous ne voulons pas marcher dans la voie d'un isolement des bolcheviks, car nous comprenons qu'au sort de derniers se rattache celui de toute la révolution&nbsp;: leur perte est celle de la révolution même.&nbsp;»'' En conclusion, il annonce que les SR de gauche vont voter contre la composition du nouveau gouvernement, mais seulement pour mieux pouvoir faire la médiation avec les autres socialistes et les appeler à rejoindre le gouvernement.
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C'est [[Trotsky|<span class="mw-redirect">Trotsky</span>]] qui est chargé de la réponse à [[Nikolai_Glebov-Avilov|Avilov]] et [[Kareline|Kareline]] au nom des bolchéviks. Il répond que les bolchéviks ne pas isolés, malgré l'hostilité de nombreux petits groupes qui eux se sont vidés et coupés des masses. Il montre en prenant chaque sujet comment la coalition avec ceux qui ne voulaient pas aller de l'avant était seulement source de faiblesse, et comment ce sont les actes des conciliateurs qui rendent impossibles la coalition :
 
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''«&nbsp;Même ceux qui étaient les plus proches de lui, ceux qui connaissaient bien sa place dans le parti, sentirent pour la première fois complètement ce qu'il signifiait pour la révolution, pour le peuple, pour les peuples. C'était lui qui avait fait l'éducation. C'était lui qui avait enseigné. (...)&nbsp;''Les émotions par lesquelles on avait passé, les doutes surmontés, l'orgueil de l'initiative, le triomphe, les grands espoirs, tout se confondit en une éruption volcanique de reconnaissance et d'enthousiasme ''»''
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''«&nbsp;On dit que la scission de la démocratie provient d'un malentendu. Lorsque Kerensky envoie contre nous des bataillons de choc, lorsque, avec l'assentiment du comité exécutif central, nous avons nos communications téléphoniques coupées au moment le plus grave de notre lutte contre la bourgeoisie, lorsque l'on nous assène coups sur coups - peut-on encore parler d'un malentendu ? &nbsp;»''
 
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Lénine revient à la tribune, cette fois sur la [[Mouvement_paysan_en_1917|question agraire]]. La proposition de décret<ref>Deuxième congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, ''[https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/2-co-so/vil19171025-04.htm Décret sur la terre]'', 1917</ref> qu'il présente acte simplement les aspirations des millions de paysans, que ceux-ci ont par ailleurs commencé à réaliser de fait. ''«&nbsp;La propriété terrienne des nobles est abolie immédiatement sans aucun droit de rachat.&nbsp;»'' Ces terres sont remises aux comités agraires de canton et aux soviets des députés paysans de district, en attendant l'Assemblée constituante. Le travail salarié est interdit. Les bolchéviks reprennent la revendication paysanne de répartition des terres, même si ce n'est pas le projet communiste de collectivisation.
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Trotsky conclut en soulignant que la seule voix est dans la [[révolution_mondiale|révolution mondiale]]. ''«&nbsp;Ou bien la Révolution russe soulèvera le tourbillon de la lutte en Occident, ou bien les capitalistes de tous les pays étoufferont notre révolution.&nbsp;»''<ref>Léon Trotsky, [http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr48.htm ''Histoire de la révolution Russe - Congrès de Smolny''], 1930</ref> [[John_Silas_Reed|Reed]] témoigne : ''«&nbsp;Les délégués du congrès saluèrent ce discours de longues salves d'applaudissements, s'enflammant à l’idée audacieuse d'une défense de l'humanité. »''
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La conscience de l'importance de l'extension de la révolution est nette&nbsp;: [[Trotsky|Trotsky]] déclare ''«&nbsp;Ou bien la Révolution russe soulèvera le tourbillon de la lutte en Occident, ou bien les capitalistes de tous les pays étoufferont notre révolution.&nbsp;»''<ref>Léon Trotsky, [http://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/hrrusse/hrr48.htm ''Histoire de la révolution Russe - Congrès de Smolny''], 1930</ref>
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Un représentant de la puissante centrale syndicale des cheminots ([[Vikhjel|''Vikhjel'']]) réclame ensuite la parole. Il se plaint de ne pas avoir été invité au congrès. On proteste alors de tous côtés : c'est le [[Comité_exécutif_central_pan-russe|comité exécutif]] sortant qui ne les a pas invités.
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Par ailleurs le congrès vote aussi un appel invitant tous les soviets locaux ''«&nbsp;à prendre immédiatement les mesures les plus énergiques pour prévenir les actions contre-révolutionnaires, antijuives et toutes les sortes de pogromes. L'honneur de la révolution des ouvriers, des paysanes et des soldats exige qu'aucun pogrome ne soit admis.&nbsp;»<ref name="JJM-2009">Jean-Jacques Marie, Lénine, Paris, Balland, 2004, p. 217</ref>''
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L'orateur lit un ultimatum qui a déjà été expédié par télégrammes dans tout le pays : le ''Vikjel'' condamne la prise du pouvoir par un seul parti; en attendant la création d'un pouvoir démocratique, le ''Vikjel'' seul reste maître du réseau ferroviaire. L'orateur ajoute qu'il ne reconnait que le [[Comité_exécutif_central_panrusse|comité exécutif central]] tel qu'il était précédemment composé. En cas de répression à l'égard des cheminots, le ''Vikjel'' arrêterait le ravitaillement de Petrograd !
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Beaucoup sont choqués par ce chantage d'un secteur qui s'appuie sur son importance stratégique, mais pas forcément sur sa représentativité numérique. [[Kamenev|Kamenev]] déclare fermement : ''«&nbsp;Il ne peut être nullement question de dire que le congrès ne serait pas régulier. Le quorum du congrès a été établi non par nous, mais par l'ancien Comité exécutif central... Le congrès est l'organe suprême des masses d'ouvriers et de soldats&nbsp;»''.
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Le Soviet des Commissaires du Peuple est validé à une écrasante majorité. Environ 150 voix (essentiellement des SR de gauche) se portent sur la résolution d'Avilov.
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Le congrès approuve ensuite à l'unanimité la composition du nouveau [[Comité_exécutif_central_panrusse|Comité exécutif central]] ; sur 101 membres - 62 bolcheviks, 29 SR de gauche. Le Comité exécutif central doit dans la suite se compléter de représentants des soviets paysans et des organisations d'armée nouvellement élues. Les fractions qui ont quitté le congrès ont le droit d'envoyer au Comité exécutif central leurs délégués sur la base d'une représentation proportionnelle.
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A 5h 15 du matin, Kamenev clôt le congrès constitutif du régime soviétique. Qui court à la gare ! Qui rentre chez soi ! Et qui au front, aux usines, aux casernes, aux mines et dans les lointains villages ! Avec les décrets du congrès, les délégués vont emporter le ferment de l'insurrection prolétarienne à toutes les extrémités du pays.
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Ce matin-là, l'organe central du parti bolcheviste, qui avait repris son vieux nom de [[Pravda|''Pravda'']], écrivait :
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''«&nbsp;Ils veulent que nous soyons seuls à prendre le pouvoir, pour que nous soyons seuls à régler les terribles difficultés qui se sont posées devant le pays... Eh bien, nous prenons le pouvoir tout seuls, nous appuyant sur les suffrages du pays et comptant sur l'aide amicale du prolétariat européen. Mais, ayant pris le pouvoir, nous appliquerons aux ennemis de la révolution et à ceux qui la sabotent le gant de fer. Ils ont rêvé de la dictature de Kornilov... Nous leur donnerons la dictature du prolétariat...&nbsp;»''
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</blockquote>
 
== Postérité ==
 
== Postérité ==
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Les [[conciliateurs|conciliateurs]] créent le lendemain un «&nbsp;Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution&nbsp;».<ref>Jean-Jacques Marie, Lénine, Paris, Balland, 2004, p. 217</ref> Ils ne reconnaissent pas le [[Sovnarkom|Sovnarkom]] et appellent à son élargissement jusqu'aux [[Troudoviks|troudoviks]] (parti de [[Kerensky|Kerensky]]). Ils refusent aussi de siéger au [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central des soviets de Russie]].
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Les [[Conciliateurs|conciliateurs]] créent le lendemain un «&nbsp;Comité de Salut de la Patrie et de la Révolution&nbsp;».<ref>Jean-Jacques Marie, Lénine, Paris, Balland, 2004, p. 217</ref> Ils ne reconnaissent pas le [[Sovnarkom|Sovnarkom]] et appellent à son élargissement jusqu'aux [[Troudoviks|troudoviks]] (parti de [[Kerensky|Kerensky]]). Ils refusent aussi de siéger au [[Comité_exécutif_central_pan-russe|Comité exécutif central des soviets de Russie]].
    
Les congrès des soviets ont été officialisés par la [[Constitution_soviétique_de_1923|constitution de l'URSS en 1923]].
 
Les congrès des soviets ont été officialisés par la [[Constitution_soviétique_de_1923|constitution de l'URSS en 1923]].

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