Gentrification

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Affiche contre la gentrification.

La gentrification (mot anglais de gentry, « petite noblesse ») est un phénomène urbain d'embourgeoisement. C'est le processus par lequel des arrivants plus riches s'approprient et transforment des quartiers initialement populaires. Ce néologisme est employé pour la première fois par la sociologue Ruth Glass dans son ouvrage London: aspects of change[1], étudiant le phénomène à Londres dans les années 1960.

Géographie des classes sociales[modifier | modifier le wikicode]

Tout au long du Moyen Âge et jusqu'à l'époque moderne, la place en ville étant rare et limitée (notamment par les nécessaires fortifications), le transport étant difficile et cher, et l'appartenance se déterminant sur des critères surtout ethniques ou professionnels, riches et pauvres ont vécu côte à côte, voire dans les mêmes immeubles. Il existait néanmoins, déjà, des segmentations géographiques, des quartiers populaires, souvent mal famés (comme les zones portuaires par exemple), s'opposant à des quartiers où la classe supérieure était plus présente.

Les moyens de transport se développant, permettant à la ville de s'étendre, et le capital financier supplantant progressivement les autres critères de distinction et de regroupement, une spécialisation des quartiers s'est développée au cours du XIXème.

Les quartiers peuvent être plus ou moins attractifs selon les époques. Tel endroit, hier huppé, laisse progressivement la place à une population plus nombreuse et plus pauvre, parce que les ressources se sont taries, ou parce que les classes supérieures ont trouvé mieux ailleurs. Tel autre quartier, parce qu'il dispose d'attraits naturels, que des inconvénients ont été supprimés (décharges, industrie polluante, zone de délinquance, etc.), ou que des avantages nouveaux sont apparus (une nouvelle industrie, une liaison rapide avec les centres économiques, un parc qui le rend agréable, etc.), ou parce que la classe sociale intermédiaire s'est accrue et ne trouve plus de place suffisante dans les secteurs qu'elle occupait antérieurement, (re)devient d'un rapport qualité prix intéressant. Un même quartier peut d'ailleurs se transformer successivement selon ces deux modalités. C'est le cas du Marais, au centre de Paris : quartier aristocratique lors de sa création au 16ème siècle, devenu populaire et insalubre aux 19ème et 20ème siècles, il est redevenu attractif pour les classes sociales les plus aisées depuis les années 1980[2]. Le même phénomène a eu lieu dans le quartier du Sablon à Bruxelles, où il a produit un néologisme local : la « sablonisation »[3].

Analyse sociologique[modifier | modifier le wikicode]

La gentrification commence lorsque des groupes sociaux relativement aisés découvrent ou redécouvrent un quartier offrant les avantages nouveaux précités et décident d'y migrer. L'embourgeoisement se traduit par la réhabilitation des bâtiments et l'accroissement des valeurs immobilières.

L'embourgeoisement se traduit aussi par une pression plus forte des nouveaux habitants sur les pouvoirs publics, pour qu'ils améliorent le quartier (moins de bruit, encore plus de protection et d'équipements, destructions massives de logements populaires au profit d'un habitat plus haut de gamme, etc.). L'enjeu de la réussite scolaire des enfants est devenu central pour une couche sociale dans son désir de reproduction, et c'est notamment la qualité de l'école qui constitue le tropisme autour duquel la société s'organise.

Les plus pauvres qui habitaient le quartier avant son embourgeoisement ne peuvent plus suivre en matière de loyer et doivent chercher ailleurs, par exemple dans des quartiers moins chers qui offrent moins d'avantages (zones excentrées ou mal desservies par les réseaux) et plus d'inconvénients (bruit, pollution, délinquance, climat, etc.). Si cela leur est difficile (par manque d'offre ailleurs, par exemple), ils réagiront, eux aussi, pour pouvoir rester sur place, et réclameront des logements sociaux, un contrôle des loyers, etc.

La gentrification est souvent considérée d'abord d'un bon œil, comme une solution à certains problèmes auxquels doivent faire face les politiques urbaines ; elle peut cependant aussi être vue comme un problème dès lors qu'elle mène à une ségrégation spatiale accrue[4]. Éric Maurin dans Le Ghetto français analyse l'embourgeoisement comme une forme de ségrégation. Le processus de développement et d'expansion urbaine procède souvent par « l'expulsion » des « plus faibles économiquement » vers des zones moins demandées. Ce phénomène engendre potentiellement des problèmes sociaux, surtout s'il se produit rapidement. Les pouvoirs publics sont sollicités pour réduire l'impact du processus, en maintenant un certain degré de mixité sociale.

Commerces et gentrification[modifier | modifier le wikicode]

La gentrification comprend aussi une dimension commerciale. Au sein de ces quartiers gentrifiés, certains types de commerces sont remis au goût du jour, offrant des produits chers et de qualité (épiceries, fromageries par exemple). Cette évolution explique donc en partie le maintien voire le renouveau des commerces de proximité dans les grandes villes, ainsi que le regain d’intérêt pour les marchés, sous leur forme traditionnelle ou sous de nouvelles formes (marchés spécialisés dans les arts ou la brocante, marchés bio, etc.). À un autre niveau, le processus de gentrification contribue également à l'émergence de nouvelles centralités urbaines au sein des anciens quartiers populaires, que ce soit dans le domaine des loisirs - avec de nombreux cafés et restaurants, boîtes de nuit, etc. - ou dans le domaine de la culture. L'exemple de Paris en témoigne où, depuis les années 1990, se sont développées de nouvelles centralités de ce type dans l'Est et le Nord Batignolles[5], Bastille, Oberkampf, canal Saint-Martin, avenue Philippe-Auguste etc.), parallèlement à la gentrification de ces quartiers, de même que ceux de Berlin (à Prenzlauer Berg notamment) et de Bruxelles (autour de la rue Dansaert et des Halles Saint-Géry)[6].

L'exemple de Paris[modifier | modifier le wikicode]

En Île-de-France, comme à Paris, il y a toujours de moins en moins d’ouvriers et d’employés et de plus en plus de cadres et de professions intellectuelles supérieures. À l’intérieur du périphérique, ces derniers sont passés de 21 % en 1982 à 34 % en 2008. À côté de la bourgeoisie traditionnelle se développe une petite bourgeoisie intellectuelle, avec une surreprésentation des professions de l’information, des arts et des spectacles et des étudiants. Paris intra-muros concentre à elle seule 26 % de ces dernières à l’échelle du pays. Il reste néanmoins des poches où les employés et ouvriers sont plus présents, comme Belleville ou la Goutte-d’Or.

Depuis 2001, des "logements sociaux" ont été construits, mais ce sont surtout des "logements intermédiaires", qui ne sont pas destinés aux classes populaires mais aux couches moyennes. À Paris, où les terrains libres sont rares, on produit du logement social par la démolition, la réhabilitation de logements insalubres ou le rachat de logements préexistants. Avec ces opérations, on crée des logements plus grands et de bien meilleure qualité, mais, d’un point de vue quantitatif, on réduit le nombre de logements accessibles aux classes populaires. Si rien n’est fait pour garantir l’accessibilité du parc privé aux ménages modestes, 20 ou 25 % de logements sociaux ne suffiront pas quand on sait que les classes populaires représentent 40 % de la population des ménages en Île-de-France.

Gentrification à Paris

Bobos ?[modifier | modifier le wikicode]

Le terme de "bourgeois bohèmes", raccourci en "bobo" est souvent utilisé pour désigner péjorativement des couches sociales aisées avec des "valeurs de gauche". Selon Anne Clerval, c'est un terme réactionnaire et scientifiquement peu solide utilisé pour dénigrer une "petite bourgeoisie intellectuelle de gauche" :

« Le terme « bobo », inventé par un journaliste réactionnaire aux États-Unis, n’a aucun fondement scientifique. Aucun chercheur en activité ne l’utilise. Je préfère utiliser les termes de gentrifieurs et de gentrification, qui ont été forgés en partie par un courant de géographie radicale anglophone. »

Lutte contre la gentrification[modifier | modifier le wikicode]

Objectif de "mixité sociale" ?[modifier | modifier le wikicode]

Un discours à la mode parmi les politiciens, et particulièrement parmi les élus "de gauche" des collectivités locales, est celui de "favoriser la mixité sociale". Au nom de cet objectif, on construit par exemple quelques logements sociaux dans les beaux quartiers et des logements intermédiaires dans les quartiers populaires.

Dans les beaux quartiers, la bourgeoisie résiste toujours à la "mixité sociale". Par exemple elle réussit très souvent à faire annuler des projets de logements sociaux. A l'inverse la mixité sociale dans les quartiers populaires contribue simplement à chasser les catégories populaires et à les reléguer ailleurs. Résultat : cette politique ne fait qu'accompagner la gentrification, le rapport de force global restant en défaveur des prolétaires.

Anne Clerval critique ainsi frontalement cette idéologie qui n'est qu'une variante d'idéologie dominante :

« Aujourd’hui, l’injonction au vivre ensemble et la mixité sociale ont remplacé la lutte des classes. Ce ne sont que les succédanés contemporains de la collaboration de classe et de la justification d’un ordre social inégalitaire prônées par le catholicisme social au XIXème siècle pour concurrencer le socialisme. L’hégémonie de ce discours et l’ethnicisation croissante des questions sociales désarment les classes populaires face à la gentrification, et compliquent le développement d’une solidarité de classe. »

Au contraire, la concentration des classes populaires peut être une des bases des liens de solidarité de classe et de révolte organisée.

Luttes anticapitalistes dans les quartiers[modifier | modifier le wikicode]

On ne peut lutter efficacement contre la gentrification et la métropolisation qu'en s'en prenant à la la domination capitaliste et aux dirigeants politiques qui la gèrent. Si la ville exclut de plus en plus de personnes, c'est parce qu'elle n'est pas organisée pour satisfaire les besoins des gens, mais avant tout pour rentabiliser le capital, à immobiliser au sol les surplus de capitaux pour une rentabilisation ultérieure.

Au delà du constat il faut donc remettre en cause le pouvoir des propriétaires et des promoteurs. Ce genre de luttes est par exemple assez développé aux États-Unis, dans un mouvement appelé Right to the city par exemple.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Centre for Urban Studies, 1964.
  2. Les Cahiers de la Ville Responsable Le Marais, modèle typique de gentrification
  3. Itinéraire de la rénovation des quartiers anciens à Bruxelles : 8 km à pied à travers le Pentagone et Molenbeek , Collection Hommes et Paysages, Société Royale Belge de Géographie, 2001, p. 62
  4. Mathieu Van Criekingen, Que deviennent les quartiers centraux à Bruxelles ? Des migrations sélectives au départ des quartiers bruxellois en voie de gentrification, Brussels Studies, 2006
  5. Gentrification et politiques publiques à Paris
  6. Voir Mathieu Van Criekingen et Antoine Fleury, La ville branchée : gentrification et dynamiques commerciales à Paris et à Bruxelles, Belgéo, 2006, 1-2, 113-134

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

  • Catherine Bidou-Zahariansen (dir.), Daniel Hiernaux-Nicolas, Hélène Rivière d'Arc, Retours en ville, des processus de « gentrification » urbaine aux politiques de « revitalisation » des centres, Paris, Descartes et Cie, 2003, 268 pages (voir le compte rendu de l'ouvrage dans la revue Cybergéo).
  • Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, d'Anne Clerval, La Découverte, 256p.,
  • Anne Clerval, La Cour de Bretagne, un cas de gentrification dans un quartier populaire, APUR, décembre 2004, 46 p.
  • Paris bourgeoise, Paris bohème. La ruée vers l'Est, de Sophie Corbillé, PUF, 286p

Filmographie[modifier | modifier le wikicode]

Films documentaires :

Liens externes[modifier | modifier le wikicode]